Bertille et Brindille, de Jérôme Peyrat et Adèle Tariel (Éditions Père Fouettard, 2019)

Bertille et Brindille.jpg

 

Bertille & Brindille_extrait 1.jpgBertille est une adorable petite fille à l’air malicieux et à la chevelure rebelle. Mais elle s’inquiète pour son chat, Brindille, qui a disparu. Nous suivons donc Bertille à travers une ville grouillante de vie, dans laquelle il n’est décidément pas facile de retrouver l’espiègle animal. À moins que… ? À mi-chemin, on se rend compte que le livre se lit dans les deux sens. Peut-être était-ce en réalité Brindille qui cherchait Bertille ?

Bertille & Brindille_extrait 2.jpg

Cet album à paraître le 3 octobre prochain aux éditions Père Fouettard s’adresse aux lecteurs à partir de un an. Un lectorat nettement plus jeune que celui dont j’ai l’habitude, mais je suis toujours curieuse de découvrir les livres de Jérôme Peyrat et Adèle Tariel depuis que j’ai eu un vrai coup de cœur pour Carnivore et Cargo ! Cette découverte était également celle de la nouvelle collection Bobele qui s’adresse aux tout-petits avec des albums entièrement cartonnés. Les illustrations très colorées respirent la bonne humeur et fourmillent de détails et de petites scènes à découvrir au fil des lectures. La recherche du compère perdu donne l’occasion d’explorer différents lieux de la ville, de l’opéra jusqu’aux… égouts !

Bertille & Brindille_extrait 3.jpg

À la fois histoire, imagier et cherche-trouve, cet album ludique devrait donner beaucoup de plaisir aux petits lorsqu’ils parviendront à voir dépasser les oreilles de Brindille ou la bouille de Bertille ! Cette histoire de complicité entre enfant et animal, associée à l’inquiétude de la séparation qui n’a d’égale que l’immense joie de se retrouver, leur parlera sans aucun doute beaucoup.

Merci beaucoup à l’éditeur de m’avoir permis de découvrir cet album « en avant-première » !

Lu en septembre 2019 – Éditions Père Fouettard, 14€

Cap sur les îles !, d’Emmanuelle Grundmann, illustré par Céline Manillier (Éditions du Ricochet, 2019)

Cap sur les îles.jpg

Vivent les albums qui transcendent les frontières entre les genres ! C’est précisément l’audace des documentaires publiés par les Éditions du Ricochet, qui ne se lisent pas comme des ouvrages à visée pédagogique, mais comme des livres d’histoires joliment écrites et illustrées qui offrent de belles lectures à voix haute…

Extrait 2.jpg

Le thème des « îles » n’est évidemment pas pour nous déplaire ici. Elles font forcément rêver d’archipels déserts, de plages idylliques et, bien sûr, de trésors enfouis ! Plus sérieusement, on constate vite la richesse de ce fil rouge pour explorer le monde. Après avoir souligné l’incroyable diversité des îles qui parsèment la surface du blog, l’album nous parle de leur formation et, surtout, de leurs particularités en termes de biodiversité. Puisqu’une île déserte ne le reste jamais longtemps, rapidement colonisée par les plantes et les animaux les plus inattendus ! On apprend comment ils gagnent les îles, s’y installent et s’y transforment… C’est alors la théorie de l’évolution (rien de moins !), mise en évidence par Darwin en comparant les espèces de différentes îles, qui nous est expliquée. Tout cela est raconté comme une histoire vivante et rythmée, avec des mots évocateurs qui ont parlé à Hugo.

Extrait 1

Le texte, porté par les illustrations luxuriantes de Céline Manillier, s’appuie sur de nombreux exemples surprenants et amusants. Connaissiez-vous le coco fesse, par exemple, dont les graines de vingt kilos dérivent au gré des courants marins ? Le surmulot qui peut donner naissance à vingt millions d’individus en trois ans ? Nous avons même eu le plaisir de retrouver certains de nos animaux préférés, comme l’inquiétant dragon de Komodo par exemple ! L’album se fait un peu imagier au fil des pages, nous révélant le nom des espèces animales et végétales qui peuplent les îles. Hugo s’est beaucoup intéressé à ces dénominations intrigantes – fou masqué, seigle de mer… – même s’il a regretté que certaines des espèces mentionnées dans le texte n’y soient pas incluses. Je pense plus généralement que selon leur âge, les enfants auront une lecture différente et se focaliseront plutôt sur les images, sur le rythme du texte ou sur le détail parfois poussé de son contenu. Les plus grands liront avec intérêt les deux pages proposées à la fin de l’album pour approfondir.

