Le cavalier du dragon, de Cornelia Funke (1997 pour l’édition originale en allemand, 2018 pour la deuxième édition française)

Lu en avril/mai 2018

Loin des créatures menaçantes qui peuplent l’imaginaire des humains, les dragons de ce roman sont des êtres majestueux et inoffensifs qui se nourrissent exclusivement de lumière de lune. Alors qu’ils n’aspirent qu’à vivre paisiblement à l’écart des hommes, ils apprennent un jour que ces derniers s’apprêtent à inonder leur vallée. Où se replier ? La seule issue pourrait être la lisière du ciel, lieu légendaire dont se souviennent les ancêtres mais auquel personne n’ose croire. Personne ? Long, un jeune dragon, accompagné de son amie kobolde Fleur-de-Souffre entreprend un voyage long et hasardeux pour trouver ce havre de paix. Le périple sera rythmé par les rencontres – avec toutes sortes de créatures magiques, mais aussi avec Ben, un jeune garçon qui deviendra le cavalier du dragon. Long et ses amis devront faire preuve d’astuce, de courage et de solidarité pour faire face aux dangers et échapper au féroce Ortimore, le dragon doré, sans se faire remarquer par les humains…

Ce roman sympathique et original a particulièrement plu à nos garçons qui ont été captivés par les péripéties des héros. Il s’inscrit dans un registre merveilleux assez classique avec un univers manichéen peuplé de créatures fantastiques dans lequel nous suivons une quête initiatique rythmée par les aventures. Le Cavalier du Dragon se distingue pourtant à plusieurs égards : les être fabuleux empruntent au folklore germanique (les kobolds) et nordique (les nains de roche), aux légendes autour de l’alchimie (les homoncules), mais aussi aux contes des mille et une nuits (les djinns) et à la mythologie grecque (le basilic et le cheval Pégase). Ces inspirations composent un univers insolite, dépaysant et souvent drôle.

Elles sont, curieusement, ancrées dans le monde réel, avec des repères géographiques et sociaux assez précis pour pouvoir suivre Long et ses amis de l’Écosse à l’Himalaya. Nous avons lu le roman avec le globe terrestre à portée de main pour suivre le voyage que nous avons beaucoup apprécié. Des Alpes Suisses aux monastères bouddhistes d’Inde en passant par les chantiers de fouille archéologiques égyptiens, cette découverte du monde à dos de dragon s’est révélée tout à fait réjouissante !

La perspective est originale puisqu’il s’agit de venir en aide aux dragons et puisqu’il n’y a pas de héro à proprement parler, mais plutôt des amis qui parviennent à conjuguer leurs forces, les plus petits prêtant souvent main forte aux plus grands.

Antoine et Hugo ont donc énormément aimé ce roman et ont ri de bon cœur des répliques de Fleur-de-Soufre et de sa passion pour les champignons. De mon côté, j’ai regretté, comme cela avait déjà été le cas dans Cœur d’encre, des méchants très caricaturaux et peut-être quelques longueurs. Ce livre offre aux jeunes amateurs du genre fantastique une parenthèse de rêve. Un best-seller mondial à recommander aux bons lecteurs capables de digérer les 520 pages de ce pavé !

Extraits

« Allez chercher la lisière du ciel ! Retournez vous abriter au cœur de ses sommets, et vous n’aurez peut-être plus jamais besoin de fuir devant les hommes. Ils ne sont pas encore là – d’un mouvement de la tête, il désigna les sombres sommets – mais ils finiront pas arriver. Je le sens depuis longtemps. Fuyez ! Fuyez ! Ne tardez pas. »

« Le dragon déploya ses ailes étincelantes. Ben, retenant son souffle, s’accrocha aux arêtes de Long. Et le dragon s’éleva dans les airs, toujours plus haut. Le bruit de la ville disparut derrière eux. La nuit les enveloppa d’obscurité et de silence, et bientôt le monde des hommes ne fut plus qu’un lointain reflet. »

« Là, vous devrez descendre jusqu’à l’extrémité de la péninsule Arabique – il mit le doigt sur la carte -, si vous suivez la route qui longe la mer Rouge vers le Sud jusque là et vous prenez ensuite la direction de l’Est, vous tomberez à un moment donné sur le défilé de Wadi Juma’ah. Il est si escarpé et si étroit que la lumière du soleil n’atteint le fond que quatre heures par jour. Et pourtant, au fond poussent d’immenses palmiers et une rivière coule entre les falaises, même quand partout ailleurs, l’eau s’est évaporée depuis longtemps sous l’effet de la chaleur torride. C’est là qu’habite Azif, le djinn aux mille yeux. »

Gallimard, 16,90€

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La couronne d’argent, de Robert C. O’Brien (1968 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mars 2018

Nous avons dévoré en juin 2016 Mme Brisby et le secret de NIMH – un roman inoubliable qui commence comme une fable animalière pour devenir très vite un récit de Sciences Fiction complètement hallucinant.

