Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

Extrait 1

J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

Grand-mère 1

Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

Grandissime

Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

Grand-mère 2

Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Chat noir, tome 1 : Le secret de la tour Montfrayeur, de Yann Darko (Gallimard Jeunesse, 2013)

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Premier tome d’une trilogie, Chat noir nous entraîne à Deux-Brumes, décor médiéval fait de murailles, de superstitions, de castes figées et de mots avec le suffixe –asse… Et aussi plusieurs étrangetés qui pourraient d’abord paraître insignifiantes (un calendrier singulier, des rites mortuaires inhabituels…) mais se multiplient et suscitent des interrogations croissantes : sommes-nous dans une cité moyenâgeuse européenne, ou dans un monde fantastique ?

L’intrigue se noue autour du personnage de Chat noir, brigand insaisissable qui parvient toujours à s’échapper grâce à ses mystérieuses griffes lui permettant d’escalader toutes les murailles. Le seigneur de Deux-Brumes, exaspéré, a mis sa tête à prix et le jeune Sasha voit ici l’occasion rêvée de gagner la considération, et surtout la main de Phélina de Belorgueil. Qui est Chat noir ? Un malfaiteur doté de super-pouvoirs ? Une sorte de robin des bois ? Ou encore autre chose ? Sasha parviendra-t-il à l’attraper ? Le garçon est loin de soupçonner les conséquences de la traque qu’il amorce…

Hugo et moi avons lu Chat noir en quelques jours, pris par les nombreux rebondissements qui s’enchaînent sans répit. Ces péripéties font évoluer ce texte d’un roman historique vers une enquête, puis un roman d’aventures qui se renouvelle encore sur la fin, pour tendre vers quelque chose qui relèverait plus du fantastique et qui prend probablement des contours plus nets dans les tomes suivants. J’ai été, pour ma part, un peu déboussolée par ces mutations successives (après tout, le roman ne fait que 241 pages), mais cela n’a pas semblé perturber Hugo plus que cela. Pas plus qu’il n’a été dérangé par des personnages que j’ai trouvés un peu caricaturaux. Il a donc ri de bon cœur de la vanité de Phélina de Belorgueil (qui porte bien son nom !) ou de l’odeur pénétrante et du langage fleuri de Cagouille, l’ami de Sasha aux origines modestes mais à la loyauté sans faille.

Chat noir mise sur une intrigue construite pour tenir en haleine ses jeunes lecteurs. Aux prochains tomes de nous fournir les éléments qui nous manquent encore pour comprendre le comportement des alliés et des ennemis de Sasha, et voir où tout cela nous mène…

L’avis de Pépita est disponible ici !

Extraits

« Oyez ! Chat Noir aura les mains tranchées et jetées au feu ! Ses yeux seront arrachés, donnés aux chiens, et trois onces de plomb fondu seront coulées sous ses paupières ! Oyez ! Puis il sera pendu par le cou ! Le bourreau tranchera ses figues et les réduira en cendres dans un brasier ! »

« Mon pauv’ Sasha, va ! dit ironiquement Cagouille. T’es toujours aussi naïf. À supposer que quelqu’un touche cette prime un jour, chaque sou qui sortira du trésor pour la payer sera remplacé par de nouveaux impôts. Chat Noir vivant, il coûte surtout cher aux riches. Mais si on le tue, la récompense, elle, coûtera cher aux pauvres. »

« Deux-Brumes est une très grande ville qui se targue d’être au pinacle de la civilisation. Mais il fut un temps lointain où cette cité n’était qu’un petit village de pêcheurs aux mœurs sauvages. De cette époque oubliée, la coutume de confier les morts à l’océan a été préservée. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 11,90€

Chatapouf, espion du Maharadjah, de Pascal Brissy (Poulpe Fictions, 2019)

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Mes garçons sont des amis des bêtes. C’est bien simple, ils sont incapables de résister au charme de la moindre bestiole à pattes, à écailles ou à plumes. À défaut d’accepter de céder à leurs pressions en prenant un animal domestique (dieu nous en garde !), je leur lis volontiers toutes les histoires de lapins, de chien, de renard ou de chat qui me tombent sous la main. Ces livres enchantent les enfants, tout en ayant l’avantage de perdre moins de poils et de faire moins de bêtises qu’un compagnon sur pattes…

Je n’ai donc pas hésité un seul instant en découvrant la bouille inspirée de Chatapouf en couverture de ce roman d’espionnage. Un félin un brin imbu de sa personne, dont la gouaille n’a d’égale que sa gourmandise et son goût de l’aventure !

