Sally Lockhart. La malédiction du rubis de Philip Pullman (1985 pour l’édition originale en anglais, 2003 pour la traduction française)

Lu à voix haute en septembre 2018

Si on me demandait de citer les lectures du soir qui m’ont le plus marquée, Les Royaumes du Nord feraient sans aucun doute partie de celles qui me viendraient à l’esprit en premier : intrigue à couper le souffle, univers fascinant magnifié par la plume de l’auteur, personnages inoubliables… Comment ne pas se pencher avec avidité sur les autres écrits du talentueux Philip Pullman ? C’est ainsi que nous ouvert le premier tome des aventures de Sally Lockhart. Outre la valeur sûre que représente l’auteur, la couverture et la quatrième nous promettaient un mystère, de l’aventure, et un voyage dans le temps et l’espace, nous projetant à la fin du 19ème siècle au cœur des quartiers les plus mal famés de Londres. Comme dans Les Royaumes du Nord, l’héroïne est une jeune fille – encore un choix qui contribue à me rendre Philip Pullman sympathique.

Le personnage de Sally est d’ailleurs un point fort du roman : on a plaisir à rencontrer cette héroïne indépendante, attachante, débrouillarde et réfléchie – voire stratège ! Ces qualités lui sont indispensables pour mener l’enquête et faire face aux menaces qui se multiplient depuis la disparition, suspecte, de son père en mer de Chine : un rubis à l’histoire trouble, une malédiction effrayante, l’intrusion de multiples personnages peu recommandables, la succession de morts violentes dans l’entourage de la jeune fille…

Malgré ces qualités et au regard de nos attentes élevées, le roman nous a un peu déçus. Nous avons fini par le terminer, mais sa lecture a été un peu laborieuse et j’ai cru plusieurs fois que les enfants allaient décrocher. Pourquoi ? Ils sont probablement un peu jeunes pour entrer dans le public ciblé par le roman – l’éditeur le recommande « à partir de 11 ans », mais l’écriture exigeante, la multiplication des morts violentes, le contexte historique et l’évocation détaillée des fumeries d’opium et des activités de piraterie le destinent sans doute à des lecteurs plus âgés.

Cela dit, la raison principale de nos épisodes de lassitude me semble plutôt liée à l’intrigue qui est menée de façon un peu décousue. Les fils de l’histoire – liés au passé de Sally, à la disparition du père, aux activités troubles de l’effrayante Mme Holland et à la recherche du fameux rubis – ne s’imbriquent pas de façon fluide et on a parfois l’impression de perdre l’un des fils. Les digressions, notamment sur l’activité de photographie de l’un des amis de Sally, sont trop nombreuses et peuvent, elles aussi, donner l’impression qu’on perd le fil. Et ces longueurs sont d’autant plus flagrantes que la résolution des différentes intrigues intervient en trois coups de cuillère à pot et sans que l’on puisse suivre comment ni pourquoi. Une déception relative donc, mais à mettre en perspective par rapport à des attentes qui étaient très élevées !

Extrait

« C’était une personne d’environ seize ans, seule et d’une beauté rare. Mince et pâle, elle portait un costume de deuil, avec un bonnet noir, sous lequel elle coinça une mèche blonde que le vent avait détachée de sa chevelure. Elle avait des yeux marron, étonnamment foncés pour quelqu’un d’aussi blond. Elle s’appelait Sally Lockhart, et dans moins d’un quart d’heure, elle allait tuer un homme. »

« Sa mère était une jeune femme fougueuse, sauvage et romantique, qui montait à cheval comme un cosaque, tirait comme une championne et fumait de tout petits cigares noirs dans un fume-cigarette en ivoire, ce qui scandalisait et fascinait tout le régiment. »

Folio Junior, 7,40€

Sally Lockhart

Sally Jones, de Jakob Wegelius (2014 pour l’édition originale en suédois, 2016 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

