L’île, de Vincent Villeminot (PKJ, 2021)

L’île, de Vincent Villeminot, PKJ, 2021. Illustration de fond: extrait de l’album Robinson, de Peter Sis.

Je ne sais pas comment celles et ceux qui ont découvert ce texte sous forme de feuilleton quotidien ont tenu face à un tel suspense. Quelle frustration de ne pas avoir pu dévorer ce roman d’un seul trait ! Comme les habitants de l’île et la bande d’ados au centre de l’histoire, on brûle de savoir ce qui se passe là-bas, sur le continent : pourquoi l’ordre a-t-il été donné de couper toute liaison ? Quelles sont les fumées qu’on aperçoit sur la côte et faut-il croire aux rumeurs terrifiantes ?

Vincent Villeminot sait parfaitement y faire pour refermer sur nous ses intrigues haletantes. Mais surtout (vous allez me dire, voilà bien un réflexe de geek de la science politique, mais tant pis il faut que je partage mon enthousiasme) : il n’a pas son pareil pour concevoir de passionnantes expériences de pensée. J’adore et je sens que mes étudiants vont finir par avoir droit à ses romans ! En l’occurrence, voilà une île assez petite pour fonctionner « en communauté » ; assez grande cependant pour mettre les solidarités à l’épreuve et provoquer des dilemmes de coopération, surtout lorsque l’ordre social est menacé. Tout cela fait écho à l’actualité – ce défi collectif qui exige un degré poussé de coopération et de sacrifices individuels sans assurance que tous jouent vraiment le jeu, ça ne vous dit rien ? Dans la continuité de ses romans précédents (voir ici et ), l’auteur sonde l’humain au prisme du retour à l’état de nature et la tectonique des groupes, scrutant ici plus particulièrement les effets dévastateurs des peurs sur la construction sociale de la réalité et, in fine, sur une cohésion sociale manifestement fragile. C’est fascinant, subtil et complètement addictif.

Des flash forward nous faisant pressentir des développements inconcevables font encore monter d’un cran le suspense : l’énigme autour de la crise en cours se double ainsi du mystère quant aux enchaînements susceptibles d’aboutir à un tel dénouement. Bluffée au départ, j’ai fini par trouver, au moment où les fils narratifs se sont rejoints, que ces anticipations en avaient trop dévoilé. À certains moments, j’ai eu aussi un peu de mal à me repérer parmi les nombreux habitants de l’île, dont certains ne sont mentionnés qu’en passant. Ce qui ne m’a pas empêchée d’engloutir aussi rapidement que possible les centaines de pages de ce roman.

Entre feuilleton d’aventures, robinsonnade et fable philosophique, un excellent cru !

Extraits

« Maintenant que les nuages et la brume de mer s’étaient dissipés, on distinguait parfaitement le continent, à quatre kilomètres de nous : le fort d’Énée, comme un récif planté à ras de l’eau, au milieu de la traversée ; la jetée de la pointe de la Fumée, et, à peine plus loin, le bourg de Fouras ; la côte qui s’étirait, largement urbanisée, perspective à perte de vue, semée presque sans discontinuer de maisons basses, hérissée çà et là d’un clocher, d’un château d’eau, et au moins aussi souvent d’une tour militaire, d’un sémaphore, puisque l’homme a sans cesse fortifié cette rade…

Mais ce ne fut pas la vue familière, ni même le calme de l’océan, couleur de boue, qui nous frappa ce matin-là. Non. Ce furent les trois fumées qui montaient depuis La Rochelle, très loin ; trois lourdes colonnes noires qui semblaient un funeste présage. »

« – On pourra voter, nous aussi ?

– Quand ça vous concernera. Mais je pense que le plus souvent, on s’en tiendra aux majeurs, si ça ne t’ennuie pas…

Françoise sourit. Simon leva de nouveau la main :

– Et en attendant, on ne va pas au collège, n’est-ce pas ?

– Non. Effectivement. Nous allons en parler avec vos parents, voir ce qui serait le mieux pour…

– Et là-dessus, on pourra voter ? Parce que ça nous concerne…

Des rires.

– Nous verrons, Simon.

Françoise redevint sérieuse.

– Je voulais vous rappeler aussi que je conserve une pleine autorité en matière de police, sur l’île. Je vous tiendrai informés, bien sûr. Mais quoi qu’il arrive, quoi qu’il se soit passé sur le continent, je crois que le pire danger serait de laisser s’installer la discorde ou le désordre parmi nous. »

Lu en avril 2021 – PJK, 18,90€

Anne d’Avonlea, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2021)

« La page de sa jeunesse avait été tournée par un doigt invisible ; et la page de sa vie de femme se présentait à elle, avec son charme et ses mystères, ses souffrances et ses joies. »

On a vite fait le tour d’Avonlea et bientôt, on croit en connaître chaque habitant. Cette charmante bourgade pourrait être ennuyeuse si Anne n’était pas là pour la bousculer un peu ! Qu’il s’agisse d’insuffler de nobles desseins à ses jeunes élèves, d’embellir le village ou de venir en aide aux âmes en peine, la jeune fille nourrit les ambitions les plus élevées. Dans ce deuxième tome aux finitions toujours aussi fabuleuses, la voici au seuil de l’âge adulte, en proie à des doutes à la mesure de ses aspirations au moment de concrétiser ses rêves. Une épreuve de réalité parfois redoutable, mais Anne est si pleine d’idées, d’énergie et d’optimisme qu’elle semble capable de déplacer des montagnes !

