Le mystère de Lucy Lost, de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse, 2015 pour la traduction en français)

Qui est-elle ? Sirène ? Fantôme ? Naufragée ? Simple d’esprit ? Espionne allemande ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle a surgi de l’océan au mois de mai 1915, le regard vide, épuisée et désorientée, un mot unique sur les lèvres : « Lucy ». Sur les îles Scilly où elle est accueillie par une famille de pêcheurs, la jeune fille suscite la curiosité, fascine, inquiète. Connaît-elle elle-même la clé de son mystère ? Il pourrait en aller de sa survie, en ces heures sombres de conflit mondial où la méfiance envers l’étranger règne en maître…

« Dites-le lui. Dites-le à ma mère. Mme Bailey, 22, Philimore Gardens, Londres. Dites-lui que son fils, Harry, est mort en pensant à elle. Dites-le lui, s’il vous plaît. »

Michael Morpurgo s’inspire de la Grande guerre et du naufrage du Lusitania pour imaginer une histoire extraordinaire. Un destin incroyable, mais auquel on croit pourtant dur comme fer tant elle est bien racontée. Le narrateur, qui n’est autre que le petit fils de Lucy, livre ce récit comme une reconstitution des faits à partir de témoignages et de traces écrites recueillis auprès des protagonistes. L’ensemble est merveilleusement bien écrit. Le décor est plus vrai que nature, de New York au petit village insulaire, avec sa petite école, son église, le son du phonographe, les journaux pleins de menaces et les lecteurs de L’île au trésor. On plonge en pleine guerre mondiale, et c’est bouleversant. D’autant plus que l’auteur s’affranchit de toute lecture nationale et évoque aussi bien l’immense gâchis humain que des moments poignants de solidarité et de fraternisation. Et la vie qui continue, tant bien que mal…

Une lecture inspirante qui entretient une mémoire importante, un peu comme l’avait déjà fait le film Joyeux Noël. Et qui témoigne des pouvoirs de la littérature qui fait grandir, invite subtilement à réfléchir et à résister aux discours haineux.

J’ai été très émue de la découvrir à voix haute avec Hugo, dont les aïeux ont souffert de l’horreur des guerres du 20ème siècle des deux côtés du Rhin.

L’avis de Pépita, c’est par là !

Extrait

« Je n’aurais jamais cru qu’un peuple d’habitude si gentil, généreux, courtois et attentionné puisse du jour au lendemain devenir si haineux et malveillant, méchant et vindicatif. On dirait que les gens sont aussi capricieux que le temps. De même que la nature autour de nous peut être douce, calme, paisible un jour, et être entièrement transformée le lendemain par des mers tumultueuses, des vents rageurs, des nuages déchaînés, j’ai appris qu’un peuple peut se retourner et changer, que tout sa bonté, sa gentillesse peuvent être effacées par la méchanceté et le fanatisme. Nous avons tous, je suis obligé de le reconnaître, une face sombre. Il y a un Dr Jekyll et Mr Hyde en chacun de nous. »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

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« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

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Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€

Arthur et la corde d’or, de Joe Todd-Stanton (Sarbacane, 2019)

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Il est certes tout petit, mais il a plus d’un tour dans son sac ! Arthur n’a jamais été du genre à faire comme tout le monde, mu par une irrésistible curiosité, une soif d’exploration confinant à la témérité. Lorsqu’une bête terrible s’en prend à son village viking, personne ne compte sur lui. Mais Arthur n’écoute que son courage…

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Voilà une perle de bande-dessinée qui va émerveiller petits et grands ! Pour sa première bande-dessinée, le talentueux Joe Todd-Stanton, dont nous avions déjà adoré les albums (voir ici par exemple), puise son inspiration dans une mythologie nordique dont on découvre tout le charme. Cette Islande de forêts et de glaces, de cavernes et de falaises offre un décor envoûtant aux aventures d’Arthur. Il s’agit-là d’une véritable épopée, avec ce qu’il faut d’épreuves, de territoires à explorer, d’alliances à créer et de monstres à terrasser.