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Derrière le pseudonyme de son auteur, Robert C. O’Brien, se cache Robert Conly, journaliste américain, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur adjoint du magazine National Geographic et qui ne devint écrivain que sur le tard. Curieuse de savoir si ses autres livres sont aussi remarquables, j’ai proposé aux enfants de lire La couronne d’argent. Ils se sont d’abord montrés réticents en découvrant le titre et la quatrième de couverture (représentant une petite fille portant une couronne scintillante) qui leur ont évoqué quelque chose dans le registre du film de la Reine des neiges de Disney. Ils ont malgré tout accepté de lui donner une chance avec la lecture du premier chapitre. Il a été clair tout de suite que ce roman n’avait rien à voir avec ce qu’ils s’imaginaient…

Le matin de son dixième anniversaire, Ellen trouve une mystérieuse couronne sur son oreiller. Elle ne soupçonne pas les pouvoirs magiques de l’objet, mais se trouve bientôt entraînée dans une série de mésaventures spectaculaires : sa maison et toute sa famille disparaissent dans un incendie, le policier qui voulait lui venir en aide est assassiné et les personnages les plus sinistres tentent de l’approcher. Ellen décide donc de se mettre en route pour rejoindre la seule personne de confiance qui lui vienne à l’esprit, sa tante Sarah qui vit dans le Kentucky, à plusieurs centaines de kilomètres. Son expédition la conduit dans des contrées ténébreuses, mystiques et dangereuses : parviendra-t-elle à rejoindre tante Sarah ? Est-elle suivie et pourquoi est-on si désireux de se procurer sa couronne d’argent ?

Ce roman jeunesse singulier se démarque nettement de tout ce que nous avons pu lire – on pourrait peut-être, à certains égards, faire des parallèles avec Krabat. Il ne s’agit pas simplement d’un récit d’aventures captivantes, servi par une intrigue très bien rythmée par de multiples rebondissements et par un découpage savant des chapitres contribuant à nous tenir en haleine. Le roman nous plonge dans un univers mystique et onirique (on se demande souvent si Ellen ne va pas finir par se réveiller), mais ancré dans le monde réel puisqu’il est question de faim, de souffrances, de pouvoir, de crimes, de lavage de cerveau et des dérives de la science. Cet univers cauchemardesque, avec heureusement des parenthèses d’optimisme et d’humour (grâce à Richard la corneille qui a beaucoup amusé les garçons), continue de nous hanter après avoir refermé le livre. Il s’agit enfin d’un roman initiatique confrontant la protagoniste à ses peurs et à de grands dilemmes moraux. Ellen est une vraie héroïne : pleine de ressources et de sang-froid, perspicace, combattive et loyale, elle apprend à transgresser ses peurs pour contrer les vils complots d’une redoutable société secrète.

Il est important de souligner que certaines scènes du livre sont terrifiantes – à un point surprenant pour un roman jeunesse. La famille de l’héroïne meurt brûlée, plusieurs des personnes qu’elle rencontre ont une histoire tragique et aucun des personnages du roman n’est franchement rassurant… Les adeptes de frissons apprécieront et se réconforteront grâce au happy end, à la chaleur des feux de camp en forêt et au charme de la cabane du sculpteur de la montagne – que les autres s’abstiennent !

Il s’agit donc d’une valeur sûre, assez connue dans le monde anglophone mais moins diffusée en France. Il n’est pas impossible que ce roman ait inspiré Trenton Lee Stewart pour l’écriture du Mystérieux cercle Benedict qui met aussi en scène des enfants à la volonté inébranlable face aux complots abusant de technologies similaires.

Seuls regrets : la couverture n’est pas à la hauteur du roman, la fin de l’histoire est un peu rapide… et Robert O’Brien, décédé à l’âge de 55 ans, n’a malheureusement pas écrit d’autres romans jeunesse que La couronne d’argent et Mme Brisby.

 

Extraits :

« Et magique n’est pas exactement le mot juste, à moins que par magique tu veuilles simplement dire quelque chose que tu ne comprends pas. Et si c’est tout ce que tu veux dire, alors presque tout est magique. »

« C’était sans doute un étranger, et une vision bien effrayante. Il était grand et maigre, et tout habillé de noir : chapeau noir, manteau noir de forme bizarre qui ressemblait à une cape, pantalon noir et bottes noires – mais il y avait une seule rayure de couleur le long de chaque botte, une ligne d’un vert brillant qu’Ellen avait déjà vu. Son visage était sinistre, effrayant, hâve, le visage d’un croque-mort, d’un chasseur implacable. Il marchait vite, l’air décidé, et à chaque pas ses yeux noirs et perçants regardaient avec insistance à gauche, à droite, devant, en haut, en bas. Il ne marchait pas pour le plaisir ni vers une destination précise. Il cherchait. »

« Quand on voit un bouton marqué ‘Appuyez’, le premier mouvement est d’appuyer. Du moins ce fut celui d’Ellen, et elle tendit la main. Mais elle la retira. Elle s’assit plutôt dans le fauteuil. Cela lui rappelait Alice au pays des merveilles qui trouvait toujours des choses marquées : ‘Mangez-moi’, et quand elle les mangeait, elle avait des ennuis. Comment savoir ce qui se passerait si elle appuyait sur le bouton ? Après ce qu’elle avait vu en ces lieux, elle ne serait pas surprise si le plancher explosait sous ses pieds ou si le plafond lui tombait sur la tête. »

L’école des loisirs, 1986, 6,60€

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Krabat ou Le maître des corbeaux d’Ottfried Preussler (1971 pour l’édition originale en allemand)

Lu en mars 2018 – Hachette, 1994, disponible seulement d’occasion

Voici encore un classique très populaire outre-Rhin et dans le monde (les livres d’Ottfried Preussler ont été traduits en près de 60 langues et diffusés à 50 millions d’exemplaires !), mais trop peu connu et lu en France. Une édition plus récente que celle que nous avons pu trouver a été proposée en 2010 par Bayard Jeunesse, avec une traduction de Jean-Claude Mourlevat. Cette édition est, elle aussi, épuisée…

Aux alentours de 1700, dans la sombre province de la Lusace, aux confins du Saint Empire Romain Germanique, Krabat mène une vie de vagabond. Un rêve récurrent le conduit au lugubre moulin de Schwarzkollm où il devient apprenti-meunier. Son quotidien est désormais rythmé par les travaux pénibles et routiniers que Krabat et les onze autres compagnons doivent effectuer tout au long de l’année, sous l’autorité du Maître. Aliéné et obnubilé par cette routine, il n’en perçoit pas moins, lors d’éclairs de lucidité, tout le caractère inquiétant des activités du moulin de Schwarzkollm : qui est vraiment le Maître ? À quels savoirs occultes s’attache-t-il réellement d’initier les apprentis ? Quels dangers encourent ces derniers ? Est-il possible de quitter le moulin infernal ?

