Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

Dracula, de Bram Stoker (1897 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition française illustrée par François Roca, L’école des loisirs)

Il n’aura pas échappé aux habitué.e.s de L’île aux trésors que pour nous, cette année est celle du frisson ! Nous avons frémi en découvrant L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, retenu notre souffle à la lecture de Thornhill, claqué des dents en relisant Sacrées Sorcières et Peggy Sue nous a donné des sueurs froides… Pour couronner cette série, il ne fallait rien moins que Dracula, roman fondateur de la littérature fantastique, qui a fait de Bram Stoker un maître du genre ! Nous étions très curieux de nous plonger dans ce classique et avons donc été ravis de voir que L’école des loisirs publiait une version abrégée et illustrée par le génial François Roca. Antoine n’a pas eu la patience de nous attendre et a dévoré ce texte seul, presque d’un trait. Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute.

L’histoire est connue : Jonathan Harker se rend en Transylvanie, chez le compte Dracula, pour finaliser la vente d’une propriété londonienne. Il réalise très vite qu’il est prisonnier. En Angleterre, sa fiancée s’inquiète de son sort, mais aussi de celui de son amie Lucy qui souffre d’un mal étrange. Et voilà que les mystères se multiplient – un fou aux obsessions morbides, un bateau qui accoste sans personne au gouvernail, des disparitions d’enfants. Plusieurs gentlemen anglais s’associent à un médecin néerlandais pour faire la lumière sur cette affaire. Une traque haletante s’amorce…

Tout cela est restitué sous la forme de fragments de journaux intimes, de courriers, de télégrammes et coupures de presse, organisés de façon chronologique. Cela permet à Bram Stoker d’entretenir le suspense en brossant le portrait de Dracula par petites touches qui se superposent au fur et à mesure que les différents narrateurs le rencontrent. Progressivement s’esquisse un personnage inquiétant, élégant et raffiné, mais aussi sournois, cruel et même bestial. La mise en place de l’intrigue est magistrale, à la fois effrayante et très intrigante. La suite souffre de quelques longueurs et d’une imbrication un peu confuse des différents fils narratifs, mais le dernier tiers nous a tenus en haleine. Les illustrations de François Roca sont à la hauteur de nos attentes (élevées) : la peinture scénique et les jeux de clair-obscur dont il a le secret sont parfaits pour restituer l’atmosphère ténébreuse et les tensions entre vie et mort, éros et thanatos, vertu et pulsions, naturel et surnaturel.

Alors certes, Dracula est un roman bien de son temps qui témoigne de la fascination pour les crimes après que Jack l’Éventreur eut défrayé la chronique, du goût pour l’étrange et le surnaturel qui prévaut en cette fin de 19ème siècle, mais aussi du peu de cas qui était fait des personnages féminins. L’association de la volupté et de la vampirisation porte un propos que j’ai perçu comme moralisateur – d’ailleurs, les jeunes filles qui semblent être les proies de prédilection du comte ne peuvent espérer s’en tirer qu’à grand renfort de chapelets, crucifix et autres poudres d’hostie… Mais justement, tout cela a fait réagir les enfants si bien que cette lecture s’est révélée intéressante aussi comme témoin d’une époque. Et si Stoker n’a pas inventé les vampires, c’est quand même dans son roman que se cristallisent les grands motifs autour de cette figure – ses pouvoirs effarants, sa pâleur cadavérique et ses yeux rougeoyants, son absence de reflet, les caisses en bois qui lui servent de refuge, le pouvoir de l’ail, etc. À cet égard, je suis contente d’avoir eu l’occasion de découvrir en famille ce roman culte, dans cette très belle édition illustrée.

Délicieusement glaçant !

