Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

L’âge des possibles, de Marie Chartres (L’école des loisirs, 2020)

« L’infini des possibles s’offrait à nous. Danserions-nous autour du tourbillon ? »

Doutes et questionnements paralysent Temple à l’idée de quitter sa minuscule zone de confort. Les doutes, c’est précisément ce qui ne devrait pas concerner Saul et Rachel, membres d’une communauté amish qui font leur rumspringa, petite excursion dans la société moderne pour mieux pouvoir y renoncer en connaissance de cause. Tout sépare la douceur joyeuse de Rachel, la mélancolie inquiète de Saul et l’ironie fragile de Temple, mais suite à leur rencontre si improbable dans l’immense Chicago, c’est ensemble qu’ils vont chercher leurs repères parmi tous les possibles qui s’offrent soudain à eux.

Sans l’enthousiasme de mes copinautes Pépita et Linda, rédactrices des excellents blogs Mélimélo de livres et Sir This and Lady That, je n’aurais jamais lu ce roman. Malgré sa magnifique couverture. Les amish, ce n’est pas franchement ma tasse de thé, même depuis qu’Emmanuel Macron les a propulsés sur le devant de la scène en leur comparant ironiquement les adversaires de la 5G. Et pourtant, le charme a opéré dès les premières pages : l’alternance rythmée des narrateurs, et surtout la ferveur de leurs émotions respectives, ont piqué ma curiosité. Quels étaient leur histoire, leurs secrets ? Et surtout, qu’allaient-ils devenir ?

D’une plume délicate, Marie Chartres évoque très joliment l’émerveillement terrifiant de « l’âge des possibles » au seuil de l’inconnu adulte, ce moment de repousser l’horizon de son enfance. La petite vie toute tracée des amish ne fait pas envie, mais leur regard sur la société est intéressant ; il révèle la frénésie, le consumérisme futile et la solitude au cœur de la jungle urbaine, mais les élans de solidarité et la saveur des petites libertés, des accrocs et des bifurcations imprévues n’en sont que plus réconfortants.

J’avais donc tort sur toute la ligne. Il n’est pas, au fond, question d’une obscure communauté (qui a tout de même fini par m’intriguer au point de faire mes petites recherches !) mais d’émotions qui nous parlent, évidemment, par leur portée universelle.

Belle surprise qui a pris une dimension particulière pour moi qui ai tant aimé déambuler dans la ville de Chicago !

N’hésitez pas à consulter les avis de Linda, de Pépita et de Hashtagcéline.

Extraits

« Je ne sais pas non plus comment se porte un sac à main. J’ignore cela. Je les regarde lorsque je me promène en ville : je vois toutes les filles de mon âge avec leur sac coincé dans le creux du coude, comme si c’était un prolongement naturel de leur corps ou de leur personnalité, elles sont légères et aériennes. Il y a quelques années, je me suis entraînée avec un sac de courses, j’ai fait des allers et retours studieux entre ma chambre et la cuisine pour voir ce que ça faisait. Je n’y suis pas arrivée, je me suis sentie ridicule. Maman m’a ensuite appelée pour que je descende au poulailler. En ces lieux, je suis la reine. Je porte le panier à œufs à merveille. Je n’en ai jamais fait tomber un seul. Chaque matin, c’est une gloire silencieuse. C’est la mienne. Ma petite gloire silencieuse. »

« J’ai fermé les yeux pour me concentrer, pour visualiser le fils sur lequel je me tenais en équilibre. Le moindre coup de vent et je tomberais. Rachel savait que j’étais près du bord. Ou alors c’était le contraire. Peut-être que c’est elle qui tombait progressivement et moi, j’étais là à regarder, sans bouger, sans broncher. J’étais perdu. Dans un monde à l’envers, comment peut-on savoir si l’on tombe ou si l’on reste debout ? »

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 15€

J’ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński, illustrations de Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse, 2020)

La collision entre l’enfance et l’horreur insondable de la guerre nous a laissés silencieux et abasourdis. Elle est d’autant plus poignante que Michal Skibiński s’en tient à l’essentiel, comme les enfants de huit ans savent si bien le faire.