Extrait 3.jpg

 

Voilà de quoi nous donner envie de découvrir d’autres albums de cet éditeur que nous ne connaissons pas encore ! Les thématiques couvertes sont aussi variées qu’actuelles : pôles, espèces diverses, changement climatique, volcans…

 

Darwin semble décidément fasciner en littérature jeunesse ! Pour en savoir plus sur lui et sa théorie de l’évolution, n’hésitez pas à lire Le voyage de Darwin, de Giacomo Scarpelli et Maurizio Quarello, paru cette année également chez Sarbacane, ou encore le magnifique roman Calpurnia, de Jacqueline Kelly.

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions du Ricochet, 13,50€

Le Garçon du Phare, de Max Ducos (Sarbacane, 2019)

Garçon du phare_couverture.jpg

Garçon du phare_extrait 1.jpg

Relégué dans sa chambre par sa grande sœur qui le snobe, Timothée enrage et s’en prend violemment à un dessin au mur, arrachant du même coup un lambeau de tapisserie. Il découvre alors une peinture surprenante. Celle d’un paysage marin dont les couleurs sont si réelles et profondes qu’il semble possible de s’y enfoncer. Se révèle alors un monde d’une beauté vertigineuse, mais peuplé de créatures étranges. Un monde sur lequel souffle un vent d’aventures…

 

 

La sortie d’un nouvel album de Max Ducos est toujours une fête chez nous. Nous les avons presque tous à la maison et ils font partie de ceux que les garçons relisent sans jamais se lasser. Il serait, certes, dommage de se limiter à une seule lecture. Les illustrations regorgent toutes de petits détails qui se livrent à celui qui prend le temps de les apprivoiser. Et surtout, au-delà de leurs singularités, tous ces livres ont en commun une capacité à nous prendre par la main pour nous emmener très loin, aux confins de notre imaginaire. L’histoire est toujours ancrée dans le réel – le quotidien d’une école, d’une sortie de classe, d’une famille en vacances, d’une petite fille qui erre dans sa grande maison… Mais l’auteur sait à quel point pour les enfants, imaginaire et réalité sont imbriqués et le basculement de l’un à l’autre peut être rapide. Il connaît leur envie d’explorer le vaste monde pour mieux revenir à la chaleur du foyer et de leurs proches… On le laisse ainsi volontiers nous entraîner dans une aventure initiatique dont on a l’impression de rentrer grandi et dépaysé.

Toutes ces qualités se confirment ici. Les illustrations de Max Ducos n’ont peut-être jamais été aussi splendides : lumineuses, elles nous font sentir l’air marin, respirer la houle, entendre le cri des mouettes et frissonner face à l’abîme de la falaise. On comprend ce que ressent Timothée quand il raconte : « La peinture semblait si réelle que j’eus l’impression de sentir un vent chaud me caresser le visage. » Un plaisir intense pour les amoureux de l’océan que nous sommes !

Garçon du phare_extrait 2.jpg

Le récit, parfaitement maîtrisé, a captivé Antoine et Hugo. Ils ont été galvanisés par l’appel de l’aventure, avides de connaître l’histoire du garçon du phare, séduits par sa rencontre avec Timothée. Ce dernier change sous nos yeux, se redécouvre et s’affirme.

Un album qui m’a évoqué le charme d’une autre histoire de périple imaginaire, Max et les Maximonstres dont l’auteur, Maurice Sendak, observait très justement que « la fantaisie reste la meilleure arme dont l’enfant dispose pour apprivoiser ses parties sauvages ».

Une pépite à découvrir absolument – et sans limite d’âge !

Lu en septembre 2019 – Sarbacane, 16,90 €

C’est mon arbre, d’Olivier Tallec (L’École des loisirs – Pastel, 2019)

1559906182.png

Dans une belle forêt aux couleurs d’automne, un petit écureuil affirme sa propriété. Ces pommes de pin, cet arbre auxquels il tient tant – ce sont les siens ! Ils sont à lui, et seulement à lui. Mais comment se prémunir des intrus qui n’auraient pas saisi qu’il s’agit de sa propriété privée ?