Extraits

« Laissez-moi vous donner un conseil, mon cher jeune ami, ou plutôt un avertissement : s’il vous arrivait jamais de quitter ces appartements, nulle part ailleurs dans le château vous ne trouveriez le sommeil. Car ce manoir est vieux, il est peuplé de souvenirs anciens, et les cauchemars attendent ceux qui dorment là où cela ne leur est pas permis. Soyez donc averti. »

« La blonde s’approcha, se pencha sur moi au point que je sentis sa respiration. L’haleine était douce, douce comme du miel, mais quelque chose d’amer se mêlait à cette douceur, quelque chose d’amer comme il s’en dégage de l’odeur du sang. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au niveau de ma bouche, puis de mon menton, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge et la légère morsure de deux dents pointues. La sensation se prolongeant, je fermais les yeux dans une extase langoureuse. Puis j’attendis – j’attendis, le cœur battant. »

Lu à voix haute en août 2020 – L’école des loisirs, 14€

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart (Pocket Jeunesse, 2020)

L'incroyable voyage de Coyote Sunrise

Quel incroyable voyage, en effet, nous avons fait en compagnie de Coyote ! Vous n’avez certainement jamais croisé de fille de douze ans comme celle qui répond à ce nom extraordinaire, tout un poème – longue tresse, vieux jean usé et pieds nus, toute la sagesse du monde, un bagout impressionnant et une façon irrésistible d’allier ironie et tendresse.

« Tandis que nous nous dirigions vers la caisse, le gamin m’a détaillée de la tête aux pieds.
– Tu portes des vêtements bizarres.
J’ai regardé mon jean informe et mon T-shirt blanc couvert de tâches de graisse, puis ses habits à lui.
– Je porte plus ou moins la même chose que toi, ai-je rétorqué.
– Exactement. Mais je suis un garçon.
– Et donc ?
– Et donc les garçons et les filles ne sont pas censés s’habiller pareil.
– Bah, tu ferais mieux de te changer, alors. Parce que moi, c’est mort.
Il n’a rien répondu, et comme je ne lui avais pas encore payé son granité, c’était sans doute ce qu’il avait de mieux à faire. »

Si vous vous posez la question cruciale de savoir dans quel état américain on trouve les meilleurs sandwiches, vous tombez bien : Coyote vit avec Rodeo, son poète de père dans un ancien bus scolaire qui les emmène à travers tous les États-Unis au gré de leurs envies. Une liberté qui pourrait faire rêver : vivre dans une maison nomade avec potager, bibliothèque et même un chat, goûter la saveur incomparable du voyage, inventer des histoires, s’arrêter dans de chouettes endroits, embrasser tous les possibles auxquels la route peut mener… Laisser monter des compagnons de route parfois, mais attention, pas n’importe qui – seulement ceux qui aiment les beaux livres !

« Mais, comme dit Rodeo, rien ne dure éternellement dans ce bas monde, en dehors des Mars, et de la voix de Janis Joplin qui résonne dans l’univers. »

Mais comment en sont-ils venus à ce mode de vie hors du commun ? Ce passé qu’ils ont laissé derrière eux finit un jour par les rattraper et Coyote n’a pas le choix. Elle n’a pas plus de quatre jours pour retourner dans l’État de Washington pour sauver ses plus précieux souvenirs avant qu’ils ne soient détruits en même temps que le parc de son enfance. Seuls problèmes : ils sont à l’autre bout des États-Unis et Rodeo a juré de ne jamais retourner là-bas…

« J’étais plutôt bonne pour duper Rodeo. J’avais des années de pratique. Mais il était rusé, l’animal. Apprendre à duper Rodeo, on peut dire que c’est un peu comme apprendre à jouer avec une guitare qui a treize cordes au lieu de six, dont trois qui sont désaccordées, deux qui sont juste des fils et une qui est reliée à une clôture électrique. »

Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce périple, suivi carte à l’appui, avec tout le plaisir de retrouver des coins déjà fréquentés en lisant Les aventures de Tom Sawyer, Le catalogue Walker & Dawn ou encore La longue marche des dindes. La quête de Coyote place ce voyage sous tension, mais on comprend vite à quel point cet immense chemin parcouru compte en lui-même. Il est semé de magnifiques rencontres qui contribuent à remplir le bus et le cœur de Coyote. Ce livre nous a fait rêver, passer du rire aux larmes. J’ai trouvé qu’il parlait très joliment de la charnière entre l’âge de l’enfance, son optimisme et sa soif d’ouverture, et celui de l’adolescence qui révèle à quel point tout est finalement plus dur et complexe. Les mots de Dan Gemeinhart vont droit au cœur en évoquant le deuil et la nécessité d’affronter ce qui nous fait le plus mal. Ils parviennent pourtant à composer une lecture réconfortante, portée par l’entraide et les liens qui se nouent autour de cette épopée. Alors oui, il y avait peut-être quelques longueurs, mais cela fait un bien fou de rêver, le temps de quelques centaines de pages, d’un monde de partage, de tolérance et de générosité.