La plume alerte d’Ottfried Preussler nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère. Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. L’histoire m’a d’ailleurs beaucoup évoqué un conte du Maghreb, Le neveu du magicien :

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Comme souvent dans les contes, les frissons éprouvés sont à la hauteur du soulagement lors du dénouement de l’histoire : cette lecture n’a pas donné de cauchemars aux garçons !

De nombreux lecteurs font aussi des parallèles avec Harry Potter, paru plus de vingt ans plus tard. Comme Harry, Krabat est orphelin. Comme lui, initié à la magie, il grandit sous nos yeux et doit résister aux tentations de corruption, de manipulation et d’intrusion malveillante dans son esprit. Comme lui encore, il peut compter sur ses amis mais doit se méfier de certains de ses compagnons. Le roman est, d’une certaine manière, plus sombre que ceux de J.K. Rowling : Krabat est vagabond, il connaît la faim, le froid et la domination psychique et physique d’un Maître mal intentionné.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire ce roman vraiment très bien écrit. L’histoire progresse assez lentement, nous donnant l’impression d’être happés par la routine implacable du moulin tout en distillant savamment des éclairs de lumière nous laissant entrevoir ce qui s’y trame réellement et entretenant la tension narrative. Antoine et Hugo ne se sont pas ennuyés une seule seconde, mais il a fallu interrompre la lecture à de multiples reprises pour éclairer le vocabulaire de la meunerie ou le contexte historique – lorsqu’il s’agit, par exemple, des efforts du prince-électeur de Saxe pour recruter des militaires pour livrer bataille contre le roi de Suède, ou même d’expliquer ce qu’est une calèche. Ce roman est parfait pour une première initiation au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté.

Extraits

« Le vieillard s’approcha plus près encore, la mine anxieuse.
– Je voudrais te prévenir, petit. Évite le marais de Kosel et le moulin des Eaux noires. Ces endroits-là, il vaut mieux s’en méfier… »

« Comment était-il arrivé là aussi brusquement ? En tout cas, il n’était pas passé par la porte. L’homme tenait une bougie à la main. Il observa Krabat sans rien dire, puis hocha le menton et déclara :
– Je suis le Maître de ce moulin. Tu peux devenir mon apprenti, si tu veux ; il m’en faut un. Cela te tente ?
– Cela me tente, s’entendit répondre Krabat.
Sa voix lui parut étrangère, comme s’il ne s’agissait pas du tout de la sienne.
– Et que dois-je t’apprendre ? demanda le Maître. La meunerie, ou tout le reste aussi ?
– Le reste aussi, dit Krabat.
Alors le Maître lui tendit sa main gauche.
– Tope-là !
À l’instant où leurs mains se touchaient, une rumeur sourde et des grondements s’élevèrent dans la maison. Cela semblait venir des entrailles de la terre. Le plancher s’incurva, les murs se mirent à trembler, poutres et piliers à vibrer. »

« Tandis qu’ils marchaient vers les maison, il commença à neiger. La neige tombait en jolis flocons légers, comme la farine dont on les aurait saupoudrés à travers un tamis géant. »

Krabat

Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca, 2015.

Lu pour la première fois en 2017, Albin Michel Jeunesse, 19€

Voici un album magnifique, en très grand format, dans lequel se plonger pendant les longs mois d’hiver, confortablement installé auprès du feu…

« Les enfants ne disparaissent pas comme ça. Aucune trace sur la neige. Quelqu’un, ou quelque chose avait dû les prendre, mais quoi ? »

Le décor est le pays du grand blanc, une contrée opprimée par une chape de neige et par un pouvoir prédateur. Année après année, toute une génération d’enfants disparaît sans laisser de trace, laissant leurs familles perplexes et dévastées. C’est une héroïne féminine (ce qui reste suffisamment rare dans ce registre pour mériter d’être souligné), pleine de courage et de détermination, qui prendra l’énigme à bras le corps et mènera la révolte, soutenue par une armée d’animaux polaires et majestueux…

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L’intrigue est originale et fonctionne très bien avec les enfants, petits et grands – cet album impose suscite la curiosité de tous. L’action est spectaculaire, pleine de rebondissements et de magie, à la frontière entre conte, mythologie, épopée et récit fantastique. L’album nous plonge dans une atmosphère singulière, glaciale et glaçante, à laquelle contribuent bien sûr les illustrations à couper le souffle, mais aussi le texte qui joue sur les sonorités et les rythmes pour nous donner l’impression de marcher dans la neige. Et le narrateur est le temps: « La vie n’était pas facile au pays du Grand Blanc, car le Roi, comme son père, et son grand-père avant lui, était dur, sévère, injuste, et laissait au peuple à peine de quoi survivre. Moi, je sais tout, mais je ne dirai rien. Je vous raconterai cette histoire comme si je n’avais rien vu. Comme si j’étais né du dernier blizzard. Blanc comme neige. »

Très séduits, nous avons découvert avec plaisir il y a quelques semaines La Malédiction de l’anneau d’or, des mêmes auteurs, dont l’intrigue rejoint celle d’Anya et de Tigre blanc.