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Tout cela est superbement illustré, avec de ravissantes couleurs chaudes et une multitude de petits détails à savourer au fil des lectures. La mise en page est particulièrement dynamique, alternant cases et grandes doubles-pages dans lesquelles Arthur n’est plus qu’une petite silhouette obstinée dans un panorama immense…

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Une histoire pour rêver, s’évader dans un univers magique et prendre confiance en soi. Un tome qui se suffit parfaitement à lui-même, mais dont on est ravi d’apprendre qu’il sera suivi d’autres albums. Bravo !

Lu en décembre 2019 – Sarbacane, 13,50€

Les loups du clair de lune. Histoires naturelles, de Xavier-Laurent Petit (L’école des loisirs, 2019)

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Loups du clair de lune_tip of the worldLes lecteurs et lectrices de ce blog savent à quel point nous aimons voyager grâce à nos lectures du soir. Avec Les loups du clair de lune, de Xavier-Laurent Petit, nous avons été servis – et ravis ! Car c’est littéralement au « Bout du monde » que ce roman nous a entraînés, en compagnie de Hannah. Ce nom de « Bout du monde », qui est celui de la propriété de la grand-mère d’Hannah chez qui celle-ci vient passer ses vacances, a titillé notre imagination. Nous voici donc tous les trois devant le grand planisphère à cogiter avec enthousiasme. Quelle partie du monde mériterait donc d’être appelée comme ça ? L’île Clipperton ? (Hugo) Le Svalbard ? (Antoine)

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Et bien non, c’est aux confins de la Tasmanie, cette petite île située au Sud de l’Australie, que nous entraîne cette histoire. Dans un paradis naturel caché à l’extrémité d’une piste à travers la forêt vierge, fourmillant de plantes et de créatures stupéfiantes. L’endroit rêvé pour s’évader du quotidien trépidant et dévorer Robinson Crusoé, non ? Les vacances ne vont pourtant pas se passer comme prévu. Les secrets révélés à Hannah par sa grand-mère vont en effet les entraîner dans une enquête passionnante, mais peut-être plus dangereuse qu’elles ne l’avaient prévu…

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Nous avons été conquis par ce petit roman, les garçons n’exprimant qu’un seul regret : Loups du clair de lune_chouette.JPG« C’était trop court et on voudrait que l’histoire continue ! ». L’objet-livre, sa couverture à battants et ses illustrations bichromiques (ocre-noir) sont de toute beauté et le travail de l’éditeur et de l’illustratrice, Amandine Delaunay, doit être salué à cet égard. L’histoire est captivante. Elle est racontée avec beaucoup d’humour et nous avons plusieurs fois éclaté de rire au fil de la lecture. On s’amuse notamment des extravagances de la grand-mère d’Hannah, un très beau personnage qui vit intensément ses passions et déborde de générosité. Son enthousiasme pour l’observation de la nature et la « crottologie » est communicatif : on se passionne avec elle pour la faune locale, on rêve d’explorer des contrées lointaines, on rit avec le kookaburra, on tremble en réalisant à quel point tout cela est éphémère…

Un joli roman très original à proposer sans hésiter aux lecteurs qui commencent à aborder des lectures plus longues ! Cette histoire ravira particulièrement tous ceux qui aiment les animaux.

L’avis de Linda est par ici !

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs, 12€

Cap sur les îles !, d’Emmanuelle Grundmann, illustré par Céline Manillier (Éditions du Ricochet, 2019)

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Vivent les albums qui transcendent les frontières entre les genres ! C’est précisément l’audace des documentaires publiés par les Éditions du Ricochet, qui ne se lisent pas comme des ouvrages à visée pédagogique, mais comme des livres d’histoires joliment écrites et illustrées qui offrent de belles lectures à voix haute…