N’hésitez pas à consulter les avis enthousiastes de Linda et de Bouma !

Lu à voix haute en juin 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

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Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

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Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, initialement paru en 1887 (traduction française publiée par Folio Junior en 2007)

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Nos lectures à voix haute nous ont permis de poursuivre nos explorations de l’Angleterre victorienne avec Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde. Il s’agit en réalité d’une nouvelle d’une soixantaine de pages, suivie d’une deuxième histoire intitulée Le crime de Lord Arthur Savile.

Les enfants sont entrés avec enthousiasme dans ce récit. Il s’amorce rapidement avec l’acquisition, par le ministre états-unien Hiram Otis et sa famille, du manoir de Canterville… et, par la même occasion, du fantôme qui semble y sévir depuis des siècles. Les nouveaux propriétaires ont été dûment informés de la situation, mais ne semblent pas plus impressionnés que cela par les mises en scène pourtant créatives du spectre. Bruits de chaînes, regard rougeoyant et gémissements diaboliques, rien ne semble y faire. Notre fantôme sombre dans le désespoir ! Ces mésaventures au charme « so british ! » nous ont bien fait rire. Pour ne rien vous cacher, je suspecte Antoine et Hugo de s’être identifiés aux « délicieux » jumeaux Otis, qui prennent plaisir à mitrailler le pauvre fantôme d’oreillers ou de boulettes de papier… Le choc entre le pragmatisme et le matérialisme de la famille américaine et un Royaume-Uni englué dans ses croyances et ses traditions, crée plusieurs situations réjouissantes. Par exemple lorsque le fantôme fait résonner son rire le plus effrayant et que Mme Otis lui suggère de prendre une cuillère d’élixir. Cela dit, la suite de l’histoire nous a déçus. Cette fin pleine de bons sentiments, évoquant les contes les plus traditionnels – c’est tout juste si ça ne se termine pas par « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » – semble bizarrement décalée avec l’ironie grinçante du début.

Le crime de lord Arthur Savile nous a finalement mieux convaincus. Oscar Wilde brosse en quelques phrases bien senties l’atmosphère mondaine d’une réception chez lady Windermere, où la valeur des parures est à la hauteur… de la vacuité des conversations. Le clou de la soirée est sans nul doute le chiromancien de lady Wintermere qui déchiffre avec une facilité déconcertante le passé et l’avenir dans les lignes de la main. Tout cela est divertissant jusqu’à ce qu’il examine la main de l’élégant lord Arthur Savile… Une histoire de prophétie auto-réalisatrice racontée avec humour et malice, qui a beaucoup amusé toute la famille !

Lu à voix haute en avril 2020 – Folio Junior, 6,70€

Extraits

« – C’est le sang de lady Eleanore de Canterville qui a été assassinée ici même par son mari, sir Simon de Canterville en 1575. Sir Simon lui a survécu neuf ans et il a disparu dans des circonstances très mystérieuses. Son corps n’a jamais été retrouvé mais son esprit coupable continue à hanter le manoir. La tâche de sang a été très admirée par des touristes et plusieurs autres visiteurs, et elle est ineffaçable.
– Tout ça ne tient pas debout ! s’exclama Washington Otis. Le Détachtou et le Super-détersif Pinkerton la feront disparaître en un clin d’œil. »

« Quel climat impossible ! dit le ministre américain d’un ton calme tout en allumant un long cigare de Manille. J’ai l’impression que ce vieux pays est tellement surpeuplé qu’il est incapable de fournir un temps convenable à tout le monde. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que la seule solution pour l’Angleterre, c’était l’émigration. »

Thornhill, de Pam Smy (Le Rouergue, 2019)

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C’est une lecture sombre comme une nuit d’encre. Un imposant livre à la tranche noire, plongé tout entier dans les ténèbres, le lierre et les barbelés. Quoi de plus délicieux qu’une bonne dose de frissons partagée en famille, blottis les uns contre les autres sous une chaude couverture ?