Sally Jones est une héroïne hors du commun : « Pour ceux qui ne me connaissent pas, je tiens à préciser que je ne suis pas un être humain mais un singe anthropoïde. Un grand singe. » Aussi loin qu’elle s’en souvienne, la gorille a toujours vécu parmi les hommes et il ne lui manque que l’usage de la parole : « J’ai appris la manière dont vous réfléchissez et je comprends ce que vous dites. J’ai appris à lire et à écrire. J’ai appris à voler et à trahir. Je sais ce qu’est la cupidité. Et la cruauté. » Après avoir eu de nombreux maîtres qu’elle préfèrerait pouvoir oublier, elle sympathise avec Henry Koskela, dit « le Chef » qui partage sa passion pour la navigation et la mécanique. Suite à une mauvaise rencontre, il est injustement accusé de meurtre et emprisonné. Sally Jones, désespérée, ne voit d’autre issue pour sauver son ami que de mener l’enquête, quitte à se rendre à l’autre bout du monde pour cela !

Ce roman très original transcende les genres puisqu’il est tout à la fois une enquête policière, un roman maritime, un roman historique et un roman animalier. Le résultat mérite sans aucun doute les multiples prix qui lui ont été attribués. Sa couverture est très belle et très soignée, ainsi que les illustrations pointillistes en noir et blanc qui contribuent pleinement à planter le décor du début du 20ème siècle.

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L’intrigue se noue donc dans une période de tumulte politique en Europe, de développement du commerce international, de domination coloniale et de révolutions technologiques et culturelles. Jakob Wegelius travaille très bien l’atmosphère des lieux de l’intrigue, du port de Lisbonne au palais du maharadjah de Bhapur en passant par la salle des machines de plusieurs cargos. Sally Jones se révèle une observatrice hors-pair dont le récit nous permet de nous immerger dans les odeurs, les goûts, les musiques et les sensations de cette époque. La lecture du roman nous laisse un sentiment empreint de mélancolie, de sensibilité, mais aussi de dépaysement radical.

L’intrigue est assez passionnante et pleine de rebondissements qui s’enchaînent sans aucun temps mort jusqu’à l’élucidation finale d’une affaire pleine de ramifications. Les 550 pages de ce pavé se laissent donc facilement dévorer, même si je me suis demandé si la deuxième partie n’aurait pas pu faire l’économie de plusieurs digressions et aller droit au but.

Les personnages sont hauts en couleur, mais connaissent pour beaucoup un sort tragique. Parmi eux, une mention spéciale doit être faite de l’héroïne – troublante, débordant d’intelligence, de sensibilité et d’empathie. Le roman est très bien écrit et traduit. Le regard précis et l’intuition de Sally Jones font office de révélateur de la violence et de la misère humaines : violence des rapports sociaux, de la domination des hommes sur les femmes et des puissants sur les plus vulnérables. À cet égard, et sans que le texte ne soit susceptible de heurter, je ne conseillerais pas ce roman à des lecteurs trop jeunes. Cela dit, il en émane une touche d’espoir puisque Sally Jones fait quelques très belles rencontres et semble rendre meilleurs ceux dont elle croise la route.

Une très jolie découverte qui m’a fait très forte impression !

Extraits

« Je me souviens qu’il pleuvait quand nous sommes sortis pour aller dîner. Les lumières des lampes à gaz se reflétaient dans les pavés mouillés du quai. L’eau sale ruisselait dans les ruelles étroites de l’Alfama. Il faisait chaud à O Pelicano. Les habitués étaient serrés autour des tables rondes dans la salle enfumée. Plusieurs d’entre eux nous ont salués d’un hochement de tête ou d’un signe de la main. Des marins et des dockers, des filles de joie aux yeux cernés et des musiciens en manque de sommeil. Une imposante femme habillée en noir qui s’appelait Rosa chantait une chanson sur l’amour malheureux. C’était du fado, un genre de chansons caractéristique des quartiers pauvres de Lisbonne. »

« – Dieu sait ce qu’il y a comme saletés dans les poils de cette bête, a-t-il grommelé une fois en me jetant un regard méprisant.
– Mesure tes mots, a dit Ana. Elle comprend plus que tu ne crois !
Signore Fidardo m’a alors regardée dans les yeux pour la première fois.
Puis il a dit :
– Ça m’étonnerait. »

