Madame Pamplemousse et ses Fabuleux Délices (de Rupert Kingfisher, 2008 pour l’édition originale en anglais)

Pour concocter un délicieux petit roman jeunesse anglais, prenez une sélection de personnages décalés, loufoques, excessifs ou grotesques (voire tout cela à la fois). Ajoutez une bonne dose de mystère, une pincée de rêves merveilleux, un soupçon de magie et, si vous avez cela sous la main, un chef d’État ou de gouvernement… Nappez le tout de ce qu’il faut de second degré, c’est prêt !

Il n’y a pas à dire, il y a un truc avec les romans jeunesse d’outre-Manche. Roald Dahl, David Walliams et, en l’occurrence, Rupert Kingfisher exercent sur nous la même sorte de fascination. Ces auteurs partagent une même capacité à nous faire délicieusement douter face à des personnages équivoques. À nous faire retomber en enfance, face à l’évocation de transgressions réjouissantes et de rêves merveilleux. Mais aussi, il faut bien le reconnaître, à nous communiquer la satisfaction de voir des personnages déplaisants pris à leur propre jeu…

Ce petit roman illustré nous entraîne dans la boutique tenue, à Paris, par Madame Pamplemousse et son redoutable acolyte, le chat Camembert. Voyez plutôt :

Mme P

« Quelque chose, dans cette boutique, donnait la chair de poule. C’était en partie dû aux ombres projetées par les flammes des chandelles qui dansaient sur les murs, longues et élancées ; c’étaient aussi les marchandises, qui semblaient presque vivantes : on avait l’impression que les fromages soupiraient doucement, et que les chapelets de saucisses chuchotaient de leur voix sèche et gorgée d’ail. »

 

 

 

Madeleine, la nièce de l’infâme monsieur Lard (lui-même le propriétaire d’un restaurant douteux), est loin d’imaginer ce qui l’attend le jour où elle pousse la porte de l’épicerie ! Quand à l’insondable Madame Pamplemousse, ses secrets culinaires ont de quoi attiser toutes les convoitises, mais elle semble avoir plus d’un tour dans son sac…

« Pour une raison mystérieuse, une bouteille s’est renversée sur la plus haute étagère et vous dégouline sur la tête. Pour comble de malchance, cette bouteille contient de l’huile concentrée de « démon vert », un petit piment extraordinairement virulent, qui poussait autrefois au Pérou et que les Incas vénéraient à l’égal d’un dieu. Sa puissance est telle qu’une simple goutte est plus brûlante que le curry le plus épicé au monde. Je suis au regret de vous informer, monsieur, que plusieurs de ces gouttes viennent, je crois d’atterrir sur votre crâne. »

M Lard et M Langoustine.png

Ce premier opus des aventures de Madeleine, recommandé par Pepita que je remercie chaleureusement au passage, a été un véritable ravissement de lecture – immédiatement adopté à l’unanimité par toute la famille. L’ironie transparaît dès la couverture, dont la première impression donnée par son aspect rose et brillant est rapidement mitigée en discernant les détails… L’intrigue est captivante, l’écriture drôle et percutante, les délices de Madame Pamplemousse appétissants, avec juste ce qu’il faut de second degré sur la cuisine française. Quel bonheur de retrouver une forme d’enthousiasme que nous n’avions connue qu’avec Roald Dahl ! Espérons que de nombreux petits lecteurs s’en régaleront encore et gageons que cette lecture leur donnera envie de se mettre aux fourneaux !

« C’est le cuisinier lui-même qui donne de la saveur à sa cuisine : son caractère, ses rêves, ses sourires, ses larmes. Ton oncle est une brute. Sa cuisine aura toujours ce goût-là. »

Si vous doutez encore, regardez donc aussi l’avis de Linda par ici !