C'est mon arbre_extrait 1.jpg

Voici un album plein d’humour et de sagesse qui évoque une problématique chère à tous les enfants : la difficulté à partager ce qui nous appartient. Les premières pages feront sans doute vibrer une fibre chez ceux qui savourent leur chez-soi et aiment affirmer leur propriété. Les enfants adorent voir des personnages de livre faire ce qu’eux-mêmes ne peuvent pas s’autoriser ! Mais très vite, il devient impossible de ne pas rire des excès de notre petit propriétaire, rongé par les craintes et la paranoïa. Les mesures outrancières qu’il prend l’entraînent vers une pente douteuse, avec une issue presque paradoxale. La forêt ne serait-elle pas précisément plus belle au-delà de la frontière âprement établie ?

L’ironie du texte et des illustrations est irrésistible – voyez plutôt notre propriétaire manier avec amour sa tondeuse à gazon sur la couverture ! Ils font de cet album une lecture à voix haute hilarante, donnant envie de mimer, pour le plus grand bonheur des enfants, les grimaces expressives du malheureux écureuil – tour à tour satisfait de s’être approprié un si bel arbre, inquiet, révolté, déterminé, puis repris par le doute…

C'est mon arbre_extrait 2.jpg

Au-delà d’une préoccupation enfantine universelle, ce petit écureuil tourmenté par l’entretien minutieux et la défense de son pré carré fait écho à notre société où l’être et l’avoir tendent souvent à se confondre. Aux peurs irrationnelles et aux réponses tout aussi saugrenues qu’elles suscitent. Aux dérives engendrées par la manie aussi fâcheuse qu’absurde des hommes de vouloir s’approprier les biens communs. Avec Antoine, 10 ans, cette lecture a provoqué une discussion sur le mur d’un certain Donald T…

Un concentré de fantaisie et de sagesse à mettre entre toutes les petites mains !

Je savais avant même d’ouvrir ce livre que ce serait une lecture à partager avec les lectrices d‘À l’ombre du grand arbre, pour qui l’arbre est un lieu ouvert, de rencontre et de partage. Je n’ai donc pas été étonnée de voir que Pepita l’avait lu dès sa parution ! Son avis est par ici

Lu à voix haute en septembre 2019 – Pastel (L’école des loisirs), 12,50€

Petit Garçon, de Francesco Pittau, illustré par Catherine Chardonnay (Éditions MeMo, Petite Polynie, 2019)

PETIT_GARCON_DP300-1

Petit garçon_extrait 2.jpgIl paraît que Roald Dahl a dit que savoir captiver les jeunes lecteurs exige d’« avoir préservé deux caractéristiques fondamentales de ses huit ans : la curiosité et l’imagination ». Pour avoir le bonheur de côtoyer quotidiennement un mouflet de cet âge-là, je peux confirmer que ces deux propriétés en font tout le charme. Expériences de physique dans le bain, raisonnements absurdes suivis aussi loin que possible, jeux si prenants qu’ils en deviennent parfaitement sérieux, composition de blagues, examen des hypothèses les plus délirantes, fous-rire, bavardages imaginaires avec les peluches qui ont chacune leur nom à coucher dehors et leur personnalité, longs moments de contemplation rêveuse en cultivant des plantes carnivores, histoires sans fin déclamées jusqu’à s’effondrer de sommeil… Je dois bien admettre que toute cette énergie n’est pas toujours de tout repos et que je mesure souvent à quel point mes huit ans sont loin. Certains auteurs parviennent toutefois merveilleusement à réveiller l’esprit de l’enfance chez leurs lecteurs de tous âges et à bouleverser leur imaginaire. Leurs mots illuminent nos lectures du soir, nous permettant, le temps d’un livre, d’avoir le même âge, de rire sous cape et de vagabonder dans des territoires où tout est possible.

Petit Garçon_extrait 1.jpg

Petit garçon_extrait 3.jpgC’est précisément ce plaisir partagé qui a fait tout le charme de la lecture à voix haute de ce Petit Garçon, de Francesco Pittau, qui paraît aujourd’hui dans la magnifique collection Petite Polynie des éditions MeMo. Ce garçonnet nous a entraînés, Hugo et moi, dans un univers malicieux où les idées fusent, la magie se déploie et les choses s’animent. Là bas, chaque jour apporte son lot d’émotions, de surprises et d’expériences fantaisistes qui se dégustent avec bonheur et de nombreux éclats de rire ! Comme ce jour où le garçon a dû traquer son vrai reflet, parti en vadrouille, où lorsqu’il s’était transformé en mouche. Ou encore la fois où il s’est fait réprimander par les motifs de son dessin qu’il avait certes un peu bâclé ! Un monde que nous découvrons à hauteur d’enfant. Un enfant encore petit dans ce vaste monde. Mais qui grandit, mine de rien…