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Deux fils narratifs s’imbriquent de façon mystérieuse, avec pour trait d’union l’institut Thornhill, vieil orphelinat désaffecté dont le bâtiment sinistre semble nous écraser. En 1982, Mary y vit un enfer quotidien. Son histoire nous est restituée à travers son journal intime, chronique d’une spirale qui semble sans issue. En 2017, alors que Thornhill ne semble plus peuplé que de mauvaises herbes et de panneaux « interdit d’entrer », Ella emménage dans la maison voisine. C’est plus fort qu’elle, l’adolescente est fascinée par la vieille bâtisse qui n’est peut-être pas si déserte qu’il n’y paraît…

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Les mots tourmentés de Mary nous sont livrés en alternance avec le récit sous forme graphique des explorations d’Ella, dans une cadence inquiétante rythmée par des doubles-pages noires. Texte et illustrations en noir et blanc se répondent parfaitement pour composer une atmosphère glaçante (pas trop quand même, juste ce qu’il faut pour savourer de trembler de concert). Dans la première moitié du livre, nous avons été surtout happés par l’histoire terrible de Mary. La tension monte, au fil des pages, alors que le choc de ces deux destins semble de plus en plus inéluctable. Résultat, malgré quelques flottements dans l’intrigue à certains moments, on ne voit pas vraiment passer les 530 pages de ce pavé… et nous avons trouvé la fin très réussie.

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La mise en scène comporte ce qu’il faut d’escaliers branlants gravis dans les ténèbres, de bruits nocturnes et de poupées brisées. Mais ce n’est pas tout : Thornhill ne se limite pas à un roman qui « fait peur », mais parle de façon juste et terrible des affres de la solitude et du harcèlement.

Plusieurs clins d’œil littéraires nous ont donné envie de découvrir ensemble plusieurs grands romans anglais, notamment Le Jardin secret, de Frances Hodgson Burnett.

Une pépite gothique qui nous a fait forte impression !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en mars 2020 – Éditions du Rouergue, 19,90€

 

La balade de Koïshi, de Agnès Domergue, illustré par Cécile Hudrisier (Grasset Jeunesse, 2019)

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Voilà un album singulier qui a de quoi fasciner ses lecteurs ! Il tient dans la main, mais ses pages se déplient comme un accordéon, déroulant sous nos yeux le chemin parcouru par Koïshi le long de cette « balade ». Nous voyons, donc, ce petit bonhomme, né d’une rizière, faire de premiers pas hésitants, s’émerveiller de découvrir le monde, gagner en assurance et continuer d’aller de l’avant, traversant les saisons comme autant de métaphores des âges de la vie, évitant les écueils, surmontant les obstacles, savourant les rencontres, prenant des pauses pour mieux repartir, mûrissant, puis s’étiolant à mesure que le temps s’écoule…

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Disons-le d’emblée, l’intrigue n’est pas de celles qui vous font frémir d’impatience de connaître le fin mot de l’histoire – ce n’est pas du tout le genre de cet album. Mais il y a quelque chose d’envoutant à regarder cette balade se déplier, grâce au format du leporello qui met en relief l’ampleur du chemin parcouru. Un parcours si long que ma nièce de sept ans et moi nous sommes demandé avec une curiosité joyeuse si le salon allait suffire pour le déployer… Une balade qui peut sembler interminable, mais qui est finalement vite parcourue, ça vous rappelle quelque chose ? Dans le mille, c’est bien de la vie que nous parle cet album. Je le disais récemment à propos d’un autre livre : difficile pour les enfants de prendre conscience de ce qu’est une vie, de saisir qu’elle a un début et une fin, d’appréhender son inscription dans une histoire plus large où rien ne se perd complètement et tout se transforme.

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Il me semble que La balade de Koïshi peut apporter une réponse réconfortante à leurs questionnements existentiels. Réconfortante, grâce à la poésie, la douceur et l’expressivité des illustrations de Cécile Hudrisier qui rendent un bel hommage aux saveurs et aux couleurs de la vie. Mais aussi : comme le texte nous le répète à la façon rassurante des petites comptines de l’enfance, Koïshi a dans sa poche un grain de riz et l’histoire ne se termine jamais vraiment… Quel amusement de constater que cette balade ne suit pas nécessairement un trajet linéaire, mais que les extrémités du livre se rejoignent, permettant un éternel recommencement de l’histoire ! C’est ainsi que ce qui aurait pu être triste a finalement suscité des exclamations réjouies.