Offert en cadeau au maharadjah, Chatapouf espérait mener une vie de pacha(t). La réalité sera toute autre : non seulement les jardins grouillent de molosses aussi abrutis qu’agressifs, mais voilà qu’on l’enlève pour placer un micro dans son collier. On a clairement sous-estimé les ressources de Chatapouf qui révèle dans l’adversité la part de fauve qui sommeillait (très profondément) en lui ! Quand il s’agit de déjouer un mystérieux complot, l’épatant matou n’a pas son pareil pour s’associer aux alliés les plus improbables et pour tirer la situation au clair…

Nous avons littéralement englouti ce roman, en deux soirs seulement (et à voix haute) : un moment de franche rigolade frisant l’hystérie ! Cascades et rebondissements s’enchaînent à un rythme vertigineux et font tourner les pages. L’exubérance de Chatapouf et de ses amis alimente un comique de situation qui se double de dialogues truffés de jeux de mots et de (beaucoup de) points d’exclamation. Tout cela n’est pas d’une subtilité folle, mais mes garçons ont ri de bon cœur. Et les aventures de Chatapouf permettent une petite incursion en Inde avec une première découverte du cinéma de Bollywood, des vaches sacrées, des délicieux naans, mais aussi des inégalités.

Une lecture plaisante, donc, qui peut être recommandée dans la catégorie des « premiers romans » idéaux pour les apprentis lecteurs souhaitant se lancer dans un texte plus long. Grâce à l’intrigue efficace, au chapitrage court, aux illustrations qui portent le texte imprimé avec une police de caractère assez grande et bien aérée, gageons qu’ils n’en feront qu’une bouchée !

Extraits

« Il ne faut pas s’y tromper, moi aussi, j’ai une part de tigre à l’intérieur ! (Faut juste bien regarder… Mais si, la petite lueur qui brille dans ma pupille gauche !) D’ailleurs, si je le voulais, je pourrais très bien aller vivre dans la jungle ! »

« Je veux rentrer ! J’ai un palais qui m’attend, des coussins moelleux, une gamelle de croquettes au saumon en forme de « C », comme Chatapouf, un canapé en cuir tout neuf pour faire mes griffes… »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Poulpe Fictions, 9,95€

Jonah, tome 2. Le retour du Sept, de Taï-Marc Le Thanh (Didier Jeunesse, 2014)

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Je l’avais annoncé, nous n’avons guère tardé avant de poursuivre la série Jonah dont le premier tome nous avait si bien accrochés ! Et quel plaisir de retrouver tous les personnages que nous avons maintenant l’impression de bien connaître – avec leur belle humanité et leurs petites bizarreries pleines de charme…

L’intrigue monte en complexité en jouant sur plusieurs fils dont l’entremêlement énigmatique contribue à nous tenir en haleine… Il y a bien sûr Jonah qui goûte les bonheurs de la vie en famille avec ses parents adoptifs, mais qui semble pourtant avoir toutes les raisons de rester sur le qui-vive : pourquoi ses mains semblent-elles échapper à son contrôle ? Qui cherche à entrer en contact avec lui lorsqu’il est inconscient ? Parviendra-t-il éternellement à échapper aux forces naturelles qui semblent en avoir férocement après lui ? Si Jonah ne réside plus directement dans l’orphelinat, celui-ci reste le théâtre de phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Et qu’est-ce que tout cela pourrait bien avoir à faire avec un plan secret visant à s’infiltrer dans la forteresse des Sentinelles ?