Lu à voix haute en octobre 2018 – Albin Michel Jeunesse, 8,50€

madame pamplemousse

 

Le clan des Otori, livre II: Les neiges de l’exil, de Lian Hearn (2003 pour la traduction française)

Quoi de mieux qu’un dépaysement littéraire radical pour accompagner la rentrée et son lot de préoccupations ? La saga du clan des Otori est assez idéale à cet égard puisqu’elle nous offre un long voyage dans l’espace et dans le temps en nous projetant dans un univers évoquant le Japon médiéval…

J’ai donc poursuivi, avec ce livre II, la lecture amorcée pendant l’été (cliquer ici pour consulter la chronique du livre I) et retrouvé avec plaisir beaucoup des ingrédients qui m’avaient ravie dans le tome précédent. En particulier, j’ai eu de nouveau l’impression de voir une fresque complexe et mouvante de personnages et de clans prendre vie et évoluer sous mes yeux. L’auteur restitue les logiques féodales avec finesse, mais sans manichéisme puisque les jeux d’alliances et d’opposition évoluent constamment et puisque les héros sont sans cesse confrontés à des dilemmes face auxquels il semble difficile d’anticiper leurs décisions. En revanche, loin de la succession rythmée de péripéties du premier tome, Les neiges de l’exil est plus lent, prenant justement le temps de nous faire partager les doutes de Kaede et de Takeo qui grandissent sous nos yeux.

Nos deux héros sont séparés, après avoir vu leur amour contrarié par les logiques animant leurs clans respectifs. Takeo se sent lié par sa promesse de rejoindre la redoutable Tribu qui semble décidée à tout prix à faire valoir ses droits sur lui. Kaede doit faire face au départ de Takeo, au déclin de son clan et aux résistances des hommes de son entourage qui la voient d’un mauvais œil reprendre les choses en main et qui préféreraient la voir se marier. Quelles décisions prendront-ils face au poids des déterminismes, au sentiment de devoir être loyal et responsable envers les leurs, mais aussi à la conscience de plus en plus aiguë de l’horreur des actions commises par leurs clans dans le cadre de la guerre permanente qui les oppose ? Parviendront-ils à se retrouver ? Rien ne semble écrit !

Il me semble que ce côté introspectif se prête peut-être moins à passionner de jeunes lecteurs en quête d’aventures. Pour ma part, j’ai mis plus de temps à entrer dans le roman et à le terminer que lors de la lecture du premier tome. J’ai été aussi un peu perturbée par le côté lisse des personnages qui sont présentés sous un jour très « stratégique » – tous font preuve d’un sang-froid presque inhumain et il me semble un peu dérangeant de ne pas les voir ressentir plus de sentiments face aux épreuves et aux bouleversements qu’ils vivent. Cela dit, Antoine l’a lu pratiquement d’un seul trait avant de se jeter sur le troisième tome… Tentez donc cet exil japonais, vous en rentrerez avec le sentiment d’avoir voyagé très, très loin !

Extraits

« Les alliances au sein de sa classe étaient loin d’être simples, avec leur jeu complexe de mariages créant de nouveaux liens, d’otages en maintenant d’anciens, sans compter les ruptures dues aux affronts inopinés, aux querelles ou au simple opportunisme. Mais cette situation paraissait limpide comparée aux intrigues de la Tribu. »

« Comment avait-il fait pour acquérir soudain un tel pouvoir? Quel était son secret pour amener ces hommes adultes, d’une grande force physique, à le suivre et à lui obéir? Elle se rappela avec quelle promptitude impitoyable il avait coupé la gorge du garde qui l’avait attaquée au château de Noguchi. Il n’hésiterait pas à tuer de la même façon chacun de ces hommes – cependant, ce n’était pas par peur qu’ils lui obéissaient. Était-ce par une sorte de confiance en cette absence de pitié, en cette aptitude à réagir immédiatement quel que soit le bien-fondé de sa réaction? Pourraient-ils se fier de la même manière à une femme? Serait-elle capable comme lui de commander des hommes? »

Lu en septembre 2018 – Gallimard jeunesse, 8,80€

Otori II

Stormbreaker (Tome 1 des aventures d’Alex Rider), de Anthony Horowitz (2000 pour la version originale en anglais, paru en 2001 en français)