« J’attends la venue de Maman. »

En cet été 1939, en Pologne, le garçon s’acquitte de son devoir d’écrire une phrase par jour, de sa petite écriture appliquée. Ses mots déploient un univers enfantin organisé, comme il se doit, autour des promenades, des jeux, des petits motifs quotidiens d’émerveillements, une montgolfière, une grosse chenille, des moments partagés avec ses proches. Et soudain, cette phrase terrible qui fait tout basculer : « la guerre a débuté ».

« Je me suis caché à l’approche des avions. »

Michal ne s’étend pas plus après qu’avant : une phrase, pas plus. Mais chaque mot résonne, nous fait pressentir le bouleversement irrémédiable de sa vie.

Difficile de prendre la mesure de ce qui s’est passé, essentiel d’entretenir cette mémoire. Ce cahier, conservé pendant toutes ces années, devait être publié et traduit. Ala Bankroft donne vie à ces instants avec beaucoup de sensibilité, dans de très belles peintures impressionnistes en double-page, sans les départir de leur résonance universelle. Le jardin, la forêt, la maison, le ciel où passe un planeur, que l’on voit à travers le regard du narrateur – ce pourraient être ceux de notre enfance. Impensable d’imaginer cela sombrer dans les ténèbres qui envahissent les pages au fur et à mesure qu’on les tourne. Les révélations des dernières pages sur l’histoire de la famille sont bouleversantes.

Une lecture partagée que jamais nous n’oublierons.

Pour en savoir plus : l’avis de Sophie van der Linden et l’émission France Inter L’as-tu lu mon petit loup ? sur cet album.

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14,50€

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry (Albin Michel, 2020)

« Peintre animalière ? Pas question ! Qui achèterait le portrait d’une vache ou d’un cochon ? Non, non, tu ferais mieux de t’atteler à la peinture d’histoire. Des rois et des reines, des saintes et des saints, des dieux romains et des déesses grecques. »

Quel plaisir de découvrir Rosa Bonheur dont j’avais à peine entendu parler jusqu’à présent ! Une femme qui aurait toute sa place parmi Les Culottées de Pénélope Bagieu : née à l’aube du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit d’étudier aux beaux-arts et avaient surtout vocation à se marier, non seulement elle s’obstina à devenir peintre, mais elle opta, complètement à contre-courant des canons de son époque, pour la peinture animalière. Et obtint tous les honneurs.

Autant le dire d’emblée, je suis assez réticente vis-à-vis du genre de la bibliographie romancée au cœur de cette « collection qui rend hommage à des personnalités au destin exceptionnel ». J’avais d’ailleurs été un peu déçue par un autre roman de cette collection consacré à Katherine Johnson. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’interroger constamment sur ce qui est historiquement établi, et ce qui est projeté par l’auteur.e. L’exercice est difficile et a probablement quelque chose de bridant. La plume et les dialogues m’emportent moins que dans d’autres textes inspirés par des faits réels, mais assumés comme fictionnels, comme par exemple le magnifique Miss Charity de Marie-Aude Murail.

Cela dit, j’ai fini ici par me laisser fasciner par cette femme hors du commun qui vécut à une époque passionnante peu abordée en littérature jeunesse (cette lecture m’a fait repenser à cet égard au roman de Mario Vargas Llosa Le paradis un peu plus loin et le personnage de Flora Tristan, autre pionière du féminisme qui vécut à peu près à la même époque). Natacha Henry restitue, en toile de fond, le bouillonnement social, politique et artistique du milieu du 19ème siècle. On découvre le Paris de la monarchie de Juillet, du Louvre et des Jardins des Plantes aux abattoirs. J’ai été intéressée par le parcours d’initiation de Rosa à la peinture, les expériences et réflexions qui contribuent à sublimer son art de représenter les animaux. Des passages qui donnent follement envie d’aller voir ses tableaux qui m’ont touchée par la tendresse du regard posé sur nos amies les bêtes.

Mais surtout, le chemin parcouru par Rosa Bonheur montre avec force le courage nécessaire pour conquérir de nouveaux droits et les enjeux de l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine. On saisit l’importance de l’amour et du soutien de son entourage, avant tout celui de Nathalie Micas, mais celui d’un père en avance sur son temps. On mesure aussi l’ampleur des conquêtes des deux derniers siècles, même s’il reste encore beaucoup à faire.