« Un navire constitue un petit monde à lui tout seul. Il a ses propres lois et sa propre manière de calculer le temps. Quand on assure le quart jour après jour, nuit après nuit, il est facile d’oublier qu’il existe un monde aussi en dehors du bateau. »

« Nous avons survolé Bhapur dans tous les sens. Nous partions souvent tôt le matin pour ne rentrer que dans la soirée. Bientôt toute la population avait vu son avion passer au moins une fois dans le ciel. Quand nous atterrissions pour déjeuner dans un champ ou dans un pré, il arrivait qu’une foule s’assemble autour de nous. La plupart du temps, le maharadja faisait semblant de ne pas les voir. Mais je remarquais qu’il était mal à l’aise en découvrant les enfants sales, les femmes maigres au dos voûté et les hommes épuisés. Je crois qu’au fond de lui, il les craignait un peu. »

Paris : Éditions Thierry Magnier, 16,90€

sally jones

Le cavalier du dragon, de Cornelia Funke (1997 pour l’édition originale en allemand, 2018 pour la deuxième édition française)

Lu en avril/mai 2018

Loin des créatures menaçantes qui peuplent l’imaginaire des humains, les dragons de ce roman sont des êtres majestueux et inoffensifs qui se nourrissent exclusivement de lumière de lune. Alors qu’ils n’aspirent qu’à vivre paisiblement à l’écart des hommes, ils apprennent un jour que ces derniers s’apprêtent à inonder leur vallée. Où se replier ? La seule issue pourrait être la lisière du ciel, lieu légendaire dont se souviennent les ancêtres mais auquel personne n’ose croire. Personne ? Long, un jeune dragon, accompagné de son amie kobolde Fleur-de-Souffre entreprend un voyage long et hasardeux pour trouver ce havre de paix. Le périple sera rythmé par les rencontres – avec toutes sortes de créatures magiques, mais aussi avec Ben, un jeune garçon qui deviendra le cavalier du dragon. Long et ses amis devront faire preuve d’astuce, de courage et de solidarité pour faire face aux dangers et échapper au féroce Ortimore, le dragon doré, sans se faire remarquer par les humains…

Ce roman sympathique et original a particulièrement plu à nos garçons qui ont été captivés par les péripéties des héros. Il s’inscrit dans un registre merveilleux assez classique avec un univers manichéen peuplé de créatures fantastiques dans lequel nous suivons une quête initiatique rythmée par les aventures. Le Cavalier du Dragon se distingue pourtant à plusieurs égards : les être fabuleux empruntent au folklore germanique (les kobolds) et nordique (les nains de roche), aux légendes autour de l’alchimie (les homoncules), mais aussi aux contes des mille et une nuits (les djinns) et à la mythologie grecque (le basilic et le cheval Pégase). Ces inspirations composent un univers insolite, dépaysant et souvent drôle.

Elles sont, curieusement, ancrées dans le monde réel, avec des repères géographiques et sociaux assez précis pour pouvoir suivre Long et ses amis de l’Écosse à l’Himalaya. Nous avons lu le roman avec le globe terrestre à portée de main pour suivre le voyage que nous avons beaucoup apprécié. Des Alpes Suisses aux monastères bouddhistes d’Inde en passant par les chantiers de fouille archéologiques égyptiens, cette découverte du monde à dos de dragon s’est révélée tout à fait réjouissante !

La perspective est originale puisqu’il s’agit de venir en aide aux dragons et puisqu’il n’y a pas de héro à proprement parler, mais plutôt des amis qui parviennent à conjuguer leurs forces, les plus petits prêtant souvent main forte aux plus grands.

Antoine et Hugo ont donc énormément aimé ce roman et ont ri de bon cœur des répliques de Fleur-de-Soufre et de sa passion pour les champignons. De mon côté, j’ai regretté, comme cela avait déjà été le cas dans Cœur d’encre, des méchants très caricaturaux et peut-être quelques longueurs. Ce livre offre aux jeunes amateurs du genre fantastique une parenthèse de rêve. Un best-seller mondial à recommander aux bons lecteurs capables de digérer les 520 pages de ce pavé !