Ce roman vit moins de l’intrigue – qui n’a pas vraiment d’arc général, à part la question du destin forcément hors du commun auquel Anne est promise, et une romance qui s’esquisse à peine – que du charme des péripéties sublimées par la plume vive, et même lyrique, de Lucy Maud Montgomery. Cette forme de narration lente permet de restituer la façon dont le cours d’une vie est façonné par d’infimes tournants. De nouveaux personnages viennent étoffer le récit – un nouveau voisin excentrique, des jumeaux turbulents, une mystérieuse dame qui semble sortie d’un conte de fée. Comme dans le premier tome, nous avons aimé rire de la façon dont les idées grandiloquentes et poétiques d’Anne s’entrechoquent avec les préoccupations beaucoup plus prosaïques de son entourage. On aimerait l’avoir pour amie : elle est une de ces personnes profondément ouvertes d’esprit, avec lesquelles on est sûr de ne pas s’ennuyer, capables de révéler la poésie des choses, de sublimer le moindre instant, de saisir chaque occasion d’imaginer une histoire, un jeu, un projet.

J’ai pu craindre lors de cette lecture à voix haute que cette histoire et cette plume d’un autre temps ne lassent Hugo dans ce tome où Anne reste dans un entre-deux qui laisse entrevoir des changements plus importants dans le troisième tome à venir. J’ai été émerveillée de voir que la magie d’un texte composé il y a plus d’un siècle continuait d’opérer pleinement auprès d’un mouflet de dix ans en 2021.

On se trouve décidément bien à Avonlea. Nous ne manquerons pas d’y retourner bientôt, histoire de découvrir ce que deviendra Anne, de nous laisser envouter avec elle par la beauté du monde et de prendre soin de ce super-pouvoir qu’est l’imagination !

Une série tendre et solaire, au charme intemporel.

Les avis de Linda et de Tachan.

Lu à voix haute en avril 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Isabele Gadouin, 16,50€

King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

L’avis de Pépita

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

Le mystère de Lucy Lost, de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse, 2015 pour la traduction en français)

Qui est-elle ? Sirène ? Fantôme ? Naufragée ? Simple d’esprit ? Espionne allemande ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle a surgi de l’océan au mois de mai 1915, le regard vide, épuisée et désorientée, un mot unique sur les lèvres : « Lucy ». Sur les îles Scilly où elle est accueillie par une famille de pêcheurs, la jeune fille suscite la curiosité, fascine, inquiète. Connaît-elle elle-même la clé de son mystère ? Il pourrait en aller de sa survie, en ces heures sombres de conflit mondial où la méfiance envers l’étranger règne en maître…

« Dites-le lui. Dites-le à ma mère. Mme Bailey, 22, Philimore Gardens, Londres. Dites-lui que son fils, Harry, est mort en pensant à elle. Dites-le lui, s’il vous plaît. »

Michael Morpurgo s’inspire de la Grande guerre et du naufrage du Lusitania pour imaginer une histoire extraordinaire. Un destin incroyable, mais auquel on croit pourtant dur comme fer tant elle est bien racontée. Le narrateur, qui n’est autre que le petit fils de Lucy, livre ce récit comme une reconstitution des faits à partir de témoignages et de traces écrites recueillis auprès des protagonistes. L’ensemble est merveilleusement bien écrit. Le décor est plus vrai que nature, de New York au petit village insulaire, avec sa petite école, son église, le son du phonographe, les journaux pleins de menaces et les lecteurs de L’île au trésor. On plonge en pleine guerre mondiale, et c’est bouleversant. D’autant plus que l’auteur s’affranchit de toute lecture nationale et évoque aussi bien l’immense gâchis humain que des moments poignants de solidarité et de fraternisation. Et la vie qui continue, tant bien que mal…

Une lecture inspirante qui entretient une mémoire importante, un peu comme l’avait déjà fait le film Joyeux Noël. Et qui témoigne des pouvoirs de la littérature qui fait grandir, invite subtilement à réfléchir et à résister aux discours haineux.

J’ai été très émue de la découvrir à voix haute avec Hugo, dont les aïeux ont souffert de l’horreur des guerres du 20ème siècle des deux côtés du Rhin.

L’avis de Pépita, c’est par là !