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Le thème des « îles » n’est évidemment pas pour nous déplaire ici. Elles font forcément rêver d’archipels déserts, de plages idylliques et, bien sûr, de trésors enfouis ! Plus sérieusement, on constate vite la richesse de ce fil rouge pour explorer le monde. Après avoir souligné l’incroyable diversité des îles qui parsèment la surface du blog, l’album nous parle de leur formation et, surtout, de leurs particularités en termes de biodiversité. Puisqu’une île déserte ne le reste jamais longtemps, rapidement colonisée par les plantes et les animaux les plus inattendus ! On apprend comment ils gagnent les îles, s’y installent et s’y transforment… C’est alors la théorie de l’évolution (rien de moins !), mise en évidence par Darwin en comparant les espèces de différentes îles, qui nous est expliquée. Tout cela est raconté comme une histoire vivante et rythmée, avec des mots évocateurs qui ont parlé à Hugo.

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Le texte, porté par les illustrations luxuriantes de Céline Manillier, s’appuie sur de nombreux exemples surprenants et amusants. Connaissiez-vous le coco fesse, par exemple, dont les graines de vingt kilos dérivent au gré des courants marins ? Le surmulot qui peut donner naissance à vingt millions d’individus en trois ans ? Nous avons même eu le plaisir de retrouver certains de nos animaux préférés, comme l’inquiétant dragon de Komodo par exemple ! L’album se fait un peu imagier au fil des pages, nous révélant le nom des espèces animales et végétales qui peuplent les îles. Hugo s’est beaucoup intéressé à ces dénominations intrigantes – fou masqué, seigle de mer… – même s’il a regretté que certaines des espèces mentionnées dans le texte n’y soient pas incluses. Je pense plus généralement que selon leur âge, les enfants auront une lecture différente et se focaliseront plutôt sur les images, sur le rythme du texte ou sur le détail parfois poussé de son contenu. Les plus grands liront avec intérêt les deux pages proposées à la fin de l’album pour approfondir.

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Voilà de quoi nous donner envie de découvrir d’autres albums de cet éditeur que nous ne connaissons pas encore ! Les thématiques couvertes sont aussi variées qu’actuelles : pôles, espèces diverses, changement climatique, volcans…

 

Darwin semble décidément fasciner en littérature jeunesse ! Pour en savoir plus sur lui et sa théorie de l’évolution, n’hésitez pas à lire Le voyage de Darwin, de Giacomo Scarpelli et Maurizio Quarello, paru cette année également chez Sarbacane, ou encore le magnifique roman Calpurnia, de Jacqueline Kelly.

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions du Ricochet, 13,50€

Sur mon île (de Myung-Ae Lee, 2019)

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La littérature, et la littérature jeunesse en particulier, offre souvent une parenthèse de rêve, une opportunité de faire abstraction des préoccupations quotidiennes et de s’évader dans des mondes imaginaires où tout est possible… Elle peut aussi permettre de parler de la réalité, des splendeurs et des misères du monde réel avec les enfants – parfois plus aisément qu’en les abordant de façon frontale. Car les petits sont sensibles au monde qui les entoure. Ils perçoivent les grandes questions de société et l’actualité, sans toujours être armés pour les décoder. Ce contexte est pourtant souvent essentiel car il préoccupe les adultes autour d’eux, mais aussi dans la mesure où il affecte leurs comportements et motive certains principes de vie. Par exemple, il n’a pas toujours évident de faire comprendre à nos enfants pourquoi nous consommons le moins possible et en privilégiant, dès que la situation le permet, les matériaux durables et les objets d’occasion… Nous sommes évidemment soucieux de les préserver des réalités sociales trop dures. Mais impossible de leur expliquer pourquoi nous ne achetons pas de jouets en plastique sans leur parler de surconsommation, de déchets et de pollutions.