Nous avons beaucoup ri des (més-)aventures du petit garçon qui ont complètement parlé à Hugo qui a souhaité les relire seul. Les illustrations crayonnées de Catherine Chardonnay, un brin loufoques, donnent la touche finale à l’univers enfantin du roman. Certaines ont enchanté Hugo autant qu’elles l’ont laissé perplexe : « Mais comment a-t-elle fait pour réussir aussi bien à dessiner aussi mal ? »

Petit garçon_dessin.jpg

Mille mercis à Chloé Mary et à l’auteur de nous avoir permis de découvrir ce texte débordant de tendresse et de joie de vivre !

Extraits

« Le petit garçon aurait voulu être grand, plus grand que ses copains du jardin d’enfants, plus grand que maman, plus grand que papa et plus grand que tout le monde. Même le chien, même le chat étaient plus grands que lui.Parfois il rêvait qu’il devenait si grand que sa tête atteignait la Lune. Et même encore plus haut quand il rêvait très longtemps. »

« Le petit garçon dessinait toujours les mêmes choses. Et ce jour-là, comme d’habitude, il dessina ce qu’il aimait dessiner. Sauf que le bonhomme tout tordu était encore plus tout tordu que d’habitude, que le chien n’avait que deux pattes, que les oiseaux ressemblaient à des éléphants ailés, que la montagne de déchets montait jusqu’au ciel, que l’île était à moitié enfoncée dans l’eau et que le palmier penchait comme s’il était malade.Le petit garçon était quand même fier de son dessin. Aussi fut-il étonné quand le bonhomme tout tordu lui lança :– Tu exagères, mon petit gars ! Tu deviens de plus en plus négligent ! Tu ne soignes plus tes dessins. »

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions MeMo, Petite Polynie, 10€

Jonah, tome 1 – Les sentinelles, de Taï-Marc Le Thanh (2013, Didier Jeunesse)

Jonah tome 1_couverture

Chez nous, la lecture est décidément une affaire de transmission familiale. Depuis quelques années, Antoine et Hugo font leurs propres explorations littéraires et se font un plaisir de recommander leurs coups de cœur à toute la famille. Et notamment à leurs grands-parents qui font preuve de beaucoup d’enthousiasme lorsqu’il s’agit de rentrer chez eux avec une pile d’albums ou de romans sous le bras, ce qui permet de très beaux échanges. Ma mère adore aussi dénicher de beaux livres qu’elle partage avec nous… C’est grâce à elle que nous avons découvert la très belle série Jonah qui a fait l’unanimité de la famille. La vie est belle, malgré tout !

« Où l’on prend connaissance de l’anomalie de notre héros et où l’on assiste à sa naissance si particulière »

Dès les premières phrases, on est happé par ce récit qui commence comme une tragédie : une mère meurt en couches, son enfant naît sans mains et est envoyé à l’orphelinat où il a bien peu de chances d’être adopté étant donnée son infirmité. Une histoire dure, terrible même, me direz-vous…

« Le spectacle qui s’offrait à ses yeux fit courir une vague d’émotions le long de ses avant-bras. Il y avait au sol un carré de terre humide et grasse. Et au centre de ce carré, une note de couleur . Un point minuscule et délicat. Une fleur. Une fleur qui déployait courageusement ses pétales, se gorgeant avec avidité de la rosée matinale. Une fleur qui, malgré la fraîcheur encore vive de ce début de journée, avait traversé les lourdes mottes de terre pour venir manifester son innocence et sa beauté aux regards émus des enfants. »

La magie de ce roman, c’est que Taï-Marc Le Thanh fait de ce drame une histoire pleine de douceur, de poésie et de vie – à l’image de la couverture pleine de sensibilité illustrée par la talentueuse Rebecca Dautremer. Car Jonah déborde d’énergie et de joie de vivre, un bonheur communicatif qui rayonne autour de lui. Il est fort des amitiés solides qu’il construit à l’orphelinat, mais aussi d’autre chose… Quelque chose qui semble susciter l’intérêt d’une étrange société secrète. Je n’en dis pas plus, mais sachez que l’histoire incroyable de Jonah est riche de rebondissements à couper le souffle et de personnages romanesques qui font voler en éclats les stéréotypes !