Une lecture plaisante et inspirante qui donne envie de trouver sa voie en dehors des carcans !

Extraits

« L’un des arguments avancés pour interdire aux jeunes filles l’accès de l’École des beaux-arts était que l’on y dessinait des modèles nus. Laisser une demoiselle admirer un mâle dévêtu ? Hors de question. Pourtant, Rosa se fichait bien de pareille trivialité. En véritable artiste, seule la matière l’intéressait. »

« Raimond Bonheur leur enseigna aussi que les couleurs transparentes, associées à de l’huile grasse, formaient un glacis. Qu’il fallait toujours placer les tons sombres, les ombres, avant les teintes claires. Que la patience était mère de sûreté aussi, que respecter le temps de s’échange était absolument primordial. Et ce temps, justement, dépendait des couleurs. Certaines séchaient en deux jours ; à d’autres, comme la laque de garance, il fallait près d’une semaine. Ensuite seulement, viendrait la couche de vernis.

Rêveuse, Rosa guignait les flacons de pigments en poudre. Leurs étiquettes étaient si prometteuses ! Bleu de cobalt, rouge d’Inde, terre de Sienne, vermillon de Chine, jaune de cadmium, noir d’ivoire… »

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14€

L’islam raconté et expliqué, de Ramzi Assadi et Hélène Aldeguer (Saltimbanque, 2020)

La religion musulmane est la deuxième de France en nombre de fidèles, après le catholicisme. Pourtant, elle reste mal connue et associée à toutes sortes de préjugés exaspérants. Je me souviens avoir réalisé à quel point j’en étais ignorante en suivant un cours sur le « monde musulman » pendant mes études de science politique. J’aurais été assurément très intéressée dans ma jeunesse de lire ce documentaire qui s’adresse à celles et ceux qui ont envie de mieux comprendre l’islam.

L’album se structure en deux parties : la première raconte l’histoire de l’islam en se focalisant sur la vie et le rôle de Mohammed avant d’aborder rapidement la division entre sunnites et chiites ; la seconde présente les fondamentaux de la religion musulmane – prophètes, mythes fondateurs, valeurs, pratiques et mosquées célèbres.

L’ensemble est informatif, à la fois précis et accessible. Sublimées par les couleurs et la poésie des illustrations de Hélène Aldeguer, ces pages disent l’essentiel, permettent de mieux saisir le sens de rites dont on a forcément entendu parler, décryptent les mots – hégire, minbar, oumma, mektoub, zakat, mais aussi le polysémique djihad. Les liens avec les autres religions monothéistes sautent aux yeux : on retrouve les mythes d’Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse ou David, même si les protagonistes portent des noms un peu différents. Nous avons également été intéressés par les différentes facettes de l’héritage arabo-musulman. Nous lui devons des mots français comme « mirage » ou « génie », nos chiffres arabes, les Contes des Mille et Une Nuits, d’influentes universités ou encore certains principes de médecine et de pharmacie.

Un livre riche et beau, donc. Cela dit, j’aurais aimé une distinction plus claire entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire, comme je l’ai appréciée dans La Bible racontée et expliquée, dont je parlais très récemment. Par exemple, le prologue de l’éditeur s’adresse au lecteur avec ces mots : « En 610, un événement se déroule en Arabie, qui va changer le cours de l’histoire. Un homme, du nom de Mohammed, reçoit la visite d’un ange, qui lui parle au nom de Dieu. »  Ou page 24, on peut lire : « Chaque phrase du Coran est mot pour mot ce que l’ange Djibril a dit à Mohammed. Pour les musulmans, le Coran contient donc la parole de Dieu. » D’autres passages mettent mieux les croyances en contexte. Le livre aurait gagné à le faire de façon plus systématique ; la salutaire déconstruction des clichés à laquelle il participe n’en aurait été que plus saisissante.

