Combien de pas jusqu’à la lune ? de Carole Trébor (Albin Michel, 2019)

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Katherine Johnson a longtemps évolué dans l’ombre, mais son destin extraordinaire a été mis en lumière avec le film Les Figures de l’ombre, sorti en 2016. Rien ne prédestinait cette femme noire, née en 1918 dans l’État ségrégationniste de Virginie occidentale d’un père bûcheron et d’une mère enseignante, à devenir mathématicienne à la NASA. On pourrait même dire que tous les déterminismes sociaux, raciaux et de genre s’y opposaient.

Mais l’histoire de Katherine est tout à la fois celle d’une femme douée, passionnée et tenace, indéfectiblement soutenue par un entourage aimant, et celle d’un siècle d’avancées progressives, durement acquises face au racisme, à la ségrégation et à la misogynie. Je recommande chaudement à ceux qui ne l’auraient pas fait de lire la trilogie du siècle, de Ken Follett, qui est particulièrement instructive sur l’histoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Ce n’est qu’en 1954 que la ségrégation scolaire est interdite, l’accès à l’université restant fermé aux Afro-Américains dans les États ségrégationnistes. C’est grâce à un arrêt de la Cour suprême que Katherine deviendra, au terme d’un parcours scolaire exceptionnel, la première femme noire de son État à étudier à l’université. Après des années de travail comme enseignante, elle saisit l’opportunité d’entrer à la NASA comme calculatrice et parvient à grimper les échelons, toujours grâce à ses capacités hors du commun doublées d’une volonté sans faille face aux barrières de genre et de race. C’est ainsi qu’elle jouera un rôle-clé dans la préparation de la mission Apollo 11, au cours de laquelle les premiers humains marcheront sur la lune…

C’est cette histoire incroyable que retrace cette biographie romancée (qui s’inscrit dans la collection DESTINS qui rend hommage à des personnalités marquantes comme Simone Veil, Mohamed Ali ou Marilyn Monroe). Passionnée à la fois par l’histoire des États-Unis, la cause des Afro-Américains, les recherches aérospatiales, les sciences et les difficultés qui persistent pour les femmes à s’y faire une place (je suis bien placée pour m’en rendre compte, en tant que chercheuse au CNRS), je ne pouvais pas passer à côté de cette lecture.

Au regard des attentes très fortes que j’avais à l’égard de ce livre, j’ai été un peu déçue. La destinée de Katherine Johnson gagne certes sans aucun doute à être connue. Mais j’ai perçu la façon dont elle est restituée ici comme trop linéaire, ne laissant pas suffisamment de place aux doutes, aux détours forcés de la vie de Katherine. L’issue heureuse de l’histoire est connue dès la lecture de la quatrième de couverture. J’aurais aimé trembler plus pour la jeune femme, mais je n’ai pas douté un seul instant qu’elle tracerait sa route. Les signes d’un destin exceptionnel sont présents dès ses premiers jours de bébé, et même avant, au travers de la curiosité et des capacités surprenantes de ses parents. Et j’ai eu l’impression que le personnage de Katherine manquait d’épaisseur, de failles qui la rendraient plus humaines, étant peut-être trop ramenée à ses capacités intellectuelles. L’exercice de la biographie romancée est difficile, à cet égard. Carole Trebor s’est attachée à rester près des faits, même si elle explique dans le prologue avoir projeté sa propre sensibilité sur le personnage de Katherine. Cette flamme qui vous touche, vous prend à la gorge même dans certains romans, m’a manqué, me donnant l’impression d’un propos parfois trop pédagogique. Le travail de documentation réalisé par l’autrice est impressionnant, mais j’ai trouvé que d’une certaine manière, on le sentait trop à la lecture (et c’est un détail, mais la multiplication des notes de bas de page était-elle vraiment indispensable ?).

Malgré ces réserves, j’ai passé un bon moment avec ce livre et je suis ravie d’avoir découvert la vie de Katherine Johnson. Je regarderai à la prochaine occasion Les Figures de l’ombre, curieuse de voir comment cette vie hors des sentiers battus a été transcrite au cinéma !

N’hésitez pas à écouter l’émission de la bibliothèque des ados de France Inter consacrée au roman !