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Miss Pook et les enfants de la lune, de Bertrand Santini, 2017

Lu à voix haute en février 2018

Paris, 1907. Miss Pook ressemble à bien des égards à Mary Poppins, mais avec une part d’ombre troublante et assortie d’un dragon volant dénommé Goldorillon, dont on ne sait pas bien non plus s’il doit nous rassurer ou nous inquiéter… La petite Élise, auprès de laquelle la jeune femme se fait employer comme gouvernante, est loin d’imaginer les aventures fantastiques et effroyables qui l’attendent ! Contrairement à l’éditeur, qui dévoile des éléments clé de l’intrigue en quatrième de couverture, je n’en dis pas plus pour préserver la surprise de découvrir les péripéties proprement vertigineuses de ce roman…

Le livre est très beau, avec une couverture mate et brillante magnifiquement dessinée. Nous avons tous été vraiment happés par l’intrigue qui est très efficace – le 1er chapitre est incroyable ! Le cœur du roman décrit l’univers farfelu, trompeur, voire effrayant de Miss Pook. Le tout est parachevé par un final spectaculaire qui vient à la fois bouleverser le cours de l’aventure, la placer sous un jour inattendu, et poser les jalons du tome suivant.

Le roman est conseillé à partir de 10 ans et il peut effectivement être lu par des enfants de cet âge-là, restant plutôt court – 180 pages imprimées en gros caractère, avec des chapitres nombreux et brefs. Cela dit, le texte, très bien écrit, me semble exigeant pour un jeune lecteur ; on dirait que Bertrand Santini s’amuse à utiliser des termes inhabituels, voire incongrus, parce que leur sonorité est amusante: « infundibuliforme », « cacochymes »… Il y a plusieurs lectures possibles et le lecteur adulte voit beaucoup d’allusions ironiques à de grandes évolutions sociales (féminisme, écologie, guerres, clivages sociaux…) que le contexte du début du 20ème siècle permet de mettre en perspective. L’histoire comporte une part de merveilleux, mais aussi une noirceur et un réalisme surprenants dans un roman jeunesse où l’on sent bien que le happy end ne va pas de soi et que tout – absolument tout ! – est possible.

Tout cela n’a pas altéré le plaisir d’Antoine et de Hugo qui se sont vraiment laissés captiver par l’intrigue et ont ri de bon cœur à plusieurs reprises. Ils ont aussi apprécié les très nombreuses références aux légendes et à la mythologie grecque que nous venons justement d’explorer en détail grâce aux « feuilletons » de Murielle Szac.

 

Les rencontres, loufoques et effrayantes, que réserve l’univers de Miss Pook nous ont rappelé Alice au pays des merveilles et les aventures de Jim Bouton. Nous avons également cru reconnaître beaucoup d’emprunts aux univers de Road Dahl – de Sacrées Sorcières à Charlie et le grand ascenseur de verre en passant par tous ses romans mettant en scène des parents ignobles… Pour ma part, j’ai vraiment apprécié le doute qui entoure le personnage de Miss Pook, mais j’ai trouvé les rebondissements successifs peut-être un peu trop nombreux et radicaux pour être crédibles. Il nous restera à découvrir si le deuxième tome tient toutes ces promesses !

Extraits

« Albert Crépin se redressa pour observer la silhouette féminine qui s’effaçait dans l’horizon embrumé. S’il avait recouvré ses esprits, peut-être aurait-il remarqué ce prodige supplémentaire : la jeune femme s’éloignait sur le pont d’Iéna sans laisser la moindre empreinte dans la neige. »

« Les prochaines années seront le théâtre de grands désastres et de terribles guerres, répondit Miss Pook avec sérieux.
La réponse désarçonna la fillette.
– Et dans cent ans ? demanda-t-elle.
– Le vint et unième siècle sera à nouveau le théâtre de grands désastres et de terribles guerres, répéta Miss Pook. Les hommes sont d’incorrigibles chenapans, sais-tu ? Le passé ne leur sert jamais de leçon.
– Et dans deux cents ans, alors ? insista la fillette.
– Au vingt-deuxième siècle, le calme et la paix régneront sur Terre.
– Enfin ! s’exclama Élise. Les hommes auront-ils appris à vivre ensemble ?
– Pas du tout ! répondit la gouvernance. Simplement, il n’y en aura plus !
Élise écarquilla les yeux.
– Dors bien, maintenant, petit ange !
Miss Pook déposa un baiser sur le front de l’enfant et disparut de la chambre sans un bruit. »

« Ah, quelle sagacité ! Quel sens de la déduction ! Nul doute que pour un esprit aussi brillant, résoudre la troisième question ne sera qu’une simple formalité, dit le Sphinx avec une emphase ironique.
La fillette savait que cette troisième énigme se révèlerait un casse-tête effroyable, peut-être un problème d’algèbre bilinéaire, ou un sujet philosophique traitant de l’être et du néant, ou bien – plus exaspérant encore – ce genre de question anodine, mais dont on oublie toujours la réponse, telle que la durée exacte de cuisson de l’œuf poché. »

« En vous retournant, vous découvrirez donc deux Vampires qui vous sourient d’un air affable et apparemment inoffensif. »

Grasset Jeunesse, 13,90€

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Le chien des Baskerville, de Sir Arthur Conan Doyle (1901-1902 pour l’édition originale en anglais, 1905 pour la traduction française)

Lu en janvier 2018

Le goût des garçons pour les Escape Game dans lesquels on doit interpréter des indices pour résoudre une série d’énigmes m’a donné l’idée de relire avec eux Le chien des Baskerville. Cet illustre épisode des enquêtes du célèbre détective Sherlock Holmes le met aux prises, assisté du fidèle Dr Watson, avec un chien de légende infernal dont on murmure qu’il hanterait la vieille famille Baskerville depuis des siècles. Lorsque Sir Charles Baskerville meurt dans des conditions mystérieuses, le mythe ressurgit et c’est au duo de détectives de faire la lumière sur l’affaire : des forces surnaturelles sont-elles à l’œuvre sur la lande qui entoure le manoir des Baskerville ou quelqu’un en chair et en os aurait-il des raisons d’en vouloir à la famille ? Y-a-t-il lieu de s’inquiéter pour la sécurité de Sir Henry, l’héritier du domaine ?