Le charme opère si bien que l’on se laisse volontiers embarquer dans des aventures pourtant improbables. On croise ainsi des ours polaires, une vieille dame particulièrement perspicace, des esprits, un héros masqué, de savoureuses tartes à la myrtille, et même un président de la république ! Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme, nous laissant suspendus aux aventures de Jonah et de ses amis à la fin du tome. Gageons que nous ne mettrons pas longtemps avant de plonger dans le tome 3 ?

Extraits

« Je vous donnerai très prochainement de mes nouvelles, Monsieur le Président, en espérant que vous aurez pu lire cette lettre dans le calme et que vous pourrez prendre les justes décisions afin que ma situation s’améliore. Je sais que vous avez d’autres chats à fouetter, mais tous ces événements bizarres mériteraient que vous y consacriez un peu d’attention. S’ils tendent à se développer, il se pourrait fort bien que vous soyez très rapidement débordé.
Quoi qu’il en soit, soyez assuré que je voterai pour vous lors des prochaines élections.
Odette Vinnitsa, citoyenne simple, mais attentive »

« – […] on est dans la tête d’un mort.
– Alors, c’est comment, là-bas ?
– Sombre.
– Sombre ? Sombre comment ? Vous pourriez être plus précises.
– Imagine un sac noir rempli de rouleaux de réglisse et placé dans un coffre-fort en fonte immergé dans un océan de pétrole. C’est plus précis pour toi ?
Jonah soupira avec force:
– Y-a-t-il un indice sur une direction à prendre ? […]
– Il n’y a rien de tout ça ici. L’endroit est désespérément vide, sombre… et surtout glacé.
– Glacé ?
– Ouais, imagine un pingouin sur la banquise, enfermé dans un congélateur en train de…
– OK, OK, j’ai compris. Donc froid, vide et sombre. »

Lu à voix haute en octobre 2019 – Didier Jeunesse, 16€ (existe également au format poche)

Le Renard et la Couronne, de Yann Fastier (Talents hauts, 2018)

Les grandes vacances sont l’occasion rêvée de se plonger dans un grand roman fleuve, à déguster quotidiennement au cœur de la pinède. Hugo et moi avons jeté notre dévolu sur Le Renard et la Couronne, qu’Antoine avait déjà englouti seul il y a quelques mois. Un roman flamboyant retraçant un destin hors du commun, une trajectoire incroyable et épique, à la charnière entre le 19ème et du 20ème siècle !

Le Renard et la Couronne

Il s’agit de la vie – des vies faudrait-il dire ! – d’Ana, petite orpheline aux origines mystérieuses que nous découvrons errant, livrée à elle-même, dans une ville de l’Adriatique où tout lui semble hostile. Se met en place un récit poignant qui n’est pas sans rappeler d’autres histoires de gamins des rues ne pouvant compter que sur l’entraide pour survivre – je pense évidemment à Dickens et à Oliver Twist, mais aussi par exemple au très beau Prince des voleurs, de Cornelia Funke. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, loin s’en faut ! Je n’en dirai pas autant que la quatrième de couverture sur les coups de théâtre et les péripéties qui se succèdent avec rythme au long des 440 pages du roman, mais sachez que l’on y voyage à travers toute l’Europe, que l’on y rencontre toutes sortes de personnages fabuleusement romanesques. Il se pourrait même que l’on assiste à l’une ou l’autre révolution ! L’intrigue se renouvelle constamment et nous tient en haleine jusqu’à un épilogue ébouriffant. On se croirait tour à tour dans le journal de Calpurnia, chez le comte de Monte-Cristo ou dans une pièce de théâtre de Schiller !