Extrait : « Il lui révéla comment Icare s’était approché trop près du soleil et comment les ailes que lui avait si patiemment confectionnées son père avaient fondu, entraînant sa chute dans la mer, où le héros s’était noyé. Le message de cette histoire fit écho en elle. Elle ne parvenait pas à saisir la raison pour laquelle il lui laissait une si forte impression. Puis elle se souvint que leur mère les avait mis en garde à de multiples reprises : ‘Faites attention à ne pas vous brûler les ailes’. Elle le répétait surtout à Horace, qui rêvait d’aviation à longueur de journée. Elle insistait car, à sa connaissance, il n’y avait aucun aviateur noir. De telles aspirations pouvaient faire beaucoup de mal à son fils aîné, en l’entraînant dans des combats vains où il risquait de voir ses espoirs partir en fumée. »

Lu en novembre 2019 – Albin Michel, 15,90€

Petits tigres, de Jo Weaver (Kaleidoscope, 2019)

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« Petits tigres » : sur cette splendide couverture brille un titre qui sonne comme un oxymore, tant la réputation du tigre est terrible. Notre imaginaire a tendance à classer cet animal avec les loups et les lions, parmi les prédateurs les plus redoutables. Les tigres sont majestueux, fauves, terrifiants, mais on ne les voit habituellement pas comme petits. Et pourtant, le tigre est une espèce animale vulnérable, poussée dans ses retranchements par les humains…

Jo Weaver a donc mille fois raison de renverser les clichés avec ces petits tigres adorables qu’elle esquisse avec une tendresse communicative. L’intrigue est simple, mais palpitante : deux tigreaux et leur mère doivent fuir la présence des hommes et chercher un nouvel abri dans la jungle – une tanière chaleureuse et abritée de l’humidité et des autres animaux… Parviendront-ils à trouver refuge avant la tombée de la nuit ?

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Nous avons tourné les pages avec avidité, soucieux du devenir des félins et époustouflés par la beauté du décor digne des meilleures pages de Rudyard Kipling, sublimé par le trait de l’autrice. Ces dessins réalisés au fusain sont une merveille, un véritable hymne à la beauté de la nature sauvage ! Les trois tigres, qui se détachent grâce au jeu sur les couleurs, sont tout simplement irrésistibles et représentés avec beaucoup de sensibilité ; la préoccupation de la mère, la gaieté insouciante et la soif d’exploration des petits sont palpables.

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Petits tigres

Un hommage touchant à l’amour maternel et à la chaleur réconfortante des liens familiaux. Qui nous dit aussi, avec une douceur infinie, l’importance essentielle d’avoir un foyer – et la vulnérabilité terrible de ceux qui n’en ont pas.

Un merveilleux condensé de beauté et d’émotions, à partager en famille, en ronronnant de plaisir !

L’avis de Pepita est disponible ici.

Lu à voix haute en janvier 2020 – Kaleidoscope / L’école des loisirs, 13€

Le fil d’Ariane, de Jan Bajtlik (La Joie de Lire, 2019)

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Tonnerre de Zeus ! Nous avons beau réviser régulièrement notre mythologie grecque grâce aux merveilleux feuilletons de Murielle Szac ou aux BD publiées ces dernières années par Casterman, les méandres et les ramifications de ces légendes transmises à travers les siècles sont si touffus qu’on en perdrait presque son latin. Enfin, son grec ! Ce serait presque à devenir fou. Rien que démêler les branches singulièrement entrelacées de l’arbre généalogique des occupants de l’Olympe représente un travail herculéen… Je ne vous parle même pas des innombrables revirements qui ont ponctué la guerre de Troie, ou des intrigues à tiroir déclenchées par les idylles de Zeus !

Typhon

Et pourtant, les mythes grecs sont merveilleux. Ils nous laissent médusés et émus, devant l’imagination débordante que pouvaient avoir nos ancêtres, il y a plus de 2000 ans. Ils sont incontournables, tant ils ont façonné les arts, la littérature, l’imaginaire et les expressions… Si, comme nous, vous souhaitez donc prendre le taureau minotaure par les cornes, ne boudez pas votre chance et précipitez-vous pour suivre Le fil d’Ariane qui vous guidera à travers le dédale ! L’idée de l’auteur-illustrateur polonais Jan Bajtlik est lumineuse : restituer l’essentiel des mythes grecs sous forme de fabuleux labyrinthes, illustrés et légendés, permettant de suivre pas à pas la création du monde et de l’Olympe, les douze travaux d’Hercule ou encore les péripéties de l’Iliade et de l’Odyssée. Ainsi présenté, ce n’est pas sorcier ! Regardez plutôt :