L’histoire est fascinante et Conan Doyle parvient à semer le doute des plus cartésiens quant aux événements possiblement surnaturels qui se déroulent sur la lande. L’opportunité d’examiner les indices identifiés par les détectives et d’observer les conclusions tirées par Sherlock Holmes est ludique et a amusé les enfants. Si le récit flotte un peu au milieu de l’histoire, il monte en puissance dans la dernière ligne droite, pour un final assez spectaculaire.

Néanmoins, ce roman a eu moins de succès que je ne le pensais sur la base de mes souvenirs d’enfance et je vois trois raisons principales susceptibles d’expliquer cette réception mitigée. D’une part, cette lecture a été entravée par un style assez fleuri et par l’inscription de l’intrigue dans un contexte historique rendant nécessaires beaucoup d’explications : qu’est-ce qu’un fiacre ? Et un maître d’hôtel, un baron, un forçat ou un bohémien ? Qu’est-ce que le Times ? Pourquoi envoyer des télégrammes ? etc. Il est intéressant de remarquer que l’ouvrage est fortement imprégné par la fascination de la fin du 19ème siècle pour toutes sortes de sciences – médecine et anatomie, entomologie, astronomie – mais là encore, semble aujourd’hui daté (et je ne parle même pas de la fascination de l’un des personnages pour les théories racialistes et la craniométrie, sur laquelle j’ai préféré rester élusive…).

D’autre part, Sherlock Holmes n’est pas un héro qui suscite facilement l’identification des enfants. C’est là la différence entre cet ouvrage et L’île au Trésor, écrit à la même époque et lui aussi un peu jargonnant, mais dont le protagoniste est un jeune garçon gentil et courageux. L’illustre détective est non seulement adulte, mais peu sympathique : Antoine et Hugo se sont agacés à plusieurs reprises de ses vanteries !

Enfin, le roman leur a vraiment fait peur. Là où d’autres livres que j’aurais jugés plus effrayants – en particulier toutes les aventures de Harry Potter, ou même certains contes – ne les avaient pas durablement impressionnés, c’est la première lecture après laquelle ils ont redouté d’aller se coucher seuls. Heureusement, toutes les frayeurs se sont dissipées une fois la lecture achevée ! Au final, je m’interroge sur ce qui a motivé la publication de ce roman dans une collection « jeunesse » et je recommanderais de réserver sa lecture à des lecteurs déjà grands.

Extrait

« Sir Charles gisait sur le ventre, bras en croix, les doigts enfoncés dans le sol ; ses traités étaient révulsés, à tel point que j’ai hésité à l’identifier. De toute évidence, il n’avait pas subi de violences et il ne portait aucune blessure physique. Mais à l’enquête Barrymore fit une déposition inexacte. Il déclara qu’autour du cadavre il n’y avait aucune trace sur le sol. Il n’en avait remarqué aucune. Moi j’en ai vu : à une courte distance, mais fraîches et nettes.
– Des traces de pas ?
– Des traces de pas.
– D’un homme ou d’une femme ?
Le docteur Mortimer nous dévisagea d’un regard étrange avant de répondre dans un chuchotement :
– Monsieur Holmes, les empreintes étaient celles d’un chien gigantesque ! »

« Mais la salle à manger qui donnait sur le vestibule était peuplée de ténèbres et d’ombres. Imaginez une pièce rectangulaire, avec une marge pour séparer l’estrade où mangeait la famille de la partie inférieure réservée aux serviteurs. À une extrémité, un balcon pour musiciens la surplombait. Des poutres noircies décoraient un plafond que la fumée n’avait guère épargné. Avec des dizaines de torches flamboyantes, la couleur et la gaieté d’un banquet de jadis, l’atmosphère aurait été transformée ; mais pour l’heure, entre deux gentlemen vêtus de noir et assis dans le petit cercle de lumière projetée par une lampe à abat-jour, il y avait de quoi être déprimé et ne pas avoir envie de bavarder. Tout une rangée d’ancêtres, dans une bizarre variété de costumes, depuis le chevalier élisabéthain jusqu’au dandy de la Régence, plongeaient leurs regards fixes sur nous et nous impressionnaient par leur présence silencieuse. »

« Plus l’on reste ici, plus l’esprit de la lande insinue dans l’âme le sentiment de son infini et exerce son sinistre pouvoir d’envoûtement. Quand on se promène pour pénétrer jusqu’à son cœur, on perd toute trace de l’Angleterre moderne, mais on trouve partout des habitations et des ouvrages datant de la préhistoire. Où que l’on aille, ce ne sont que maisons de ces peuples oubliés dont les temples sont, croit-on, les énormes monolithes que l’on voit. Quand on contemple leurs tombeaux, ou les cabanes en pierre grise qui s’accrochent au flanc des collines, on se sent tellement loin de son époque que si un homme chevelu, vêtu de peaux de bêtes, se glissait hors de sa porte basse et ajustait une flèche à son arc, sa présence paraîtrait encore plus naturelle que la mienne. »