Extraits

« Allez chercher la lisière du ciel ! Retournez vous abriter au cœur de ses sommets, et vous n’aurez peut-être plus jamais besoin de fuir devant les hommes. Ils ne sont pas encore là – d’un mouvement de la tête, il désigna les sombres sommets – mais ils finiront pas arriver. Je le sens depuis longtemps. Fuyez ! Fuyez ! Ne tardez pas. »

« Le dragon déploya ses ailes étincelantes. Ben, retenant son souffle, s’accrocha aux arêtes de Long. Et le dragon s’éleva dans les airs, toujours plus haut. Le bruit de la ville disparut derrière eux. La nuit les enveloppa d’obscurité et de silence, et bientôt le monde des hommes ne fut plus qu’un lointain reflet. »

« Là, vous devrez descendre jusqu’à l’extrémité de la péninsule Arabique – il mit le doigt sur la carte -, si vous suivez la route qui longe la mer Rouge vers le Sud jusque là et vous prenez ensuite la direction de l’Est, vous tomberez à un moment donné sur le défilé de Wadi Juma’ah. Il est si escarpé et si étroit que la lumière du soleil n’atteint le fond que quatre heures par jour. Et pourtant, au fond poussent d’immenses palmiers et une rivière coule entre les falaises, même quand partout ailleurs, l’eau s’est évaporée depuis longtemps sous l’effet de la chaleur torride. C’est là qu’habite Azif, le djinn aux mille yeux. »

Gallimard, 16,90€

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Le livre de la jungle, de Rudyard Kipling (1884 pour la version originale en anglais, 1899 pour la première traduction française)

Lu en janvier 2018

Le livre de la jungle est considéré comme un classique de littérature jeunesse – peut-être en raison de l’âge de son protagoniste et de la renommée des adaptations cinématographiques proposées par Disney. Il s’agit en réalité d’un texte subtil autour duquel petits et grands peuvent se retrouver avec plaisir, ce que nous avons fait en lisant à voix haute la première partie consacrée aux aventures de Mowgli. Nous avons ainsi (re-)découvert « l’histoire de Mowgli », dont nous avons apprécié le cadre dépaysant, la belle écriture et les dilemmes.

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Avant tout, et nous le savions déjà pour apprécier notre magnifique album illustré des Histoires comme ça (lues et relues !), Rudyard Kipling est un grand conteur. Nous avons été captivés par les péripéties de la jungle dès les premières pages. L’histoire de Mowgli est archi-connue : enfant-loup initié à la loi de la jungle par l’ours Baloo et la panthère Bagheera, il est contraint de rejoindre un village humain pour échapper à la vengeance du tigre Shere Kahn mais peine à trouver sa place et à s’identifier aux humains comme aux animaux.

Le livre de la Jungle pose plusieurs questions fascinantes pour les enfants comme pour les adultes, en particulier celle de l’identité de ceux qui évoluent à la frontière entre plusieurs groupes : est-il possible d’appartenir et de se montrer loyal envers deux mondes ? Kipling examine aussi la question des fondements de la société et de ses liens avec les individus qui la composent. Il semble promouvoir un contrat social à la Thomas Hobbes : dans le monde de tous les dangers que représente la vie sauvage, tous ont intérêt à accepter un ordre politique et moral, sous l’autorité d’un « bon chef » comme celui qu’incarne le loup Akela dans l’histoire. La fameuse « loi de la jungle » enseignée par Baloo ne correspond pas au sens commun de « loi du plus fort », mais presque à son contraire : code d’honneur et ensemble de règles et de valeurs, elle réprime les comportements asociaux (s’en prendre aux petits), définit les modalités de règlement des conflits et régit la répartition du gibier et des territoires de chasse. Cette justification de l’autorité bienveillante se retrouve lorsque Mowgli se fait corriger de façon assez musclée par Baloo qui exige qu’il maîtrise ces lois sur le bout des doigts. Cette méthode éducative brutale est présentée comme une marque de l’attachement de l’ours au garçon, dont la sécurité passe avant tout… La morale du livre est donc assez différente des exhortations du film à l’hédonisme et aux plaisirs simples ! Aux animaux fiables et disciplinés appliquant la loi de la jungle sont opposés les hommes, superstitieux et ignorant tout du monde sauvage, mais surtout les singes, le chacal et le tigre, imprévisibles, impulsifs, versatiles, soumis à leurs pulsions et à leurs désirs immédiats et incapables de reconnaître l’autorité.