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Sur mon île est un album précieux qui permet précisément de parler, à hauteur d’enfant, du « continent de plastique » qui grandit dans l’océan Pacifique, alimenté par les déchets au gré des courants marins. Nous découvrons cette gigantesque décharge à travers la perspective d’un oiseau qui évoque la consommation massive d’objets en plastique qui paraissent à première vue inoffensifs. Mais dont on perçoit bientôt, grâce à un jeu subtil sur les couleurs, la dissémination dans les cours d’eau et le milieu marin – dévastatrice pour le paysage, mais aussi pour les animaux… Les mots sont d’autant plus touchants qu’ils sont simples. Et pourtant, les dessins de Myung-Ae Lee sont si splendides et densément évocateurs qu’ils se suffiraient presque à eux-mêmes. Avec intelligence, il donnent beaucoup à réfléchir à notre portion de responsabilité individuelle dans ce drame écologique…

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Myung-Ae Lee prend donc ses jeunes lecteurs au sérieux, mais parvient parfaitement à se placer à hauteur d’enfant. Parce que le ton de l’oiseau-narrateur reste sobre et ne verse à aucun moment dans le pathos. Parce que les dessins permettent de montrer la réalité en choquant moins qu’une photographie. Parce que les initiatives prises pour limiter l’ampleur des dégâts sont évoquées, elles-aussi. Parce que la nature reste belle et continue de fourmiller de vie sur chacune des illustrations de l’album. Parce que la mort des animaux n’est pas explicitement évoquée – l’album se prête à des prolongements sous forme d’échange avec les parents qui jugeront ce que leur enfant peut entendre et sous quelle forme…

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Sur mon île_détail.jpgUn album fort, émouvant et important, qui a su captiver mes deux garçons, mais aussi mes deux nièces plus jeunes, dont l’une est en maternelle. Tous l’ont dévoré avec curiosité et l’ont beaucoup apprécié, ce qui ne m’a pas étonnée. Les enfants aiment quand le monde leur est rendu intelligible… Sur mon île montre qu’il est possible de parler avec eux des questions les plus terribles. Le souffle poétique, la densité du texte et la sensibilité des illustrations en font un modèle en la matière.

Lu à voix haute en mai 2019 – La Martinière Jeunesse, 13,90€

Sorceline, tome 2 : La fille qui aimait les animonstres (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2019)

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Il existe sur Terre un endroit que la plupart d’entre vous ne connaissent pas. C’est une île unique en son genre puisqu’elle est peuplée de créatures fantastiques…

Le premier tome de Sorceline, dévoré il y a quelques mois, nous avait familiarisés avec un univers débordant de créatures magiques que nous avions sillonné avec beaucoup de curiosité. Les dernières pages nous avaient laissés perplexes, en proie à des doutes effrayants face à la succession de drames qui touchent la petite troupe d’étudiants en cryptozoologie réunis autour du professeur Balzar…

Sorceline_extrait 1.jpgCe deuxième tome nous permet d’en savoir plus sur les deux plans. Au fil des cours et des excursions, nous suivons les enfants dans leurs explorations cryptozoologiques et continuons à découvrir les spécificités des espèces qui peuplent l’île de Vorn – une faune déconcertante que Paola Antista dessine avec énormément d’imagination et de générosité ! On voit également évoluer la dynamique du petit groupe qui reste travaillé par les rivalités et par les soupçons : le responsable des mésaventures de l’équipe se trouve-t-il parmi eux ? Convaincue de porter une responsabilité, Sorceline a toutes les peines du monde à dissimuler ses doutes aux autres… Elle est néanmoins loin d’être la seule qui semble avoir quelque chose à cacher !

Nous avons retrouvé avec plaisir le dosage de rêve, de suspense et de mystère qui nous avait séduits à la lecture du premier volet, avec une BD au graphisme toujours très travaillé, jouant sur des palettes de couleurs vives pour créer des contrastes entre clair et obscur et pour sublimer la beauté féérique du décor. Les personnages restent assez stéréotypés et on aimerait qu’ils prennent plus d’épaisseur. Mais ils nous réservent plusieurs vraies surprises et seront probablement encore développés dans les tomes à venir.