Extrait

« Je n’aurais jamais cru qu’un peuple d’habitude si gentil, généreux, courtois et attentionné puisse du jour au lendemain devenir si haineux et malveillant, méchant et vindicatif. On dirait que les gens sont aussi capricieux que le temps. De même que la nature autour de nous peut être douce, calme, paisible un jour, et être entièrement transformée le lendemain par des mers tumultueuses, des vents rageurs, des nuages déchaînés, j’ai appris qu’un peuple peut se retourner et changer, que tout sa bonté, sa gentillesse peuvent être effacées par la méchanceté et le fanatisme. Nous avons tous, je suis obligé de le reconnaître, une face sombre. Il y a un Dr Jekyll et Mr Hyde en chacun de nous. »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

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« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

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Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€

Arthur et la corde d’or, de Joe Todd-Stanton (Sarbacane, 2019)

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Il est certes tout petit, mais il a plus d’un tour dans son sac ! Arthur n’a jamais été du genre à faire comme tout le monde, mu par une irrésistible curiosité, une soif d’exploration confinant à la témérité. Lorsqu’une bête terrible s’en prend à son village viking, personne ne compte sur lui. Mais Arthur n’écoute que son courage…

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Voilà une perle de bande-dessinée qui va émerveiller petits et grands ! Pour sa première bande-dessinée, le talentueux Joe Todd-Stanton, dont nous avions déjà adoré les albums (voir ici par exemple), puise son inspiration dans une mythologie nordique dont on découvre tout le charme. Cette Islande de forêts et de glaces, de cavernes et de falaises offre un décor envoûtant aux aventures d’Arthur. Il s’agit-là d’une véritable épopée, avec ce qu’il faut d’épreuves, de territoires à explorer, d’alliances à créer et de monstres à terrasser.

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Tout cela est superbement illustré, avec de ravissantes couleurs chaudes et une multitude de petits détails à savourer au fil des lectures. La mise en page est particulièrement dynamique, alternant cases et grandes doubles-pages dans lesquelles Arthur n’est plus qu’une petite silhouette obstinée dans un panorama immense…

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Une histoire pour rêver, s’évader dans un univers magique et prendre confiance en soi. Un tome qui se suffit parfaitement à lui-même, mais dont on est ravi d’apprendre qu’il sera suivi d’autres albums. Bravo !

Lu en décembre 2019 – Sarbacane, 13,50€

Les loups du clair de lune. Histoires naturelles, de Xavier-Laurent Petit (L’école des loisirs, 2019)

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Loups du clair de lune_tip of the worldLes lecteurs et lectrices de ce blog savent à quel point nous aimons voyager grâce à nos lectures du soir. Avec Les loups du clair de lune, de Xavier-Laurent Petit, nous avons été servis – et ravis ! Car c’est littéralement au « Bout du monde » que ce roman nous a entraînés, en compagnie de Hannah. Ce nom de « Bout du monde », qui est celui de la propriété de la grand-mère d’Hannah chez qui celle-ci vient passer ses vacances, a titillé notre imagination. Nous voici donc tous les trois devant le grand planisphère à cogiter avec enthousiasme. Quelle partie du monde mériterait donc d’être appelée comme ça ? L’île Clipperton ? (Hugo) Le Svalbard ? (Antoine)

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Et bien non, c’est aux confins de la Tasmanie, cette petite île située au Sud de l’Australie, que nous entraîne cette histoire. Dans un paradis naturel caché à l’extrémité d’une piste à travers la forêt vierge, fourmillant de plantes et de créatures stupéfiantes. L’endroit rêvé pour s’évader du quotidien trépidant et dévorer Robinson Crusoé, non ? Les vacances ne vont pourtant pas se passer comme prévu. Les secrets révélés à Hannah par sa grand-mère vont en effet les entraîner dans une enquête passionnante, mais peut-être plus dangereuse qu’elles ne l’avaient prévu…

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Nous avons été conquis par ce petit roman, les garçons n’exprimant qu’un seul regret : Loups du clair de lune_chouette.JPG« C’était trop court et on voudrait que l’histoire continue ! ». L’objet-livre, sa couverture à battants et ses illustrations bichromiques (ocre-noir) sont de toute beauté et le travail de l’éditeur et de l’illustratrice, Amandine Delaunay, doit être salué à cet égard. L’histoire est captivante. Elle est racontée avec beaucoup d’humour et nous avons plusieurs fois éclaté de rire au fil de la lecture. On s’amuse notamment des extravagances de la grand-mère d’Hannah, un très beau personnage qui vit intensément ses passions et déborde de générosité. Son enthousiasme pour l’observation de la nature et la « crottologie » est communicatif : on se passionne avec elle pour la faune locale, on rêve d’explorer des contrées lointaines, on rit avec le kookaburra, on tremble en réalisant à quel point tout cela est éphémère…

Un joli roman très original à proposer sans hésiter aux lecteurs qui commencent à aborder des lectures plus longues ! Cette histoire ravira particulièrement tous ceux qui aiment les animaux.

L’avis de Linda est par ici !

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs, 12€