Folio Junior, 7,40€

chien des Baskerville

La fille qui avait bu la lune, de Kelly Barnhill (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

La fille qui avait bu la lune

Le Protectorat est une oligarchie embrumée, prise en étau entre un marais fertile et une forêt maléfique, placé sous le joug des Grands Anciens et des combattives Sœurs de l’Étoile. Ignorant que les secousses, les failles, les crevasses bouillonnantes, les fumées toxiques et autres émanations traîtresses qui menacent ceux qui s’aventurent hors des sentiers battus sont le fait d’un volcan, les citoyens du Protectorat s’en remettent aux croyances propagées par leurs dirigeants : chaque année, le bébé le plus jeune doit être abandonné dans la forêt, en sacrifice à la sorcière en échange de la sécurité du peuple. Et chaque année, la vieille Xan, sans rien y comprendre, met le bébé à l’abri des bêtes sauvages et des dangers de la forêt. Mais cette année, rien ne se passe comme d’habitude : une mère qui refuse d’obtempérer et devient folle de chagrin lorsqu’on lui prend sa petite fille, un jeune garçon marqué à vie par cette scène, une petite fille pleine de vie et de volonté qui développe un potentiel magique sans précédent. Xan devra la garder à l’œil et s’efforcer de canaliser cette magie. Qu’adviendra-t-il d’elles, de leurs étranges amis et des habitants du Protectorat ?

Si le récit prend la forme d’un roman de 360 pages, il s’apparente à un conte par son univers étrange, tout en clair-obscur, en éruption permanente de magie, peuplé d’êtres merveilleux et de méchants, d’origami animés, de magiciens, d’objets ensorcelés, de monstres et autres dragons. Le thème littéraire de la sorcière à laquelle il faut sacrifier un enfant chaque année est récurrent dans les contes – et même dans la mythologie, puisque dans l’Iliade, Agamemnon doit se résoudre à sacrifier sa fille à la déesse Artémis qu’il a mis en colère. Pourtant, le roman propose une réflexion sur le pouvoir normatif des mythes qui légitiment les coutumes et les institutions les plus injustifiables, mais qui restent vulnérables aux questionnements naïfs des enfants. Si ces questions sont sérieuses et parfois sombres, la morale de l’histoire insiste sur la force de l’espoir pour renverser un pouvoir autoritaire et prédateur. On notera la prédominance des figures féminines, rare dans ce registre : volontaires, obstinées, fortes, ce sont les filles qui mènent la danse. Mes deux garçons ont également apprécié la drôlerie des petits compagnons fantastiques de Xan et de Luna.

En fort contraste avec les autres romans que nous avons lus récemment, La fille qui avait bu la lune se démarque par son rythme lent, laissant tout leur temps aux parenthèses poétiques et aux descriptions précises et visuelles. Le récit est organisé en spirale plutôt qu’en séquences, certains fils narratifs nous replongeant dans un passé fort ancien permettant d’éclairer progressivement le cadre de l’histoire. Fort est de constater que la magie opère et qu’en amorçant la lecture, on est volontiers happé par ce tourbillon hypnotique et déconcertant. Cela dit, le récit tire un peu en longueur pour finalement nous laisser un peu sur notre faim. Peut-être la répétition de certains motifs est-elle conçue comme une figure de style contribuant au caractère hypnotique du récit ; nous l’avons trouvée lassante et j’ai bien cru, à certains moments, que nous ne terminerions pas la lecture.

À quels lecteurs recommander ce roman ? Ce n’est pas évident à juger, tant l’association d’un registre de conte et d’un texte aussi long (et au style aussi exigeant) est inhabituelle. Il me semble qu’il est susceptible de plaire aux lecteurs jeunes, mais déjà aguerris. Aux lecteurs un peu plus grands, il offrira une petite parenthèse dans un monde merveilleux où la volonté triomphe de la fatalité, de l’obscurantisme et de l’oppression.

Extraits

« Oui.
Il y a une sorcière dans les bois. Depuis toujours.

Veux-tu bien cesser de t’agiter, une minute? Par mes étoiles, je n’ai jamais vu enfant aussi remuante.
Non, mon trésor, je ne l’ai jamais vue. Personne ne l’a vue, du moins depuis une éternité. Nous avons pris des mesures pour l’éviter à tout prix.
Des mesures terribles. »

« La petite avait une expression grave, sceptique et intense, si bien que Gherland eut du mal à détourner le regard. Elle avait la chevelure noire et bouclée et les yeux plus sombres encore. La peau lumineuse, tel de l’ambre poli. Au milieu du front, elle portait une marque de naissance en forme de croissant de lune, identique à celle de sa mère. La tradition populaire voulait que ces gens-là soient hors du commun. Gherland détestait le folklore en général, particulièrement lorsque les citoyens du Protectorat se mettaient en tête des idées de grandeur. »

« C’était vraiment formidable d’avoir onze ans, se disait-elle. Elle adorait la symétrie autant que l’asymétrie de ses onze ans. Onze était un nombre lisse en apparence, et pourtant impair – il se montrait au monde d’une certaine manière et se comportait tout à fait autrement. Comme la plupart des adolescents de onze ans, s’imaginait Luna. »

