Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

ABC, d’Antonio Da Silva (Le Rouergue, 2020)

Bamako-Lyon, c’est une sacrée page que tourne Jomo, seize ans et 1m92 de volonté, de courage et d’énergie. Et un talent inné pour le basket. Fera-t-il le poids, loin de ses proches et de son quartier, dans ce monde ultra-compétitif du sport professionnel ? Cette histoire d’exil et de sport de haut-niveau nous a très vite happés. Mais bientôt, nous avons découvert que le principal défi n’était pas là : il est aussi (et surtout) temps pour Jomo d’apprivoiser enfin cet alphabet face auquel il est si vulnérable. Un apprentissage ponctué de ces rencontres extraordinaires qui vous ouvrent des mondes…

Convaincus de nous plonger dans une histoire « de basket », nous avons été pris de court – même si le titre aurait pu nous mettre la puce à l’oreille ! Nous n’en avons pas moins été sensibles à la gentillesse qui fleurit dans le microcosme de la MJC, à la fragilité terrible de celui qui n’a pas appris à lire (une forte prise de conscience pour Hugo), à la rencontre magnifique que l’amour des mots cimente sous nos yeux. Tout cela est porté par la plume imagée d’Antonio Da Silva qui insuffle à ce texte une mélancolie particulière, une sensibilité à fleur de peau caractéristique des séquences de vie décisives.

La vie est parfois terrible, nos rêves plus grands que nous (même quand on mesure 1,92m), le roman n’en euphémise rien. J’ai trouvé qu’il montrait délicatement comment, même face à une épreuve terrassante, l’entraide et les projets qui donnent du sens à la vie permettent d’avancer. Hugo a été très (trop) touché par cette lecture et en a conclu qu’il aurait préféré que « ça parle plus de basket ». Sans doute était-il jeune pour un roman qui s’adresse aux ados.

Attachant, Bouleversant, Captivant.

PS : Et je ne vous ai même pas expliqué le rôle de premier plan du Portugal dans cette affaire… Et tant que j’y suis, j’aurais pu parler de Tony Parker, de la famille d’un républicain espagnol, d’une militante syndicaliste tunisienne, et de bien d’autres encore. Mais vous verrez !

Extraits

« Entre les deux aéroports, j’avais mué, mon ancienne vie était tombée quelque part entre le Maroc et la mer Méditerranée. »

« C’était la première fois que j’entrais dans une classe où les élèves étaient aussi vieux que la prof.

Et exclusivement des femmes.

Sur le coup, ça m’a surpris, plus tard, j’ai compris qu’elles avaient plus de courage que n’importe quel homme. Car il faut de la volonté pour s’asseoir à une table et accepter qu’on vous aide pour quelque chose d’aussi banal qu’écrire son nom. »

« J’ai écouté, émerveillé, l’histoire de ce renard qui voulait être apprivoisé par un petit garçon venu des étoiles. Personne ne m’avait jamais lu quelque chose d’aussi beau. »

Lu à voix haute en avril 2021 – Le Rouergue, 12,80€

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier (Actes Sud Junior, 2021)

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier, Actes Sud Junior, 2021. Image de fond: extrait de Curieux mammifères, de Florence Guiraud, Saltimbanque, 2019.

Ce voyage à travers l’Ouest canadien nous conduit vers la côte Pacifique. Mais dans le bringuebalant Westfalia, personne ne connaît avec certitude le sens du périple : découvrir qui est vraiment Grandpa ? Partir à la recherche des orques auxquelles il semble étrangement lié ? Changer de décor histoire de fuir les souvenirs lancinants qui brident le quotidien ? Ou tirer au clair cette intrigante question de savoir « ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes » ?

Nous étions plus que volontaires pour nous mettre en route : cette histoire de préservation des animaux fascinants que sont les orques ne pouvait que nous parler et de manière plus générale, nous adorons les road trips – surtout en combi. Le Canada est d’ailleurs un pays où nous aimons vadrouiller dans le cadre de nos explorations littéraires ; tout récemment encore, nous étions sur L’île-du-Prince-Edouard avec Anne de Green Gables et nous avions déjà séjourné là-bas en camping car l’année dernière avec Partis sans laisser d’adresse de Susin Nielsen…

Cette lecture à voix haute nous a permis de découvrir la plume bien à lui de Jean-Charles Berthier qui révèle un vrai talent pour brosser les personnages et imaginer leurs dialogues, trouver le ton vif et juste de la narration par la jeune Ellie. Et laisser la poésie opérer lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands espaces, l’ivresse du voyageur, l’alchimie familiale en permanente construction.

Nous nous sommes donc complètement laissé entraîner dans cette intrigue aux contours flous dont le mystère semble s’épaissir au fil des péripéties, des rencontres et à l’approche de la destination. Cette construction a d’abord piqué notre curiosité, mais à la longue, elle a fini par nous déconcerter, nous donnant l’impression de naviguer un peu à vue et de perdre nos repères spatiaux-temporels. La fin du roman, ouverte et infusée de mythes amérindiens, n’a pas complètement dissipé ce brouillard pour nous. Si j’en ai apprécié la poésie, nous n’avons pas eu l’impression de reprendre pied.