Lu en novembre – décembre 2020 – Saltimbanque, 16€

Extraits

« Le mot français mirage vient du mot arabe mi’raj qui désigne ce fameux voyage de Mohammed  à travers les sept cieux. »

« Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de certains musulmans fanatiques, appelés les « islamistes ». Ils font la guerre en prenant comme prétextes certains versets du Coran qui parlent des guerres de Mohammed. L’immense majorité des musulmans est fermement opposée aux islamistes et choquée par leurs actes jugés barbares. »

« En 624 environ, Mohammed instaura la constitution de Médine. C’était un document détaillé dans lequel étaient rappelés les grands principes fondateurs de cette nouvelle cité-État : finance, armée, justice… Elle affirmait la liberté pour chacun de pratiquer sa religion, elle instaurait aussi l’aide aux plus pauvres, elle dictait de nouvelles règles en matière d’héritage, de mariage et de commerce. »

La Bible racontée et expliquée, de Jean-Michel Billioud, illustrations de Hélène Georges (De La Martinière Jeunesse, 2016)

Que l’on soit croyant ou non, la Bible constitue un réservoir incontournable de mythes fondateurs, de symboles et de références culturelles (du moins dans les sociétés occidentales). Même pour ceux qui, comme nous, n’optent pas pour une éducation religieuse, la Bible peut se lire comme un récit mythologique qui reste essentiel pour comprendre d’où viennent notre semaine de sept jours, les fêtes juives, chrétiennes ou musulmanes qui rythment l’année, des symboles comme celui de la colombe ou encore une foule d’expressions comme « tour de Babel », « les trompettes de Jéricho », « un jugement de Salomon », « pauvre comme Job », etc.

Cet album me semble offrir une excellente entrée dans les textes bibliques. Les illustrations sont attrayantes, le livre bien conçu et informatif. Les principaux épisodes sont développés sur une double-page chacun avec, au centre, un récit illustré qui se lit comme une histoire – ou, dans notre cas, comme l’un des fameux feuilletons de mythologie grecque de Murielle Szac.

« À toutes les époques, la Bible est traduite, commentée, retranscrite. Or, aucune interprétation n’est neutre ! Les auteurs font toujours des choix : ils valorisent certains personnages, certaines scènes ou événements en fonction de leur propres idées et de leur époque. »

Sur les côtés, de petits paragraphes mettent chaque chapitre en perspective, anecdotes, cartes et frises chronologiques à l’appui. Ces informations sont à la fois accessibles et véritablement captivantes (je vous en ai mis quelques exemples en extraits ci-dessous pour que vous puissiez vous en faire une idée). Avant tout, elles reviennent sur le contexte historique dans lequel s’enracine chaque mythe en mobilisant des recherches archéologiques. Nous avons été fascinés de voir les épisodes bibliques mis en lien avec les modes de vie en Mésopotamie ou en Égypte, les mythes préexistants, le climat, la faune et la société, les rivalités entre nomades et agriculteurs, le statut des femmes, le développement du droit ou encore l’essor des relations commerciales.

Nous avons également été intéressés par les informations variées sur la réception des textes bibliques : les déplacements de sens liés aux traductions, la réception artistique et littéraire de la Bible ou encore les fêtes et rites qui la célèbrent dans les religions monothéistes. L’auteur identifie des ponts avec ces dernières, revenant par exemple sur la façon dont certains épisodes sont évoqués dans le Coran.

Parvenir à proposer tout ça à hauteur d’enfant est un vrai tour de force ! Cela dit, cela reste passionnant pour un.e adulte. Autant dire que je recommande chaleureusement cet album pour se familiariser avec la Bible.

Lu en 2020 – De La Martinière Jeunesse, 19,90€

Extraits

« Bien avant que la Bible ne soit écrite, de nombreux peuples du Proche-Orient expliquent la création de l’humanité à travers des mythes. Pour les Babyloniens, l’homme a été créé avec le sang et la chair d’un dieu. En Égypte, c’est le dieu Khoum qui a modelé l’homme sur un tour de potier. »

« Selon la Bible, l’arche de Noé mesure 157m de long et 26 de large. C’est beaucoup plus que le bateau le plus ancien, retrouvé par des archéologues en 1974. Les auteurs de la Bible ont exagéré d’autres détails : selon eux, Noé serait âgé de plus de 500 ans ! »

« Les différentes catastrophes qui s’abattent sur l’Egypte peuvent être une succession de calamités liées les unes aux autres. Les grenouilles envahissent les terres car elles fuient les eaux polluées du Nil. Puis elles meurent à leur tour créant une pullulation d’insectes parasites (moustiques, taons) puisque ces batraciens en sont les prédateurs. Logiquement, cette multiplication peut provoquer des épidémies. »