« Luna dirigea son attention sur le point à l’horizon où la terre rencontrait le ciel. Elle se le représenta aussi clairement que possible en pensée, comme si son esprit s’était métamorphosé en une feuille de papier sur laquelle il lui suffisait de mettre une marque, aussi précautionneusement que possible. Elle inspira à fond, attendit que son cœur ralentisse et que son âme se libère de ses tracas, de ses rides et de ses nœuds. Elle accédait à un sentiment particulier en faisant cela. À une chaleur au cœur de ses os, un crépitement au bout des doigts. Et le plus étrange, c’est qu’elle sentait la marque de naissance à son front rayonner, comme si elle se mettait subitement à briller – d’un éclat vif et clair, telle une lampe. Et après tout, peut-être était-ce le cas?
En esprit, Luna voyait la limite de l’horizon. Assise là, elle se sentait si calme qu’elle avait une conscience aiguë de tout: de sa propre respiration, de la chaleur du corps de Fyrian contre sa hanche, des ronflements naissants du dragonnet, et les images lui parvenaient avec une telle rapidité et une telle intensité qu’elle n’arrivait pas à se concentrer – elles défilaient en un voile vert et flou. »

Lu à voix haute en janvier 2018 – Anne Carrière, 20€

 

Tom, chasseur de fantômes et Loup-garou ! de Cornelia Funke (2016 et 2017 pour leur traduction française)

Lus respectivement en octobre et en décembre 2017

Très conquis par Cœur d’encre et le Prince des voleurs de Cornelia Funke, nous avons découvert avec curiosité ces deux romans qui présentent un format tout à fait différent puisqu’il s’agit de textes beaucoup plus courts, découpés en petits chapitres, imprimés en gros caractères et agrémentés d’illustrations. Dans les deux cas, l’intrigue est relativement simple, mais prenante, et s’inscrit dans un registre entre merveilleux, frisson et humour qui plaira certainement à de nombreux jeunes lecteurs.

Le protagoniste de Loup-Garou !, Matt, n’est ni très grand, ni très fort, ni très courageux dans le noir. Or, après s’être fait mordre par un chien, ses sens s’aiguisent, sa voix devient plus grave, son corps plus fort et plus velu… Comment expliquer ces transformations à son entourage et comment échapper à la curiosité du désagréable professeur Crachin ? Matt peut heureusement compter sur la solidarité de sa meilleure amie, la courageuse Lisa. Mais au fait, souhaite-t-il vraiment que le loup en lui disparaisse ?

Dans Tom, chasseur de fantômes, le héros doit faire face à l’intrusion dans sa vie d’un fantôme qui sème une véritable zizanie. Heureusement que sa grand-mère connaît une chasseuse de fantômes professionnelle qui est d’ailleurs en mesure de le rassurer : il ne s’agit là que d’un F.M.S., fantôme moyennement sinistre. Mais que faire en apprenant que cet énergumène a été chassé de chez lui par un autre fantôme qui lui, présente toutes les caractéristiques d’un F.I.R. – fantôme incroyablement répugnant ?

Les deux livres ont très bien marché pour Antoine et Hugo qui sont entrés immédiatement dans l’intrigue et ont bien ri. Les illustrations de Tom, chasseur de fantômes nous ont mieux plu que celles de Loup-Garou! et ce texte joue sur une typographie très parlante pour incarner la surprise, les exclamations et les frissons. Ces deux petits livres très faciles à lire peuvent être, sans hésitation, chaudement recommandés aux apprentis lecteurs souhaitant se lancer dans la lecture autonome d’un roman sans risque de se laisser décourager.

Extraits

« Alors, ça ne fait pas l’ombre d’un doute, jeune homme, décréta Hedwige Karminade. Dans ta cave, il y a un FMS, un Fantôme Moyennement Sinistre. Dans ton malheur, tu as de la chance. Pour Hedwige Karminade, c’est de la routine !
– Ça veut dire que vous allez le chasser ? demanda Tom.
Une vague de soulagement submergea son cœur désespéré.
– Oh non, pas moi, dit la vieille dame en prenant un gros livre rouge sur l’étagère. C’est toi qui vas le chasser, jeune homme, avec mon aide.
Voilà qui était nettement moins rassurant.
– Mais comment ? demanda Tom.
– C’est très simple, répondit Mme Karminade en feuilletant le gros livre. Ah voilà ! Comment chasser un FMS. Écoute bien, jeune homme. »

« Puis il se regarda dans la glace… Il fit un bond en arrière, paniqué, et manqua tomber dans la baignoire.
Des yeux jaunes.
Des yeux jaunes le regardaient.
Dans un horrible visage de monstre poilu.
Matt regarda sa main blessée. Elle était poilue comme un cochon d’Inde, avec des petites griffes pointues à la place des ongles. »

Rageot, 11,90€ et 6,90€

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Max et son art, de David Wiesner (2011 pour l’édition française)

Lu en 2015 (et beaucoup relu depuis !)

Premières pages disponibles en feuilletage en ligne ici.

Nous lisons plutôt des romans ces derniers temps, mais nous adorons aussi les albums et il était temps de parler aussi d’eux sur ce blog ! Ouvrons donc le bal avec Max et son art, l’un de nos plus grands coups de cœur de ces dernières années. Arthur, peintre accompli, espérait bien mettre à profit sa journée pour créer un chef d’œuvre, mais c’était compter sans Max qui insiste pour s’initier à la peinture mais qui est vite dépassé par sa créativité délirante. Exaspéré par l’insistance du petit lézard déchaîné qui ne sait pas comment s’y prendre, Arthur finit par lui suggérer de « le » peindre : une idée que Max prendra au pieds de la lettre…

Remarqué par les enfants sur un rayon de la bibliothèque, nous avons emprunté cet album que nous avons lu et relu avec des attaques de fou-rire garanties à chaque lecture. Tant et si bien que nous avons prolongé l’emprunt… pour finalement acheter l’album et pouvoir en profiter indéfiniment. Le succès est assuré aussi quand nous le partageons avec d’autres lecteurs, comme l’année dernière, à la kermesse de l’école maternelle.

