Et la lune, là-haut de Muriel Zürcher (Thierry Magnier, 2019)

Et la lune, là-haut

« 6 h 32, c’est l’heure à laquelle le réveil sonne (du lundi au vendredi sauf les jours fériés), mais j’attends toujours 34 pour me lever. Je n’oublie pas de rabaisser la lunette des WC. Après la douche, je m’habille. Maman déteste les joggings, alors je porte des pantalons larges en brun ou noir, ceux en velours avec des poches sur le côté et 3 % d’élasthane.
C’est en passant dans le couloir pour rejoindre la cuisine, à 7 h 02, que je remarque une absence. Ça ne sent pas le café. »

L’intrigue se noue en quelques pages, nous laissant perplexe et sidéré(e). Alistair découvre que sa mère est morte pendant la nuit. Son comportement et ses réflexions nous mettent immédiatement la puce à l’oreille : qui est-il, quel âge a-t-il et pourquoi ses réactions nous semblent-elles si étranges ? Parviendra-t-il à s’en sortir seul ? À peine le temps de se poser ces questions… qu’Alistair n’est plus seul. S’il est indéniablement un être à part, plus doué pour les sciences que pour les relations sociales, il a en effet le don de provoquer les rencontres les plus inattendues. Sa route croise avant tout celle de Yaro, un jeune sans-papiers qui se débrouille comme il peut, espère d’abord profiter de la candeur d’Alistair pour très vite se laisser attendrir. Le tandem est improbable, mais leurs péripéties voient se construire une subtile alchimie qui pourrait bien les aider à trouver chacun sa place.

Difficile de concevoir qu’un roman qui commence par une douche si froide puisse finalement véhiculer un tel optimisme ! On aurait presque du mal à y croire, tant les rebondissements et les concours de circonstances sont rocambolesques. J’ai pris le parti de faire abstraction de la question de la vraisemblance pour me laisser entraîner par le grain de folie et le vent de bonne humeur (oui oui !) qui traversent cette histoire. Avec une énergie prodigieuse et l’entrain de ceux dont la naïveté n’a pas été érodée par les épreuves de la vie, Alistair nous emmène à l’assaut de ses rêves les plus fous. La réalité est bien là, qui se rappelle à notre souvenir, parfois de façon brutale. Mais cette aventure invite à s’autoriser des chimères taille XXL (viser la lune, tant qu’à faire !), quitte à se laisser surprendre par le tour que peuvent prendre les événements…

L’écriture de Muriel Zürcher va droit au but et nous percute de plein fouet. La lecture est prenante : on est avide d’en savoir plus sur l’histoire d’Alistair tout en se demandant où le mystérieux compte à rebours égrené par les chapitres va bien pouvoir nous entraîner. J’ai trouvé que la fin avait un goût un peu sucré, les pièces du puzzle retombant quand même extraordinairement bien les unes par rapport aux autres. Mais dans l’ensemble, j’ai passé un très bon moment avec ce roman et dans le contexte actuel, j’aurais mauvaise grâce à critiquer un excès de bons sentiments dans un texte qui évoque par ailleurs très bien la mort, la vie et les différences de tous ordres. Et qui porte haut, jusque là-haut, de belles valeurs humanistes.

Lu en janvier 2020 – Thierry Magnier, 14,50€

« Prévenir les proches, ça devrait être facile. Maman entretient des relations exclusivement téléphoniques et principalement avec l’horloge parlante. »

« La plus belle chose de la boutique, c’est un tee-shirt avec la Lune blanche et ses cratères sur fond bleu sur laquelle il est noté : Je suis dans la Lune, revenez plus tard. »

« Elle énumère les noms des compagnons d’infortune qui galéraient en même temps que Yaro pour monter leur dossier de demande d’asile, ceux ayant obtenu le sésame et les autres, les disparus, les reconduits à la frontière, les fidèles en attente qui viennent dire bonjour de temps à autres. On dirait une réunion des anciens de promo. Comment fait-elle pour se rappeler tous ces gens ? Yaro en avait déjà oublié beaucoup. Il ne va pas le lui dire, bien sûr. Sidonie le tient en estime, il veut préserver ça. Mais ces disparus, est-ce que ça ne fait pas comme un grand cimetière dans son cœur à elle ? Ils passent, puis s’en vont. »

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

Les-petites-reines.jpg

Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)

Sauveur & fils, Saison 1 (de Marie-Aude Murail, 2015)

Ça y est ! Depuis le temps que j’entendais parler de lui… J’ai enfin fait la connaissance de Sauveur. Il faut dire que ce psychologue martiniquais à la carrure impressionnante et au cœur tout aussi immense est à la hauteur de sa réputation : on l’observe en action lorsqu’il reçoit, avec tant de bienveillance, des familles désorientées, des adolescents et des parents désemparés et des enfants qui souffrent. On se sent bien dans l’intimité de son cabinet qui se révèle, page après page, comme un lieu où se cristallisent les grandes questions sociales et où se construit, sans jugement, l’apprentissage de la tolérance.

En réalité, nous ne sommes pas les seuls à assister à ces échanges supposés rester strictement confidentiels : Lazare, le fils que Sauveur élève seul suite à la mort de sa femme, suit lui-aussi ces conversations qu’il perçoit de sa perspective de petit garçon de huit ans. Il faut croire que Sauveur, qui sait si bien guider les autres, ne parvient pas toujours à être suffisamment présent auprès de son fil qu’il aime pourtant tendrement, et à lui parler de leur histoire. Pourtant, celle-ci pourrait bien les rattraper…

Les différents fils de l’histoire (des patients et de Sauveur lui-même) m’ont happée et j’ai dévoré les 385 pages d’un seul trait. S’il est question de sujets graves, je trouve que Marie-Aude Murail parvient très bien à en parler de manière simple, juste et optimiste. Ce roman fait du bien dans la morosité et la perte de repères de la période actuelle. Porté par de belles valeurs, il agit comme un remède qui panse les plaies et met du baume au cœur, nous faisant passer des larmes au rire et à l’émerveillement. Et il va de soi que j’ai envie de savoir ce que deviennent les protagonistes et que je me procurerai le prochain tome à la prochaine occasion ! En revanche, j’attendrai un peu avant de partager cette lecture avec mes garçons qui sont encore un peu jeunes.

PS : Si vous n’avez pas encore lu Sauveur, vous vous demandez très certainement pourquoi ce hamster sur la couverture ? Et bien, sachez que cette petite bête sympathique joue un rôle central dans l’intrigue. Vous ne tirerez rien de plus de moi, vous n’avez qu’à lire le livre pour savoir !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et des copinautes du Grand arbre : Alice, Bouma, Sophie, Pepita et les lectures lutines !

Lu en juin 2019 – École des loisirs, collection Medium Poche, 7,80€