Un road trip initiatique empreint de poésie qui nous a permis de découvrir une plume prometteuse.

Extraits :

« Je lui ai demandé de répéter. Il a redit « Dresseur d’orques ». Je me le suis répété. Tout fort, je crois. Pour ne rien vous cacher, il se serait présenté comme un chasseur d’escargots ou un … masseur de requins, j’aurais trouvé ça moins délirant. »

« Je me souviens du mouvement des serpents d’eau et des jours qui raccourcissent. De mes pieds nus dans la mousse humide. Du chant des arbres à l’humeur du vent. »

« On ne l’oublierait pas. Mais les gens de la route sont des papillons. Si tu les laisses filer, tu perds leur trace à jamais. »

Lu en avril 2021 – Actes Sud Junior, 14,80€

Anne d’Avonlea, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2021)

« La page de sa jeunesse avait été tournée par un doigt invisible ; et la page de sa vie de femme se présentait à elle, avec son charme et ses mystères, ses souffrances et ses joies. »

On a vite fait le tour d’Avonlea et bientôt, on croit en connaître chaque habitant. Cette charmante bourgade pourrait être ennuyeuse si Anne n’était pas là pour la bousculer un peu ! Qu’il s’agisse d’insuffler de nobles desseins à ses jeunes élèves, d’embellir le village ou de venir en aide aux âmes en peine, la jeune fille nourrit les ambitions les plus élevées. Dans ce deuxième tome aux finitions toujours aussi fabuleuses, la voici au seuil de l’âge adulte, en proie à des doutes à la mesure de ses aspirations au moment de concrétiser ses rêves. Une épreuve de réalité parfois redoutable, mais Anne est si pleine d’idées, d’énergie et d’optimisme qu’elle semble capable de déplacer des montagnes !

Ce roman vit moins de l’intrigue – qui n’a pas vraiment d’arc général, à part la question du destin forcément hors du commun auquel Anne est promise, et une romance qui s’esquisse à peine – que du charme des péripéties sublimées par la plume vive, et même lyrique, de Lucy Maud Montgomery. Cette forme de narration lente permet de restituer la façon dont le cours d’une vie est façonné par d’infimes tournants. De nouveaux personnages viennent étoffer le récit – un nouveau voisin excentrique, des jumeaux turbulents, une mystérieuse dame qui semble sortie d’un conte de fée. Comme dans le premier tome, nous avons aimé rire de la façon dont les idées grandiloquentes et poétiques d’Anne s’entrechoquent avec les préoccupations beaucoup plus prosaïques de son entourage. On aimerait l’avoir pour amie : elle est une de ces personnes profondément ouvertes d’esprit, avec lesquelles on est sûr de ne pas s’ennuyer, capables de révéler la poésie des choses, de sublimer le moindre instant, de saisir chaque occasion d’imaginer une histoire, un jeu, un projet.

J’ai pu craindre lors de cette lecture à voix haute que cette histoire et cette plume d’un autre temps ne lassent Hugo dans ce tome où Anne reste dans un entre-deux qui laisse entrevoir des changements plus importants dans le troisième tome à venir. J’ai été émerveillée de voir que la magie d’un texte composé il y a plus d’un siècle continuait d’opérer pleinement auprès d’un mouflet de dix ans en 2021.

On se trouve décidément bien à Avonlea. Nous ne manquerons pas d’y retourner bientôt, histoire de découvrir ce que deviendra Anne, de nous laisser envouter avec elle par la beauté du monde et de prendre soin de ce super-pouvoir qu’est l’imagination !

Une série tendre et solaire, au charme intemporel.

Les avis de Linda et de Tachan.

Lu à voix haute en avril 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Isabele Gadouin, 16,50€

King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

L’éléphant de Madame Bibi, de Reza Dalvand (Kaleidoscope, 2021)

Tout un poème cet album venu d’Iran ! Une friandise printanière, avec sa couverture tissée et délicatement fleurie, si agréable à effleurer.

Madame Bibi est une délicieuse vieille dame qui aime le thé servi dans son service orné de roses, les promenades et les histoires – des plaisirs d’autant plus savoureux qu’ils sont partagés avec son… éléphant. Un animal aimable et joueur, dont les dimensions impressionnantes (il rentre à peine dans les pages de cet album) sont à la mesure de l’étroitesse d’esprit des braves gens. Absorbées dans leurs bruyantes et productives activités, elles tolèrent mal les embouteillages provoqués par les deux amis et ne conçoivent pas que Madame Bibi accorde autant de place à un pachyderme qui ne sert pour ainsi dire à rien !

Les illustrations de Reza Dalvand sont exquises. On ne se lasse pas de laisser traîner son œil sur leurs motifs et détails gracieux. Notamment ces fleurs qui font irruption un peu partout viennent enchanter une façade, une chemise ou une étoffe.

À la frénésie hystérique du monde, Madame Bibi oppose tranquillement une poésie et une fantaisie subversives, un art de la lenteur et du partage… et donne envie de cultiver ces fleurs dans notre vie.

Un album dans lequel il fait bon s’attarder, bien à l’abri du tumulte extérieur.

L’avis de Pépita et celui de Tachan

Lu en mars 2021 – Kaleidoscope, 13€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€