Les illustrations de l’album sont splendides, très vivantes et truffées de petits détails et personnages hilarants qui ont continué à nous émerveiller au fil des lectures. Le comique vient de là, évidemment, mais aussi des situations imaginées par David Wiesner, comme lorsque Max a l’idée géniale d’aller chercher un ventilateur. Le tour que prend la séance de peinture est surprenant – presque surréaliste – mais jouissif : on a aussitôt envie de se saisir d’un peau de peinture et d’en mettre partout ! Et la morale de l’histoire, s’il y en a une, est décomplexante : folie, maladresse et imagination débridée peuvent parfois nourrir les créations les plus inattendues !

Éditions Circonflexe, 13,50€

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Max et son art

Cœur d’encre, de Cornelia Funke (2003 pour l’édition originale en allemand, Gallimard jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Lu en septembre 2017

Meggie, douze ans, et son père Mo sont vraiment des amoureux des livres. Ces derniers s’amoncellent partout dans leur maison, rythment leur quotidien et surtout, leur servent de repère en cas d’imprévu et de danger. Or, ces guides vont être d’une nécessité absolue. En effet, l’arrivée impromptue d’un visiteur mystérieux les précipite dans une série de péripéties qui dépassent la fiction. Quels sont les inquiétants personnages qui semblent être à la recherche de Mo et d’où viennent-ils ? Dans quelles circonstances la mère de Meggie a-t-elle disparu, il y a neuf ans ? Pourquoi Mo ne lit-il jamais de livres à voix haute et que lui cache-t-il ? Lire serait-il devenu dangereux ?

En se glissant dans ce roman, on ne peut qu’être impressionné par l’art de Cornelia Funke : l’intrigue est immédiatement captivante et son idée de base, qui n’est pas dévoilée dans ce commentaire pour préserver le plaisir des futurs lecteurs du roman, est assez géniale. Et avant tout, les citations littéraires placées en épigraphe de chaque chapitre sont une trouvaille fantastique : elles annoncent et éclairent ce qui va suivre, nous donnent le plaisir d’évoquer un bon nombre de nos lectures culte, des contes d’Andersen au Docteur Jekyll et M. Hyde d’Oscar Wilde, en passant bien sûr par Astrid Lindgren, Ottfried Preussler, Roald Dahl, Michael Ende, Erich Kästner et Rudyard Kipling. Elles nous offrent aussi un réservoir d’idées pour le futur – nous avons d’ailleurs commencé à lire Les aventures de Tom Sawyer sur la suggestion de Cornelia Funke peu après avoir terminé Cœur d’encre.

Malgré toutes ces qualités, il m’a semblé que le roman ne tenait pas toutes ses promesses et il nous a moins séduits que Le Prince des voleurs (de la même auteure) que nous avions lu peu de temps auparavant. Si certains personnages, en particulier la tante Elinor, prennent vie et peuvent être drôles, la plupart d’entre eux restent lisses et superficiels. C’est particulièrement le cas des protagonistes, qui manquent de relief, et surtout des méchants qui n’effraient personne et agissent de manière caricaturale, selon des motivations inexpliquées. L’intrigue est longue et trop délayée dans des descriptions du paysage, du décor et des pensées des personnages, si bien qu’on se demande comment il est possible d’écrire 650 pages à partir d’un matériau si maigre. Malgré une lecture souvent laborieuse ponctuée d’épisodes de lassement, nous avons bouclé la lecture du roman qui a bénéficié d’un regain d’intérêt de toute la famille dans la dernière ligne droite et les enfants semblent partants pour lire les deux prochains tomes – vu leur attitude pendant la lecture, je dois dire que j’étais surprise !

Extrait
« Mais Meggie avait une autre raison d’emporter ses livres. Quand elle était dans un lieu inconnu, en leur compagnie, elle se sentait chez elle. C’étaient des voix familières, des amis qui ne se disputaient jamais avec elle, des amis malins et puissants, qui avaient tout vu, tout connu, avaient voyagé loin, vécu des aventures. Quand elle était triste, ses livres lui remontaient le moral, ils chassaient l’ennui tandis que Mo découpait le cuir et le tissu, et recousait les vieilles pages qui s’étaient effritées au fil du temps sous les innombrables doigts qui les avaient feuilletées.
Certains livres l’accompagnaient toujours, d’autres restaient à la maison parce qu’ils n’étaient pas adaptés à la destination du voyage ou devaient céder la place à une nouvelle histoire encore inconnue.
Meggie effleura du doigt les couvertures arrondies. Quelles histoires allait-elle emporter cette fois ? Quelles histoires l’aideraient à surmonter la peur qui s’était introduite dans la maison la nuit dernière ? « Et si j’emportais une histoire de mensonges ? » se dit Meggie. Mo lui mentait. Il mentait tout en sachant qu’elle lisait toujours les mensonges sur son visage.
« Pinocchio », pensa Meggie. Non. Trop inquiétant. Et trop triste. Il lui fallait quelque chose de plus captivant, quelque chose qui chasse toutes les pensées, même les plus ombres. Les sorcières, oui.
Elle emporterait Sacrées Sorcières, avec les sorcières au crâne chauve, qui transforment les enfant en souris – et l’Odyssée avec le cyclope et la magicienne qui métamorphose les guerriers en cochons. Leur voyage ne pouvait quand même pas être plus dangereux que celui-là ! »

Folio Junior, 10,50€

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