Guerre de Troie

Charybde Scylla

Ile d'AéaCelles et ceux qui sont déjà experts s’amuseront à reconnaître les mille et un protagonistes de leurs épisodes préférés. Les autres apprendront une foule de choses en chemin, notamment grâce aux excellentes explications disponibles dans les dernières pages. Les plus jeunes (mais pas que !) s’abandonneront avec volupté au plaisir ludique de chercher son chemin dans l’enchevêtrement prodigieux de ces labyrinthes qui ont déjà occupé Antoine et Hugo pendant des heures ! Toute la famille est conquise par ces double-pages à la fois titanesques et ciselées de façon presque maniaque, jusque dans les moindres détails, réservant de nouvelles surprises à chaque relecture.

Détail

Vous l’aurez compris, Le fil d’Ariane est un objet-livre hors classe que l’on a un immense plaisir à tenir entre ses mains et que je vais m’empresser d’offrir autour de nous. Si je pouvais m’autoriser à jouer les Cassandre (en espérant tout de même que quelqu’un par ici prenne un peu au sérieux ce que je raconte !), je prédirais que beaucoup céderont pour leur plus grand plaisir au chant des sirènes au charme de ce livre et qu’il sera plébiscité par toutes et tous. Et que nous entendrons reparler de cet auteur !

Découvert en janvier 2020 – La Joie de Lire, 24,90€

Ma vallée, de Claude Ponti (L’école des loisirs, 1998)

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Il y a des livres dont Antoine et Hugo ne se lassent jamais. Ils restent à portée de main sur les étagères de leurs chambres et je les retrouve régulièrement empilés dans tous les coins de la maison… Nous aimons les ré-ouvrir ensemble, parfois après plusieurs années. Certains ont la saveur des madeleines de l’enfance, nous replongeant instantanément dans la période de vie où nous les avons lues et relues. Beaucoup conservent un charme intact, qui opère aussi bien aujourd’hui qu’il y a quelques années. Cette semaine, par exemple, nous avons pris beaucoup de plaisir à relire plusieurs livres de Claude Ponti, dont Ma Vallée, un album grand comme un univers, qui nous fait entrer dans le monde merveilleux des Touims. Depuis tout petits, les garçons aiment beaucoup ce grand-format qui ne manque jamais de les intriguer, de les enthousiasmer et de les toucher.

Ma Vallée, c’est d’abord un objet-livre unique en son genre, fascinant, foisonnant, avec de petites surprises qui se nichent un peu partout (jusqu’au code barre !) et que les enfants n’ont pas leur pareil pour repérer. On découvre l’univers et le quotidien des Touims, grâce à l’alliage improbable d’une bonne dose de fantaisie et de codes quasi-scientifiques, avec force schémas annotés et cartes à la clé !

Ma vallée_carte      Ma vallée_bâtiment

Nous ne résistons pas à la mignonnerie irrésistible des Touims, adorables boules de poil pleines de vie, de créativité et de bonne humeur. Leur gaieté et leur entrain à inventer mille jeux sont communicatifs et amusent beaucoup Antoine et Hugo (il faut ici faire une mention spéciale de leur technique de construction de bonhommes de neige !).

Ma vallée_neige

Ma vallée_flaquesLes Touims donnent aussi envie de savourer la vie qui fourmille dans la nature, de nous laisser bercer par le rythme rassurant des saisons qui passent, de rêver sans limite. Claude Ponti a l’art de restituer les chimères les plus savoureuses des enfants, qu’il s’agisse d’aménager un tronc d’arbre, de voler en se laissant emporter par une bourrasque ou de débarquer sur l’Île molle, entièrement comestible… Son imagination sans bornes nous réjouit en repoussant les frontières de notre horizon, avec des inventions géniales, comme la Balanquette – combinaison de balançoire et de banquette à laquelle il fallait décidément penser !