La plume de Yann Fastier déborde de générosité. Hugo et moi avons été époustouflés par cette fresque, esquissée de la perspective d’une toute jeune fille, de l’Europe à la veille de la Première guerre mondiale – ses révolutions scientifiques, technologiques et artistiques, ses grands clivages politiques, ses débats de valeurs, ses balbutiements démocratiques, ses journalistes, ses brigands et ses tourments diplomatiques… J’ai souvent fait les sous-titres pour Hugo qui, à 8 ans et demie, n’avait jamais entendu parler de l’empire Austro-Hongrois, de René Magritte ou d’une assemblée constituante. Nous avons évidemment pris beaucoup de plaisir à ces échanges, mais ils m’ont donné à penser qu’en dehors de notre contexte de lecture à voix haute, des lecteurs plus âgés et initiés seraient probablement mieux à même d’apprécier cette richesse du décor historique. Je me suis même amusée de plusieurs clins d’œil anachroniques à notre actualité beaucoup plus immédiate que d’autres auront peut-être aussi noté…

C’est aussi et surtout un très joli parcours initiatique qui se déroule sous nos yeux, celui d’Ana qui grandit, apprend à déchiffrer le monde et à prendre confiance en elle, à porter haut ses belles valeurs de solidarité, de respect, de pacifisme et d’émancipation. Autant dire que Le Renard et la Couronne trouve parfaitement sa place aux éditions Talents hauts, dont la sensibilité aux formes de discrimination, en particulier sexistes, est si bienvenue.

Nous avons donc beaucoup apprécié cette lecture qui n’a été ternie que par des coquilles dans le texte (j’admets que je suis probablement un peu tatillonne là-dessus) et peut-être par quelques longueurs (mais, me direz-vous, c’est un peu le risque quand on décide de se lancer dans la lecture à voix haute d’un tel pavé…). Le Renard et la Couronne est l’un de ces romans qui contribuent magnifiquement à élargir les horizons de leurs lecteurs… L’aventure avec un grand A !

L’avis de Pepita est par ici !

Extraits :

« Dans toutes les occasions de la vie courante, au village, au marché, nous parlions comme tout le monde un mélange d’italien, de croate et d’allemand. Mais, entre nous, nous ne parlions que le français. C’était notre langue secrète, avec laquelle nous nous entendions le mieux parce qu’elle n’appartenait qu’à nous. C’était une langue magique, douce à l’oreille, qui ressemblait un peu à l’italien, sans en avoir les éclats parfois tonitruants. Grand-mère le parlait couramment. Elle racontait qu’il y avait eu des Français, ici, il y a longtemps. Ils étaient venus conquérir les Provinces illyriennes au nom de l’empereur. »

«  – Et ça, c’est quoi ? s’étonna-t-elle en ouvrant mon livre. Tu sais lire ?
– Je sais lire et écrire, parvins-je à balbutier.
Un éclat de rire général accueillit ma réponse. Toute la bande semblait trouver du plus haut comique qu’une fille comme moi connût l’alphabet.
– Vos gueules, bandes d’abrutis ! Ça n’a rien de drôle, les gourmanda leur chef.
Elle posa le livre et me demanda, d’un ton bourru :
– Tu m’apprendrais ? »

« Comme elle était devenue belle ! Vêtue en cavalier, chaussée de hautes bottes luisantes et d’un long manteau noir à soutaches, coiffée d’une toque d’astrakan, elle avait toutes les allures d’une reine cosaque, d’une altière princesse barbare que l’on eût mieux vue courir la steppe sur son étalon que stationnant en pleine nuit dans un fiacre au pied d’une maison bourgeoise. »

Lu à voix haute en août 2019 – Talents hauts, 16€

Vango, II. Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2011)

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Suivre Vango, c’est filer une silhouette furtive et insaisissable, mais ô combien intrigante, qui nous entraîne à travers le monde et les heures les plus sombres du 20ème siècle. Se plonger dans un roman en forme de kaléidoscope aux mille facettes dont l’imbrication reste énigmatique, nous poussant à dévorer les pages pour y voir plus clair. Deux « vagabonds célestes » sillonnant les hauteurs new-yorkaises, une biche dorée se promenant dans un château écossais, une jeune fille blonde évoluant agilement sur les toits de Paris, une femme plongée dans ses souvenirs à la poste centrale de Moscou, une princesse en exil, un restaurateur parisien qui écrit un roman et, jamais très loin, un immense ballon dirigeable dans le ciel… Des trajectoires qui se croisent, se rencontrent, s’entrechoquent, se manquent et se retrouvent, laissant progressivement les pièces du puzzle se mettre en place sous nos yeux ébahis. La ligne de crête est également celle d’une époque où chacun doit choisir son camp, entre fascisme et résistance. Ainsi, la petite histoire et la grande s’entremêlent, donnant à la destinée de Vango quelque chose d’universel…