Que l’on partage ou non cette vision de la société, ces questions sont absolument passionnantes et le récit est moins manichéen qu’à première vue – ou que dans le film. Les personnages sont complexes et travaillés par leurs dilemmes, à l’image de Mowgli qui reste tiraillé jusqu’à la fin entre sa condition humaine et son attachement aux peuples de la « jungle ». Le garçon est également partagé dans son rapport à l’ordre et à l’autorité, parfois tenté de rejoindre les singes et leur anarchie. Vif, tenace, intelligent et sûr de lui, Mowgli se montre souvent dominateur, voire violent et vengeur contre ceux qui l’ont menacé ou trahi. Le serpent Kaa, hypnotique, est lui aussi très différent que dans sa version Disney. Quant à Baloo, le savant instructeur féru de droit, il a tant de remords d’avoir corrigé Mowgli qu’il me semble que le message transmis prend là encore la forme d’un point d’interrogation.

Les enfants ont été happés par le récit qui se lit très vite et facilement, en dépit d’une organisation du récit un peu perturbante pour eux car ne suivant pas l’ordre chronologique des péripéties. Cette lecture a donné lieu à de vifs débats sur les grandes questions posées par Rudyard Kipling. Antoine et Hugo ont, en outre, beaucoup apprécié les vers des chants qui ponctuent Le livre de la jungle. Cette lecture n’est pas adaptée pour des enfants trop jeunes : d’abord parce que le style est un peu exigeant, ensuite parce que l’histoire est terrible et parfois violente. La jungle est vraiment inquiétante et j’ai été surprise de ne pas retrouver du tout le décor féérique des films, ni le rêve d’une vie sauvage en harmonie avec des animaux majestueux.

Extraits

« Alors commença leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse, des côtes et des descentes, tous tracés à cinquante, soixante et cents pieds au-dessus du sol, et par lesquels ils voyagent, même la nuit, s’il le faut. Deux des singes les plus forts avaient empoigné Mowgli sous les bras et volaient à travers les cimes des arbres par bonds de vingt pieds à la fois. Seuls, ils auraient avancé deux fois plus vite, mais le poids de l’enfant les retardait. Tout mal à l’aise et pris de vertige qu’il se sentît, Mowgli ne pouvait s’empêcher de jouir de cette course furieuse ; mais il frissonna d’apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui ; et les chocs et les secousses terribles, ua bout de chaque saut qui le balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents. Son escorte s’élançait avec lui vers le sommet d’un arbre jusqu’à ce qu’il sentît les extrêmes petites branches craquer et plier sous leur poids ; puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l’air une courbe descendante et se recevaient suspendus par les mains et par les pieds, aux branches basses de l’arbre voisin.
Parfois, il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte, de même qu’un homme au sommet d’un mât plonge à des lieues dans l’horizon de la mer ; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient presque à toucher terre de nouveau. »

« Alors vint Kaa, tout droit, très vite, avec la hâte de tuer. La puissance de combat d’un python réside dans le choc de sa tête appuyée de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous pouvez imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d’à peu près une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme, vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s’il le frappe en pleine poitrine ; or, Kaa, vous le savez, avait trente pieds de long. »

«  – Ô Akela ! Conduis-nous de nouveau. Ô Toi, Petit d’Homme ! Conduis-nous aussi : nous en avons assez de vivre sans lois, et nous voulons redevenir le Peuple Libre.

– Non, ronronna Bagheera, cela ne se peut pas. Et si, repus, la folie va vous reprendre ? Ce n’est pas pour rien que vous êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle vous appartient. Mangez-la, ô loups ! »

Folio Junior, 6,56€

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