Chacune de ces gourmandises vaudrait à elle-seule le détour. Mais ce n’est pas tout. Si les livres de Ponti font autant de bien, c’est qu’ils aident à grandir, à la manière des histoires universelles qui nous parlent de la vie – ses joies, ses peurs, ses colères, ses moments de contemplation et d’agitation, ses secrets et ses surprises. La fantaisie n’est-elle pas le meilleur moyen d’appréhender tout cela ?

Cet auteur est aussi le maître des jeux sur les sonorités des mots et des noms – notre palme spéciale, déterminée après de longs débats, revenant à Olie-Boulie et à Fouchtri-Fouchtra, frères du narrateur. Cette histoire pourrait n’avoir aucun sens, elle resterait jubilatoire pour cette drôle de musique qui résonne comme une comptine et qui ravit les enfants !

Extrait :

« Quand le vent moyen souffle, on se disperse un peu partout dans la Vallée. Le premier, celui qui est le plus loin, raconte une histoire. Quand le vent l’apporte au deuxième, l’histoire a déjà changé. Le deuxième la raconte à son tour, et le vent la change encore…
Soyotte a fait un clafoutis aux cerises et l’a caché sous son lit.
Je l’ai goûté, il est fameux. Je l’ai caché ailleurs. Qui en veut ?
Soyotte a fait un chatouillis en crise et a craché sous son lit.
Dégoûtée, elle a fait « Meuh ! » chez le tailleur qui est vieux !
Le coyote a vu un chat rouillé en chemise et l’a couché dans son nid.
Il a fait mieux chez ma sœur qui mange des pneus !
La bouillotte, sur un châle mouillé, s’est mouchée dans les plis
du rapporteur en tranches de tarte aux cheveux !
Blounotte râle, toute mouillée, elle a été douchée par un papoteur
sans manches qui lui a mis une carpe sur les yeux ! »

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Les Zarnaks, de Julian Clary, illustré par David Roberts (ABC Melody, 2016)

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C’est qu’ils passeraient presque inaperçus, dans leur tranquille banlieue londonienne… Une famille qui déborderait certes d’énergie, dont les membres pourraient bien paraître un peu plus velus et dentus que la moyenne, mais alors vraiment en y regardant de près… La seule chose qui pourrait bien les trahir, c’est leur propension irrépressible à hurler de rire à la moindre occasion. Car oui, mais que cela reste entre nous, hein ! La vérité, c’est que les Zarnak sont une famille de hyènes !

Il souffle un vent de fantaisie et de bonne humeur sur ce petit roman dont la loufoquerie est toute britannique. Pour une raison qui m’échappe, les auteurs anglais semblent avoir la recette de ce type de romans à la fois follement extravagants et parfaitement plausibles, drôlissimes et corrosifs.

Zarnak_concombreCe charme singulier opère dès la couverture qui tourne en dérision les clichés de la petite famille traditionnelle et invite à se laisser aller à éclater (bruyamment) de rire ! Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée du roman à voix haute, ne nous interrompant pratiquement que pour nous tenir les côtes. Les péripéties des Zarnaks qui peinent à ne pas attirer l’attention, le comique de situation et les blagues intempestives de M. Zarnak ont ravi Hugo – ce n’est pas pour rien qu’il est un grand fan des blagues d’Astrapi… Mais le plus drôle, selon moi, ce sont les illustrations pleines d’ironie du talentueux David Roberts. Je ne suis pas étonnée qu’à la suite de Quentin Blake et Anthony Browne, il ait reçu le prestigieux prix Childrens’ Laureate. Rien que l’illustration ci-contre a fait s’esclaffer Hugo pendant cinq bonnes minutes !

Une telle dose de gaieté et d’entrain arrive à point nommé en cette période de grisaille. Mais le roman ne se limite pas à cela. Les tribulations des Zarnaks nous interrogent, certes sur le mode du rire, mais sur des sujets profonds et essentiels : les stéréotypes (car voyez-vous, les hyènes ne sont bien vues ni des hommes, ni des autres animaux), l’aliénation des humains passée au révélateur du regard des hyènes, leurs liens avec le monde animal, l’anticonformisme et la valeur de la tolérance.

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Un livre à proposer sans hésitation aux jeunes enfants qui, comme Hugo, aiment l’humour et les animaux. Le découpage en chapitres courts, la police relativement grande, le jeu sur les typographies et les illustrations faciliteront la lecture des apprentis-lecteurs. On en redemande !