Un livre à proposer sans hésiter aux amateurs de lectures contemplatives et de promenades…

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N’hésitez pas à lire également les avis de Pepita, de Hashtagcéline, de Nadège et de Petite Fleur Loves Book !

Lu en janvier 2020 – Grasset Jeunesse, 20€

Egyptomania, d’Emma Giuliani et Carole Saturno (Les Grandes Personnes, 2016)

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« L’Égypte est un don du Nil. » Hérodote, Vème siècle avant J.-C

Pour les « égyptomaniaques » que nous sommes, quel plaisir de sillonner l’Égypte ancienne en nous plongeant dans un album à la beauté divine, pharaonique pourrait-on dire ! Un album précieux, orné à chaque page de somptueux motifs égyptiens aux couleurs dorées et éclatantes. À tel point qu’on le parcourt en retenant son souffle, avec l’impression de pénétrer dans quelque pyramide sacrée…

Le Nil et ses saisons

L’album brosse une fresque de l’Égypte ancienne : son histoire, sa géographie et son économie façonnées par le Nil, les détails de la vie quotidienne, les métiers, les cultes et les fameuses pyramides. Tout cela est expliqué avec clarté et précision. La lecture est sublimée par les splendides illustrations. Les autrices font un usage très créatif de rabats et de parties mobiles qui semblent par exemple donner vie aux saisons qui se succèdent le long du Nil, ou nous donner l’impression d’entrer pas à pas dans un temple, une pyramide, un sarcophage…

Les Dieux

Ce format permet de lire ce documentaire à partir du plus jeune âge – ces dernières années, combien d’enfants de passage ont été attirés comme des aimants par ce grand livre dans notre bibliothèque ! En grandissant, et jusqu’à l’âge adulte, les lecteurs auront envie d’explorer les moindres recoins et aimeront se plonger par exemple dans la grande double-page finale qui présente une frise chronologique et des informations précises sur les hiéroglyphes, les reines et les pharaons célèbres ainsi que les musées qui exposent des objets issus des fouilles égyptiennes… Nous avons ainsi été ravis de redécouvrir cet album à l’occasion de l’année de 6ème d’Antoine, l’Égypte ancienne étant au programme d’histoire.

Un régal pour les yeux et l’esprit, accessible de 7 à 77 ans ! On en redemande, et je me réjouis déjà de poursuivre très bientôt le voyage en Grèce, grâce au nouveau documentaire que les deux autrices font paraître ce mois-ci…

Extraits

« Le Nil a donné le tempo. C’est autour de ses crues que s’est défini le calendrier égyptien, autour de ses trois saisons que le travail s’est structuré : AKHET, quand le Nil monte et que les rives sont inondées, de juillet à octobre ; PERET, quand le Nil redescend, de novembre à février, déposant le limon qui enrichit la terre, comme un engrais naturel, temps du labour et des semailles ; et CHEMOU, l’intense période des moissons, de mars à juin. »

« LE PAPYRUS : Avant de devenir le papier sur lequel les Égyptiens écrivaient, le papyrus est d’abord une plante. On prélève des lamelles au creux de sa tige, qu’on superpose et imbibe d’eau pour qu’elles se collent jusqu’à former des feuilles. Les bottes de papyrus servaient aussi à fabriquer des barques pour naviguer sur le Nil. »

Lu et relu depuis la parution en 2016 – Éditions Les Grandes Personnes, 24,50€

Boo, de Neil Smith (L’école des loisirs, 2019)

Voici un roman étrange, en forme de casier métallique à travers lequel deux yeux semblent nous épier d’on ne sait où…