« Martha esquiva de justesse le filet incandescent de lumière bleue et la voiture mordit sur le bas-côté, longeant dangereusement le fossé qui bordait la route. La jeune conductrice avait l’impression qu’un sang glacé coulait dans ses veines. Elle sentait chaque pulsation de son cœur résonner dans sa tête. Son expérience de conductrice de rallye professionnelle lui faisait envisager la situation avec beaucoup de calme. ‘Après tout, se dit-elle, je suis juste poursuivie par la foudre qui cherche visiblement à détruire ma voiture, j’ai vu bien pire comme situation’. »

Cette histoire se dévore, tant on brûle d’en savoir plus sur le mystère qui entoure Jonah. Taï-Marc Le Thanh la raconte avec un mélange singulier de suspense, de sensibilité, de poésie et d’humour. Et nous offre une parenthèse hors-sol, un moment de lecture en suspens qui met du baume au cœur, nous invite à nous émerveiller, nous autorise à rêver d’un monde où amitié, solidarité et tolérance seraient les maîtres mots.

Une merveilleuse lecture d’enfance qui a nous a immédiatement conquis. Et comme ma mère nous connaît, les tomes 2, 3 et 4 nous attendent déjà de pied ferme… Quand je vous dis que la vie est belle !

Lu à voix haute en septembre 2019 – Didier Jeunesse, 16€ (disponible également au format poche, 6,90€)

Félines, de Stéphane Servant (2019, Éditions du Rouergue)

Chronique d’une révolution…

Une transformation mystérieuse affecte les adolescentes qui voient leurs sens s’aiguiser et leur aspect évoluer. Dans une société où le corps féminin est soumis à des normes rigides, ces transformations s’avèrent hautement perturbantes. D’abord pour les intéressées elles-mêmes. Mais lorsqu’elles décident de s’assumer et de s’élever contre l’oppression qui les vise, c’est toute la société qui s’en trouve bouleversée et la réaction est d’une violence inouïe. Un bras de fer terrible s’enclenche…

Félines

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Pendant l’été, Stéphane Servant avait entretenu le mystère en postant des chansons et des citations composant un générique empreint de rébellion. Autant dire que notre curiosité était maximale… Antoine a donc dévoré ce roman d’un trait dès sa sortie (fin août) et j’ai fait de même sans délai – un roman décidément difficile à lâcher !

« Je veux remercier mon éditeur pour son courage.
Le seul fait de publier cet ouvrage constitue une infraction à de nombreux articles de loi et nous expose, lui comme moi, à la censure et à de nombreuses sanctions pénales.
Mon éditeur et moi-même assumons les conséquences de cette publication, en toute conscience. »

Stéphane Servant met soigneusement en scène son roman, qui nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. On découvre peu à peu les circonstances de la narration, qui se veut une restitution des faits alternatives aux versions déformées par les médias. Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Comme dans Sirius, j’ai été impressionnée par la puissance révélatrice de cette parabole qui nous donne beaucoup à réfléchir aux grandes questions de notre époque. L’imaginaire subversif de Stéphane Servant nous interroge sur la pesanteur de normes, révèle la fragilité et la force de la différence de ces jeunes filles. Une manière de nous inviter à accepter, et même à revendiquer nos propres différences. Le roman met en relief la peur des épidémies, les mécanismes d’oppression des minorités, la recherche de boucs émissaires dans un contexte de désindustrialisation dévastatrice et leur instrumentalisation par les forces populistes. Mais il s’agit aussi – et c’est ce qui rend ce texte lumineux – des conditions d’émergence d’un mouvement subversif, du pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Puisque la transformation des Félines leur fait prendre conscience de la condition sociale des femmes.

« Le monde de demain déjà leur appartient. » J’ai lu Félines en pensant à beaucoup de militant(e)s rencontré(e)s au fil des années, aux Femen, mais aussi à Greta Thunberg qui fait l’objet d’attaques incessantes montrant à quel point il reste difficile aujourd’hui pour une jeune femme d’être prise au sérieux.

Un très beau texte plein d’espoir, que je suis heureuse de pouvoir partager avec mon fils qui apprécie énormément ce type de lectures et les échanges qu’elles peuvent susciter. Un livre que l’on dévore, puis referme, plus que jamais attaché(e) aux valeurs d’émancipation, de tolérance et de liberté d’expression. Car, comme le souligne le prologue :  « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ».

Lecture partagée avec Antoine en août/septembre 2019 – Le Rouergue, 15,80€