L’écriture est toujours belle, parfois à couper le souffle. Le rythme est soutenu – impossible pour moi de reposer le livre dans les 200 dernières pages ! Le tourbillon de personnages et de décors dans lequel nous plonge le récit peut être déconcertant (en particulier pour les jeunes lecteurs ciblés par la collection) et en fait une lecture exigeante, qui nous laisse un peu déboussolé. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Vango, Zefiro, Ethel, la Taupe, Andreï, et même le commissaire Boulard – et après tout, ce sentiment de vertige et de perte de repères n’est-il pas l’une des marques de la période de la Seconde Guerre mondiale ? J’aurais quand même aimé en savoir plus sur la face sombre du récit – celui des fascistes, des collaborateurs et autres marchands d’armes, dont les personnages auraient pu être travaillés plus en profondeur. Qui est Voloï Viktor, quelle est son histoire et quelles sont ses motivations ? Quels liens entretient-il précisément avec Staline et le régime de Hitler ? Pourquoi Mademoiselle a-t-elle été emmenée de force à Moscou ? Je suis restée un peu sur ma faim sur ces points… ce qui ne m’a nullement empêchée d’apprécier énormément cette lecture vertigineuse !

Un diptyque recommander sans modération aux lecteurs déjà aguerris et au fait de l’histoire du 20ème siècle. À dix ans, Antoine, qui n’avait fait qu’une bouchée du premier tome, a abandonné celui-ci au bout de 150 pages, mais je pense qu’il y reviendra plus tard…

L’avis de Bouma et de Sophie sur ce second tome ; mon avis sur le tome 1 est par ici !

Extraits

« Eckener regardait les blés. Le ballon s’était déjà élevé de deux cents mètres. Il avait laissé derrière lui la fourmilière des hangars de Lakehurst. Il n’y avait plus que les blés. Et quand il vit, en dessous de lui, la brume légère, l’étendue jaune, la course d’un enfant parmi les épis, Eckener retrouva son sourire. Il rangea cette vision avec toutes les autres… Le Sahara qui se jette dans l’océan du haut des falaises, le quadrillage des jardins de Hokkaido au Japon, la pleine lune sur les forêts noires de Sibérie. À chaque fois : le miracle. C’était comme si, pendant tout l’été, on avait oublié de moissonner pour rendre possible le sillon d’un enfant courant sous le ballon en fendant les blés. »

« La scène qu’il découvrir dans cette grande chambre avait tout d’un tableau ancien. La biche était lovée sur le tapis dans un rond de soleil, au pied d’une banquette en soie bleue. Sur cette banquette, deux jeunes gens, une fille et un garçon, épaule contre épaule, regardaient l’animal dont l’apparition avait dû les surprendre. »

« Ces mois d’hiver passèrent en un instant, comme la minute mystérieuse qui suit le réveil. Vango se souvenait seulement d’une liberté proche de celle de son enfance. Il avait repris ses forces. Il se fit oublier des moines. Il quittait chaque matin la baie et marchait dans les hautes herbes. Il découvrit un cheval noir et ne lui donna pas de nom. Vango apprit seul à monter, comme le premier Indien du monde. Il se nourrissait de tartines de beurre dans la cuisine, et de bigorneaux. Il s’avançait à pied dans la mer, contre le courant gelé, à marée montante. Il plongeait. Il partait grimper la muraille, la nuit. »

« – Ce qui ne se fait pas, dit Barthélémy en pliant son chiffon, c’est de faire apparaître un nouveau personnage dans les derniers chapitres.
– Et pourquoi pas ? cria le patron, au fond de la salle. Et même deux si je veux !
– Moi, je trouve que ça manque de respect.
– Je vous en ficherai du respect, Barthélémy, lavez cette vitre et laissez-moi travailler ! »

Lu en août 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€