Extraits

« Alors vous pouvez me croire quand je vous dis que l’histoire que je vais vous relater ici est RIGOUREUSEMENT VRAIE. Il est primordial que vous n’ayez aucun doute là-dessus dans la mesure où il s’agit d’une histoire tout à fait extraordinaire. Et drôle. Drôlement bizarre. Très drôle et très bizarre en fait.
Mais véridique. Chaque mot est vrai. »

« La première chose que vous devez comprendre avant que je ne commence mon récit, c’est qu’au fil des ans, les humains sont devenus plutôt présomptueux et qu’ils se croient maintenant très supérieurs à tous les autres êtres vivants.
C’est faux. Ce n’est pas parce que les humains savent lire et écrire ou parce qu’ils se servent de couteaux, de fourchettes et d’ordinateurs, qu’ils sont plus intelligents que les animaux. C’est même stupide ! Saviez-vous qu’un écureuil peut cacher dix mille noix dans les bois et se rappeler où est dissimulée chacun d’entre elles ? Alors je vous pose la question : pourriez-vous vous rappeler où vous auriez caché dix mille noix ?
Les grenouilles peuvent dormir les yeux ouverts. Et vous ?
Un chat peut se lécher le derrière ! Vous ne trouvez pas ça fort ? »

« – J’ai lu dans un journal que les gens avaient ce qu’ils appellent un « boulot », annonça un jour Amelia.
– Ce ne serait pas un truc qui se mange ? demanda innocemment Fred. Quelque chose qui se boulotte ? »

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Lu à voix haute en janvier 2020 – ABC Melody, Collection MeloKids+ (8 ans et plus), 13,50€

Histoires de fleuves, de Timothy Knapman, illustré par Ashling Lindsay et Irène Montano (Sarbacane, 2019)

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Les fleuves offrent un fil conducteur prodigieux pour explorer le monde ! À la fois frontière, lieu d’échanges et trait d’union entre des régions parfois distantes de milliers de kilomètres, ils sont aussi des écosystèmes, des lieux chargés d’histoire où résonnent légendes, mémoire des civilisations qui se sont succédé sur leurs rives et écho de mille et une aventures… Tirant partie de cette richesse, Histoires de Fleuves nous invite à une série d’expéditions captivantes dans les méandres de cinq fleuves mythiques.

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Au fil des pages, le Nil, le Mississippi, le Rhin, le Yangtsé et l’Amazone se déplient (littéralement) sous nos yeux, de la source à l’embouchure, restituant délicieusement les sensations et les couleurs d’un vrai voyage. Les illustrations sont luxuriantes. Non seulement elles rendent hommage à la géographie, l’histoire et la biodiversité de chaque fleuve, mais elles invitent à rêver d’évasion, d’aventures, d’explorations… Au fil de l’eau, on s’arrête à l’envi pour découvrir les anecdotes, les histoires et légendes charriées par chaque fleuve et l’on apprend une foule de choses : le Mississippi, par exemple, nous entraîne des terres gelées du Minnesota au golfe du Mexique, nous murmurant en route la légende d’un monstre mystérieux et l’histoire de peuples amérindiens et de la guerre de Sécession, avant de faire résonner la musique de la Nouvelle-Orléans…

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Au passage, cette lecture nous a fait prendre conscience de l’importance des fleuves en littérature, nous donnant le plaisir d’évoquer de belles lectures faites ensemble. Comment sillonner les rives du Mississippi sans penser aux aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ou encore au Célèbre catalogue Walker & Dawn ? Celles de l’Amazone et du Nil sans évoquer L’explorateur et La déesse indomptable ? Le Yangtsé nous était moins familier, mais nous n’avons pris que plus de plaisir à le découvrir.

Un album stimulant qui ravit aussi bien les yeux que l’esprit et l’imaginaire !

