King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

L’éléphant de Madame Bibi, de Reza Dalvand (Kaleidoscope, 2021)

Tout un poème cet album venu d’Iran ! Une friandise printanière, avec sa couverture tissée et délicatement fleurie, si agréable à effleurer.

Madame Bibi est une délicieuse vieille dame qui aime le thé servi dans son service orné de roses, les promenades et les histoires – des plaisirs d’autant plus savoureux qu’ils sont partagés avec son… éléphant. Un animal aimable et joueur, dont les dimensions impressionnantes (il rentre à peine dans les pages de cet album) sont à la mesure de l’étroitesse d’esprit des braves gens. Absorbées dans leurs bruyantes et productives activités, elles tolèrent mal les embouteillages provoqués par les deux amis et ne conçoivent pas que Madame Bibi accorde autant de place à un pachyderme qui ne sert pour ainsi dire à rien !

Les illustrations de Reza Dalvand sont exquises. On ne se lasse pas de laisser traîner son œil sur leurs motifs et détails gracieux. Notamment ces fleurs qui font irruption un peu partout viennent enchanter une façade, une chemise ou une étoffe.

À la frénésie hystérique du monde, Madame Bibi oppose tranquillement une poésie et une fantaisie subversives, un art de la lenteur et du partage… et donne envie de cultiver ces fleurs dans notre vie.

Un album dans lequel il fait bon s’attarder, bien à l’abri du tumulte extérieur.

L’avis de Tachan

Lu en mars 2021 – Kaleidoscope, 13€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€

Une nuit de demi-lune, de Carson Ellis (Hélium, 2020)

« Une demi-chaise pour un demi-dos
La moitié d’un joli chapeau
Les moitiés de deux mocassins
Une demi-table et un demi-félin »

Comment ne pas être intrigué.e en constatant que non seulement c’est une nuit de demi-lune, mais que nous avons aussi affaire à une demi-fenêtre, un demi-chat, une demi-table et un demi-vase de fleurs ? Ces pages élégantes ont des allures de demi-imagier, leurs rimes sonnent comme une petite comptine. L’ensemble déborde de poésie – et d’énigmes.

Les enfants ont pris cette proposition au sérieux, scrutant attentivement cette demi-salle baignée d’un demi-rayon de lumière, notant que la porte est réduite à sa moitié, mais pas la poignée (ni les étoiles). Cette division est drôle, mais quand même un peu déconcertante : quelle satisfaction quand les moitiés finissent par s’assembler… lorsqu’elles y parviennent !

Un album qui nous plonge dans un demi-rêve, dont l’absurdité, l’esthétique décalée et la poésie ont quelque chose de réjouissant.

L’avis de Sophie van der Linden

Lu en novembre 2020 – Hélium, 16,90€