Lu à voix haute en juillet 2018

Alex Rider, quatorze ans et orphelin, vit à Londres avec son oncle Ian. Un matin, on lui apprend que son oncle vient de périr dans un accident de voiture. Qui sont les personnes mystérieuses qui apparaissent à son enterrement ? Où Ian travaillait-il vraiment ? En enquêtant sur les conditions suspectes de son prétendu accident de voiture, Alex se trouve pris dans un engrenage qui le conduira au cœur d’une affaire d’espionnage pleine de rebondissements spectaculaires !

Ce premier tome des aventures d’Alex Rider réunit tous les ingrédients classiques du roman d’espionnage anglais : services secrets parfaitement camouflés, gadgets, messages chiffrés, péripéties à couper le souffle, ennemis machiavéliques bien sûr associés d’une manière ou d’une autre à la Russie et à la Chine… La monstrueuse méduse Physalie mérite une mention particulière !

Si le livre se conforme fidèlement aux conventions du roman d’espionnage, ce genre est assez inhabituel dans la littérature jeunesse et cette lecture a permis à Antoine et à Hugo de le découvrir. Ils ont adoré. Alex est un vrai héro susceptible de susciter l’identification des jeunes lecteurs : sympathique, débrouillard, courageux, athlétique, intelligent, polyglotte, plein de sang-froid et de discernement. Anthony Horowitz, dont nous avions déjà beaucoup apprécié L’Île du Crâne l’année dernière, connaît son affaire : le style est fluide et agréable, l’intrigue est très bien ficelée et les scènes d’action s’enchaînent sans temps mort, avec une montée en puissance jusqu’à un final proprement vertigineux.

L’intérêt du roman est certainement moindre pour les lecteurs plus expérimentés qui noteront de nombreux parallèles avec la série des James Bond, une tendance au manichéisme caractéristique du genre, des cascades bourrées de testostérone et des invraisemblances ici ou là. Le roman vit essentiellement de l’intrigue et va droit au but, sans proposer de contexte ou d’univers particulièrement travaillé. Il peut néanmoins être proposé sans hésitation aux jeunes amateurs de frissons et d’histoires d’espions, qui le dévoreront d’une seule bouchée…

Extraits

« Costume gris, cheveux gris, lèvres grises, yeux gris. Son visage était inexpressif, et son regard, derrière ses lunettes à monture gris acier, parfaitement neutre. Qui qu’il soit, cet homme semblait moins vivant que toutes les personnes présentes dans le cimetière, sur terre ou en dessous. »

« Il voulut bouger, mais fut projeté une nouvelle fois en arrière : la voiture avait été arrachée de terre et se balançait dans le vide. Alex ne pouvait rien voir. Ni bouger. Son estomac se souleva : la voiture décrivit un arc de cercle dans un horrible grincement de métal et un tourbillon de lumière. La grue qui l’avait empoignée allait la déposer dans le broyeur. Avec Alex. »

« Il contempla les côtelettes d’agneau froide dans son assiette. De la viande froide. Soudain, il comprit ce que ce mot voulait dire. »

« Mais, tout à coup, quelque chose bougea dans les profondeurs turquoise. Bouche bée, partagé entre l’émerveillement et l’horreur, Alex découvrit la plus monstrueuse des méduses. Le corps de la bête était une masse scintillante et palpitante mauve et blanc, qui avait vaguement la forme d’un cône. Dessous, des tentacules d’au moins dix mètres de longueur, couverts de sortes de petits dards, ondulaient dans l’eau. Quand la méduse se déplaçait, ou dérivait à cause d’un courant artificiel, ses tentacules glissaient contre le panneau de verre et on avait l’impression qu’elle essayait de sortir. C’était la créature la plus hideuse et répugnante qu’Alex ait jamais vue.
‘Physalie’, dit une voix derrière lui. »

Livre de Poche Jeunesse (Hachette), 6,50€

stormbreaker