Autour de Jupiter, de Gary Schmidt (Bayard, 2019)

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Je ne pense pas avoir déjà lu un roman qui parvienne à insuffler autant de douceur à des thématiques aussi dures. À 14 ans, Joseph a déjà connu la prison, le deuil, la violence et… il est le père d’une petite fille. L’adolescent est confié aux Hurd, famille d’agriculteurs du Maine dont le fils, Jack, nous raconte cette histoire. Joseph parviendra-t-il à surmonter les traumatismes, les préjugés et la solitude pour renouer avec une existence de collégien ? Pour l’heure, ses préoccupations semblent graviter exclusivement autour d’un point focal : le besoin irrépressible de voir sa fille.

L’intrigue est bien construite, jouant sur notre curiosité quant à l’avenir et au passé de Joseph, avec un rythme qui s’accélère dans le dernier tiers du roman. Autour de Jupiter n’est pas de ces lectures qui s’éternisent sur votre table de chevet !

Mais la magie de ce roman réside avant tout dans ses personnages. Joseph, d’abord, personnalité hors-norme, cabossée par la vie qui l’a forcé à grandir trop vite, mais qui ne demande qu’à se révéler. Jack ensuite, si ouvert, attentif et plein de jugement du haut de ses douze ans, dont l’amitié naissante pour Joseph semble capable de surmonter tous les fossés. Son point de vue donne envie d’aller vers les autres, tant il met en relief les surprises que la vie peut réserver à celles et ceux qui parviennent à passer outre leurs préjugés. En miroir, on perçoit de façon très juste l’importance vitale du regard bienveillant et optimiste que posent sur Joseph la famille Hurd ainsi que certains de ses professeurs – de très belles personnes, là-encore. La nature et les animaux (presque des personnages à part entière !) jouent, eux aussi, un rôle de repère essentiel pour la tentative de Joseph de se reconstruire.

Il n’en reste pas moins que le propos est dur, et même terrible. Un roman oxymorique et marquant, en somme, dont je comprends très bien qu’il figure dans les sélections les plus prestigieuses, dont les pépites de Montreuil et le prix Sorcières. Gary Schmidt est un auteur américain dont j’entends de plus en plus parler, cette première découverte me donne pleinement envie de continuer à le lire.

Ne manquez pas la très belle critique de Pépita !

Extraits

« Il ne parle jamais de ce qu’on lui a fait là-bas.
Mais depuis qu’il a quitté cette prison, il ne porte plus jamais de vêtement orange.
Il ne laisse jamais quelqu’un rester derrière lui.
Il ne veut jamais qu’on le touche.
Il n’entre jamais dans des pièces exiguës.
Et il ne mange jamais de pêches au sirop.
– Il n’aime pas tellement le pain de viande, non plus, a dit Mme Stroud en refermant le dossier du Département de la santé et des services sociaux de l’État du Maine.
– Je suis sûre qu’il va adorer les pêches au sirop que fait ma mère, ai-je commenté. »

« – Tu n’es pas seul.
Il a hoché la tête de haut en bas.
– Non, tu n’es pas seul.
– Si.
– Tu m’as, moi.
Il a eu un petit rire triste, avant de répondre :
– Jackie, j’ai toute une vie d’avance sur toi. »

Lu en mars 2020 – Bayard, 13,90€

Petits tigres, de Jo Weaver (Kaleidoscope, 2019)

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« Petits tigres » : sur cette splendide couverture brille un titre qui sonne comme un oxymore, tant la réputation du tigre est terrible. Notre imaginaire a tendance à classer cet animal avec les loups et les lions, parmi les prédateurs les plus redoutables. Les tigres sont majestueux, fauves, terrifiants, mais on ne les voit habituellement pas comme petits. Et pourtant, le tigre est une espèce animale vulnérable, poussée dans ses retranchements par les humains…

Jo Weaver a donc mille fois raison de renverser les clichés avec ces petits tigres adorables qu’elle esquisse avec une tendresse communicative. L’intrigue est simple, mais palpitante : deux tigreaux et leur mère doivent fuir la présence des hommes et chercher un nouvel abri dans la jungle – une tanière chaleureuse et abritée de l’humidité et des autres animaux… Parviendront-ils à trouver refuge avant la tombée de la nuit ?