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Gageons que les jeunes lecteurs seront nombreux à guetter, comme Antoine et Hugo, la parution du tome 3 afin de connaître l’évolution de l’équipe et le fin mot de la propre histoire de Sorceline – un mystère ravivé par les toutes dernières pages qui ne peuvent pas ne pas attiser la curiosité…

Lu en mai 2019 – Vents d’Ouest (Glénat éditions), 10,95€

Robot Sauvage (de Peter Brown, 2017)

Robot sauvageUn cargo, un naufrage, une caisse rescapée du désastre qui échoue sur une île perdue… S’en extrait Rozzoum 7134, robot intelligent, capable de se déplacer, de communiquer et d’apprendre à améliorer l’exécution des missions qui lui sont confiées – mais pas vraiment conçue pour les aléas de la vie sauvage. Cela dit, ayant été activée pour la première fois sur l’île, elle n’imagine pas un seul instant qu’elle n’y est pas à sa place. Et elle est dotée de toutes les ressources pour apprendre de ses erreurs et de l’observation de la nature !

 

« Comme tu le sais, cher lecteur, Roz avait toujours aimé rester aussi propre que possible. Mais elle tenait encore plus à rester en vie qu’à rester propre, alors notre robot décida qu’il valait mieux se salir. Roz allait se fabriquer un camouflage. »

 

Mais quel joli roman que celui-ci… Rien que l’oxymore du titre et l’intrigante couverture nous ont fait chavirer ! Cette robinsonnade moderne est écrite dans une belle langue imagée qui fait de ce livre un bonheur de lecture à voix haute et un bel hommage aux merveilles de la nature. À travers les mésaventures et l’initiation de Roz, Peter Brown soulève des questions véritablement passionnantes : sur l’entraide au-delà des différences (puisque les animaux surmontent leurs réactions farouches, voire hostiles vis-à-vis de cette créature qui leur semble d’abord monstrueuse) ; sur la nature et l’humanité (dans quelle mesure un robot peut-il, par mimétisme et par des déductions itératives, s’approprier les comportements que les être vivants adoptent instinctivement ?) ; mais aussi sur la manière dont l’intelligence artificielle peut déborder au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer, en détournant les règles suivant lesquelles elle a été programmée (« Le système d’exploitation du robot l’empêchait d’être violent, mais rien ne lui interdisait d’être agaçant. »).

Les personnages (enfin, les animaux et le robot !) sont très attachants et leurs dialogues pleins d’humour. Par exemple lorsque Roz, désemparée, se fait expliquer comment « jouer la maman » par une vieille oie :

« – Tu veux qu’il survive, n’est-ce pas ? fit l’oie.
– Oui, je veux qu’il survive, assura Roz. Mais je ne sais pas comment jouer la maman.
– Oh, ce n’est rien : il suffit de donner de la nourriture, de l’eau et un refuge à l’oison, de faire en sorte qu’il se sente aimé sans trop le couver, de le protéger du danger et de veiller à ce qu’il apprenne à marcher, à parler, à nager, à voler, à bien s’entendre avec les autres et à se débrouiller tout seul. C’est tout. Le rôle de maman, ce n’est pas compliqué ! »

 

Grâce aux illustrations qui parsèment le texte et à des chapitres très courts, le texte est accessible à de jeunes lecteurs. Impatient, Hugo (qui est actuellement en CE1) a d’ailleurs sans problème dévoré les 50 dernières pages tout seul… Lui qui adore les romans animaliers, il est complètement entré dans l’histoire et a été très ému par le destin de Roz. Antoine, qui est un peu plus grand et actuellement plutôt porté sur la fantasy, n’a pas été transporté. Moins intéressé que son frère par l’expérience de l’initiation du robot à la vie sauvage, il a trouvé que l’intrigue était trop lente à démarrer et s’est agacé de la brièveté des chapitres.

De mon point de vue, ce roman n’en reste pas moins éminemment original, à la fois intelligent et plein de tendresse et de surprises – jusqu’à la toute fin !

Retrouvez l’avis de Linda qui a eu mille fois raison de nous inciter à rencontrer Roz…

Lu à voix haute en avril 2019 – Gallimard Jeunesse, 13,50€

Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

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J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Par ici pour voir ce que je dis du tome suivant de cette série !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€