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On le comprend dès les premières pages, ce regard indéchiffrable est celui d’Oliver, alias Boo – collégien surdoué, présentant tous les signes d’un syndrome d’Asperger, marginalisé, et même harcelé. Boo s’adresse à ses parents d’une sorte d’au-delà, après avoir trouvé la mort au collège, alors qu’il venait enfin de parvenir à réciter par cœur (et dans l’ordre !) les 106 éléments du tableau périodique… Ainsi, Oliver n’atteindra jamais l’âge adulte et ne deviendra jamais scientifique comme il en rêve depuis toujours. Le roman pourrait être pathétique, mais il ne l’est pas. En effet, Boo pose sur son passage de vie à trépas et sur l’existence dans l’au-delà un regard curieux, avide de comprendre et soucieux de restituer cette expérience de la façon la plus factuelle et précise possible. On découvre donc, petit à petit, le fonctionnement de cet étrange « Village » réservé aux adolescents décédés aux États-Unis au cours de leur treizième année. Mais il n’est pas si facile pour Boo de tourner la page de sa vie sur Terre : lorsque arrive un autre élève de son collège, mort quelques jours après lui, Boo réalise qu’après tout, il n’a peut-être pas été victime d’un emballement cardiaque dû à l’euphorie de son exploit mémoriel…

Ce roman est très prenant, tant on a besoin de comprendre ce qui est arrivé à Boo – et de savoir comment son histoire peut continuer. Le récit nous a surpris en bifurquant à plusieurs reprises, l’intrigue se complexifiant et prenant à chaque fois un cours complètement inattendu. Les aventures et les réflexions foisonnantes de Boo permettent de traiter de façon profonde et intéressante plusieurs thèmes pourtant difficiles à évoquer en littérature jeunesse, notamment le harcèlement scolaire, les fusillades dans des écoles américaines et la peine de mort. C’est peut-être la perspective analytique, presque détachée, de Boo qui permet de parler de tout cela de façon adaptée à un lectorat jeune. Il me semble également que le roman parle très bien des troubles du spectre autistique, du décalage perçu par Boo, de son besoin de se réfugier dans sa bulle et dans le monde rassurant des sciences. Les thèmes sont graves, donc, mais la tonalité du roman est souvent positive et porteuse d’espoir. La façon dont Boo parle à/de ses parents est belle et touchante. Lui qui avait tant de mal à nouer des relations sociales tant qu’il était en vie, rencontre au « Village » des personnes magnifiques qui apprennent à apprivoiser ses petites singularités.

« Puis, parce que je demeure allergique aux câlins, elle me donne un petit coup de pied dans le tibia, ce qu’elle appelle une « tape d’amour ». Je lui rends la pareille. »

La vision de la mort imaginée par Neil Smith est très riche ; il invente une voie médiane fascinante entre l’approche matérialiste et les représentations religieuses de la mort. L’univers de cet au-delà est très travaillé avec sa géographie et son écosystème particulier, son vocabulaire, ses traditions et une multitude de références à des personnages de livres, des œuvres littéraires et musicales (de Cole Porter à Nirvana !)… Nous avons aussi beaucoup aimé les clins d’œil multiples au monde de la science et des scientifiques.

Un roman original, captivant et sensible qui parvient à parler à hauteur d’adolescent de questions aussi difficiles qu’incontournables. Je ne suis pas étonnée du tout qu’il ait déjà remporté un tel succès en anglais et qu’il soit traduit dans de nombreuses langues !

L’avis de Linda est disponible par ici !

Autres extraits

« Je songe à mon existence sans amis au collège Helen-Keller. Dans le cours de sciences, j’étais toujours seul pour disséquer la grenouille. Aucun camarade ne voulait être jumelé à moi, malgré une note maximale garantie. Avant d’adopter ma politique d’évitement, j’avais essayé à quelques reprises, en particulier en cinquième, d’engager la conversation avec d’autres élèves. Je m’étais au préalable exercé devant le miroir : par le passé, en effet, mes propos avaient eu le malheur d’offenser ou d’irriter. Devant la glace, donc, j’ai dit : « Tiens, salut, Cynthia Orwell. Comment se sont passées les épreuves de sélection des pom-pom girls, aujourd’hui ? Tu as réussi des grands écarts satisfaisants ? » »