Extraits

« Que le spectacle commence ! De 1830 à la fin des années 1930, de véritables théâtres flottants naviguaient sur le Mississippi, vers le sud comme le nord. Ils faisaient escale dans les villes bordant le fleuve et présentaient des spectacles musicaux, des ballets ou du cirque avec de vrais chevaux. Certains pouvaient accueillir jusqu’à 3400 spectateurs ! »

« LORELEI, LE ROCHER CHANTANT. Un jour, un homme prétendit avoir été ensorcelé par une belle jeune fille. Alors qu’on l’emmenait en prison, elle se jeta dans les eaux tumultueuses du Rhin. Depuis, les marins parlent d’une femme assise sur un « rocher chantant ». Envoûtés à leur tour par la beauté du chant, ils perdent le contrôle de leur bateau et chavirent. »

Lu en janvier 2020 – Sarbacane, 18,50€

Norman n’a pas de super-pouvoir, Kamel Benaouda (Gallimard Jeunesse, 2018)

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Imaginez une société en tout point identique à la nôtre. À ceci près que le sort doterait chacun d’un pouvoir spécial, donnant aux plus chanceux le don de se mouvoir dans les airs, de décrypter les pensées d’autrui, de décupler ses forces ou encore de passer à travers les murs. Si vous aviez moins de chance, vous pourriez par exemple réaliser des origami par la simple force de votre pensée. Ou hériter d’une faculté plus futile encore, voire franchement pénible – je laisse votre imagination concevoir l’ampleur des possibles ! Tout cela aurait beau se résumer à une grande loterie, cela n’en déterminerait pas moins grandement la reconnaissance sociale et le statut de tous. Dans ce monde où chacun serait spécial, le comble de la malchance, ce serait quand même d’être le SEUL à être normal jusqu’au bout des ongles. Et que cette vérité mortifiante soit sur le point d’être révélée à la terre entière par le test que doivent passer ceux dont le pouvoir ne s’est pas révélé spontanément…

En voilà une belle intrigue ! Dès les premières pages, la tension est à son comble. Antoine n’a pas mis deux jours à lire ces 322 pages, attendant ensuite avec impatience que Hugo et moi l’ayons terminé aussi (à voix haute, donc un peu plus lentement !) pour pouvoir en parler…

Kamel Benaouda construit son roman avec brio, brossant peu à peu les portraits (sûrs d’eux, généreux, complexés, anxieux, ambitieux…) de l’entourage de Norman autour d’une trame addictive. L’univers du roman nous a immédiatement séduits par son originalité, la façon dont il s’incarne sous la plume pétillante de l’auteur, son côté décalé qui nous interroge et une élégante parcimonie – puisqu’il est si semblable à notre société après tout. On réalise à quel point cette petite histoire de pouvoirs, parfaitement plausible, change radicalement la donne. L’histoire de Norman est une parabole qui nous interroge sur le hasard, le poids des normes et inégalités sociales, mais aussi sur le pouvoir de la volonté et de l’entraide pour déjouer les déterminismes. Une parabole qui m’a fait un peu repenser au beau film Bienvenue à Gattaca, avec aussi évidemment des clins d’œil malicieux aux histoires de super-héros.

Seules réserves : l’histoire d’amour, qui ne nous a pas passionnés, et le dénouement que nous avons trouvé un peu rapide !

Un roman généreux de rebondissements, d’humour et de sagesse, qui donne envie d’apprécier les différences – et de s’accepter tel que l’on est. Parce qu’il peut y avoir une vie en dehors des prouesses des super-héros.

L’avis de Bouma est disponible ici.

Extraits

« – Ah ! s’extasiait-il, j’aimerais avoir ton âge et ne pas connaître encore mon pouvoir. C’est tout un éventail de possibles qui s’étale devant soi. »

« J’ai entendu l’un de mes camarades maugréer :
– De toute façon, je sais que le mien ne sera pas terrible. Mon père plie le papier par la pensée et ma mère imite des chants d’oiseaux… Que des pouvoirs archinuls !
J’ai soupiré intérieurement. C’était toujours mieux que de ne rien avoir du tout. Son voisin, Rajeev, s’est vanté :
– Nous, au contraire, à la maison, on a des capacités vraiment cool, comme l’inflammabilité, la vitesse hors norme…
Il a assorti la révélation de sa formidable hérédité d’un coup d’œil circulaire, afin de s’assurer que chacun en avait bien pris la mesure. Puis m’avisant, il a fait remarquer :
– Et toi, Norman, on ne t’entend pas. Raconte-nous donc qui fait quoi chez toi ! »

Lu à voix haute en décembre 2019/janvier 2020 – Gallimard Jeunesse, 14,50€