« Dès 1881, l’écrivain italien Carlo Collodi écrit les aventures du pantin Pinocchio. Comme Jonas, le pantin et son père Gepetto sont avalés par un gros poisson puis recrachés sur le rivage. Une fois sauvé, Pinocchio est transformé en véritable petit garçon. L’histoire est sûrement inspirée par cet épisode biblique ! »

La rose du Hudson Queen, de Jakob Wegelius (Thierry Magnier, 2020)

Sans hésitation, Sally Jones est l’un des romans les plus originaux que j’ai eu la chance de lire ces dernières années : sa façon de mêler les genres du roman d’aventure, de l’enquête policière et du récit animalier (puisque l’héroïne est une gorille), son intrigue inoubliable qui nous entraîne d’un continent à l’autre, ses personnages hauts en couleur, ses charmantes illustrations en noir et blanc – tout cela m’a marquée et je n’ai fait ni une ni deux en découvrant ce deuxième volet !

Et quel plaisir de retrouver Sally et le capitaine Koskela qui se remettent de leurs émotions à Lisbonne tout en travaillant à remettre en état leur bateau, le Hudson Queen. Mais voilà qu’un inquiétant personnage semble s’intéresser à l’embarcation dont l’histoire tourmentée va rattraper nos deux amis. Ils n’auront d’autre choix que de mener l’enquête pour la reconstituer, même s’il faut pour cela se risquer jusqu’au port de Glasgow où sévissent les razor gangs, passer chez les bouquinistes des quais parisiens et même faire un crochet par Munich…

Jakob Wegelius est un excellent conteur qui jubile à imaginer moult rebondissements. À cet égard, ses histoires me réjouissent un peu à la manière des aventures de Tintin quand j’étais petite ou de L’île au trésor un peu plus tard. On peut parfois se demander, ici surtout au milieu du livre, s’il n’aurait pas pu aller plus droit au but, mais j’ai choisi pour ma part de ma laisser porter par le souffle du récit. J’ai également été impressionnée par son talent de brosser le décor, notamment à Glasgow où il règne une atmosphère digne de l’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht ! Et par la façon singulière, précise et sensible, dont il fait raconter cette histoire à Sally. Le regard à la fois extérieur et plein de justesse qu’elle pose sur les humains révèle la violence des rapports sociaux et la façon honteuse dont nous avons tendance à traiter les animaux. Et en même temps, Sally a l’art de révéler aussi le meilleur chez ceux qui savent la comprendre.

Intelligent, vibrant et captivant jusqu’au dénouement : un très bon cru ! Qui me donne envie de prolonger le plaisir en découvrant l’album Sally Jones : la grande aventure, paru en 2016.

PS: bon à savoir : les différents volets des aventures de Sally Jones peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Lu en novembre/décembre 2020 – Thierry Magnier, 16,90€

Une nuit de demi-lune, de Carson Ellis (Hélium, 2020)

« Une demi-chaise pour un demi-dos
La moitié d’un joli chapeau
Les moitiés de deux mocassins
Une demi-table et un demi-félin »

Comment ne pas être intrigué.e en constatant que non seulement c’est une nuit de demi-lune, mais que nous avons aussi affaire à une demi-fenêtre, un demi-chat, une demi-table et un demi-vase de fleurs ? Ces pages élégantes ont des allures de demi-imagier, leurs rimes sonnent comme une petite comptine. L’ensemble déborde de poésie – et d’énigmes.

Les enfants ont pris cette proposition au sérieux, scrutant attentivement cette demi-salle baignée d’un demi-rayon de lumière, notant que la porte est réduite à sa moitié, mais pas la poignée (ni les étoiles). Cette division est drôle, mais quand même un peu déconcertante : quelle satisfaction quand les moitiés finissent par s’assembler… lorsqu’elles y parviennent !

Un album qui nous plonge dans un demi-rêve, dont l’absurdité, l’esthétique décalée et la poésie ont quelque chose de réjouissant.

L’avis de Sophie van der Linden

Lu en novembre 2020 – Hélium, 16,90€