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Nous avons tourné les pages avec avidité, soucieux du devenir des félins et époustouflés par la beauté du décor digne des meilleures pages de Rudyard Kipling, sublimé par le trait de l’autrice. Ces dessins réalisés au fusain sont une merveille, un véritable hymne à la beauté de la nature sauvage ! Les trois tigres, qui se détachent grâce au jeu sur les couleurs, sont tout simplement irrésistibles et représentés avec beaucoup de sensibilité ; la préoccupation de la mère, la gaieté insouciante et la soif d’exploration des petits sont palpables.

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Petits tigres

Un hommage touchant à l’amour maternel et à la chaleur réconfortante des liens familiaux. Qui nous dit aussi, avec une douceur infinie, l’importance essentielle d’avoir un foyer – et la vulnérabilité terrible de ceux qui n’en ont pas.

Un merveilleux condensé de beauté et d’émotions, à partager en famille, en ronronnant de plaisir !

L’avis de Pepita est disponible ici.

Lu à voix haute en janvier 2020 – Kaleidoscope / L’école des loisirs, 13€

226 bébés, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2019)

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Évidemment, après avoir succombé à L’Estrange Malaventure de Mirella, puis à De cape et de mots, nous n’allions pas nous priver de continuer à nous régaler de la plume de Flore Vesco. Lorsque nous avons repéré la sortie de ce petit roman dans la jolie collection « marque-page » qui propose des textes courts et illustrés aux tous jeunes lecteurs, nous n’avons fait ni une ni deux… Et pour une fois, c’est Antoine qui nous a fait la lecture à voix haute !

« Nous accusons réception de votre courrier en date du 28 octobre concernant les chutes d’enfants sur votre propriété. Nous sommes au regret de vous informer que l’arrivée d’un bébé dans un foyer n’est pas considérée comme un sinistre, et ne peut donc être remboursée par l’assurance. »

Imaginez un vieil homme qui prendrait enfin sa retraite après une dure vie de labeur, l’occasion de se mettre au vert pour goûter un repos bien mérité ! Mais imaginez également qu’en raison d’un virage serré du couloir de cigognes survolant la maison, les bébés se mettent à pleuvoir en nombre dans le jardin. Ce que vous n’imaginerez jamais, j’en suis sûre, c’est ce dont 226 mouflets sont capables quand ils s’y mettent…

« Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! »

Nous n’avons fait qu’une bouchée de cette fable farfelue agrémentée de cascades à couper le souffle, de statistiques édifiantes, d’allitérations, de néologismes et de rimes que personne n’avait jamais osé faire avant ! Comme L’Estrange Malaventure, l’histoire multiplie les clins d’œil aux contes de Grimm que Flore Vesco a le don de dépoussiérer avec entrain. Nous avons ri à gorge déployée de la perspective tendre et joyeusement décalée sur des récits tellement anciens qu’on ne remarque plus leurs absurdités, mais aussi sur les bébés (vous ne les verrez plus jamais de la même manière !).

Les parents soucieux de joindre l’utile à l’agréable en proposant à leur progéniture des lectures instructives trouveront leur bonheur dans les encadrés didactiques, véritable mine d’informations sur les volatiles assurant la livraison de bébés, ou encore des conflits historiques majeurs comme la guerre du taboulé avec ou sans raisin.

Tout ça en 85 pages ! J’en suis bé(bé)ate d’admiration. 226 bravos à Flore Vesco !

Hashtagcéline et de Pépita sont aussi enthousiastes que nous. N’hésitez pas à aller lire leurs avis.

Autre extrait : « Soudain, les soldats aperçurent la carriole, et tous les choupinouchons, assoupis les uns contre les autres. Bert mit un doigt sur sa bouche pour leur faire signe de ne surtout pas les réveiller.
Les combattants se regardèrent. Que faire ? Ils n’avaient pas le choix. Les deux armées entreprirent donc de livrer bataille en silence. Les canonniers chargeaient les boulets très délicatement dans le canon, et frottaient tout doucement leurs pierres à briquet pour allumer la mèche. Les chevaliers faisaient bien attention à ne pas entrechoquer bruyamment bruyamment leurs épées. Les fantassins s’insultaient en chuchotant. Même les chevaux galopaient sur la pointe de leurs sabots. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Didier Jeunesse, 12€