« Comme vous le savez, chère mère et cher père, chez nous, aux États-Unis, je n’allais jamais au théâtre. Je ne regardais pas de sitcoms ni de séries policières à la télévision. Je ne lisais pas de romans. Rien, en somme, qui suppose une incursion dans la fiction. Je ne comprenais pas la nécessité de la fiction dans un monde où les événements de la vie réelle – les drames qui se produisent à l’échelle cellulaire dans notre corps et sur le plan astrophysique dans notre univers – étaient à la fois fantastiques et fascinants.
Ce n’est que dans le monde réel du paradis que j’ai pris conscience du bien-fondé de l’illusion. La fiction a le grand avantage de vous dégager de la réalité lorsque la réalité devient peu engageante. Je regrette de ne pas avoir fait cette découverte aux États-Unis. Sa Majesté des mouches m’aurait peut-être aidé à survivre au collège. »

« – Vade retro, Satana ! lui dis-je.
C’est une expression latine que j’adore, mais que j’ai rarement l’occasion d’utiliser. (Origine : formule d’exorcisme qui se traduit par « Arrière, Satan ».) »

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs (coll. Medium +), 18€

L’esprit de Lewis, de Bertrand Santini et Lionel Richerand (Éditions Soleil, 2017 et 2019)

« L’homme aime le merveilleux et ne sait pas se contenter des miracles de la nature… »

Sur notre île aux trésors, chaque nouveau livre de Bertrand Santini est une fête ! Les six tomes de son Journal de Gurty sont l’indétrônable lecture de chevet de Hugo qui pourrait en proposer une exégèse, tant il les a lus et relus. Au fils des mois, nous nous sommes régalés de la lecture à voix haute de ses romans Le Yark, Hugo de la nuit et Miss Pook dont nous guettons d’ailleurs le deuxième tome. Nous savons que cet auteur promet toujours une intrigue racontée sans détour, avec un humour féroce, et dans laquelle tout – tout ! – est possible. Des qualités que nous avons pleinement retrouvées dans cette bande-dessinée époustouflante, illustrée par Lionel Richerand.

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Lewis_extrait 1.jpgAvant d’entrer dans le vif du sujet, prenons le temps d’admirer la couverture : moderne et désuète comme un antique papier peint, romantique et effrayante, brillante, cossue et macabre, elle attire irrésistiblement le regard et donne un avant-goût de tout ce qui nous attend… Ce diptyque nous transporte dans une Angleterre victorienne merveilleuse de désuétude et d’étrangeté, digne des meilleurs textes d’Oscar Wilde et de Robert Louis Stevenson. Même si c’est avant tout au Faust de Goethe que l’intrigue fait penser. Le jeune Lewis Pharamond, terrassé par le deuil de sa mère, décide de s’isoler dans le manoir familial pour se consacrer à l’écriture… On n’aurait pas franchement envie de se retrouver seul(e) dans cette demeure lugubre qui bruisse de spectres et d’ombres inquiétantes. Mais les pièces encombrées par les vestiges du passé, les portraits de famille et autres animaux empaillés ont indiscutablement de quoi alimenter l’imagination… D’où vient l’inspiration subite de l’écrivain en herbe ? Peut-on impunément s’en remettre à une âme errante pour trouver l’inspiration ? Ou quelle peut en être la rançon ?

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Bertrand Santini évoque magnifiquement l’écriture dans ce qu’elle peut avoir de solitaire, de tâtonnant, de douloureux, d’angoissant. Ces tourments détournent (momentanément ?) des plaisirs de la vie, mais sont parfois un passage obligé sur la voie de la création littéraire. Le deuxième tome explore d’autres facettes de l’écriture – et notamment la corruption des beaux sentiments par l’ambition et l’opportunisme… Les auteurs y brossent un portrait au vitriol du milieu de l’édition – ses intrigues, ses vanités, ses rivalités et ses divas.

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Cette lecture nous place en suspension, à la lisière entre une réalité peu ragoutante et un monde imaginaire dont on ne sait trop quoi penser. Les dialogues sont géniaux et regorgent de petites phrases que l’on a toutes envie de noter. Les illustrations de Lionel Richerand sont de toute beauté. Truffées de clins d’œil que l’on découvre au fil des relectures, elles parviennent parfaitement à incarner le bruissement imaginaire et l’ironie réjouissante du texte de Bertrand Santini. Un chef d’œuvre !

Lewis_extrait 4.jpg       Caspar David Friedrich

Lu en octobre 2019 – Éditions Soleil, tome 1 (16,95€) et tome 2 (19,99€)