Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

La tribu des Zippoli, de David Nel.lo (Actes Sud Junior, 2019)

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Ah, le monde des livres, ses passionnés de littérature, ses bibliothèques aux rayonnages débordant de toutes sortes de bouquins et grimoires ! Une bulle d’évasion, un petit paradis pour les mordus de lecture ; un univers impressionnant, voire imperméable pour d’autres. Et pourtant, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe quelque part, pour chacun(e), les plus récalcitrants compris, LE livre qui lui ira droit au cœur et saura éveiller le plaisir de lire… On parie ?

Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée de ce livre à voix haute. L’intrigue se noue rapidement lorsque Guillem, le seul de sa famille à ne pas aimer lire, est sommé de choisir un « livre sans images ». Il jette son dévolu sur un volume plein de poussière, sans se douter un instant de la surprise qui l’attend, dès les premières lignes…

« En lisant les premières pages du livre, il fut frappé de stupeur : ‘Bienvenue dans la tribu des Zippoli, Guillem. Tu as mis très longtemps à nous découvrir, mais ne sommes pas fâchés…’ Le livre manqua de lui tomber des mains. D’un geste brusque, Guillem le referma et respira profondément. Ensuite, il se mit à réfléchir : c’était peut-être une coïncidence. Il y avait beaucoup de Guillem dans le monde, non ? »

Les questions se bousculent et nous tiennent en haleine chapitre après chapitre : quel est ce livre et quel lien a-t-il avec Guillem ? Comment est-il arrivé là ? Cela pourrait-il avoir à faire avec la bibliothécaire qui a décidément de airs de sorcière ? Sans parler de l’histoire dans l’histoire qui nous emporte dans un monde imaginaire surprenant aux contours mouvants !

Voilà un petit roman imaginatif, tendre et inspirant, à mettre entre les mains des enfants dès l’école primaire. Certes, nous avons refermé ce livre avec le sentiment qu’il y aurait eu largement matière à étoffer, à creuser et à prolonger, tant l’idée principale est riche et certains fils secondaires peu développés. Mais nous n’en avons pas moins apprécié la plume vive de David Nel.lo et la subtilité avec laquelle il célèbre tout à la fois le plaisir de découvrir la magie de la littérature, la liberté de lire à sa manière et les moments de partage autour d’un livre.

Lu à voix haute en juin 2020 – Actes Sur Junior, 13,80€

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

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Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

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Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Miss Charity, de Marie-Aude Murail (L’école des loisirs, 2008)

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Cette fabuleuse lecture à voix haute nous a tant transportés en ces journées de confinement, nous faisant voyager dans le temps et côtoyer une galerie de personnages tous plus vivants les uns que les autres, qu’au moment de tourner la 563ème et dernière page, les larmes n’étaient pas loin…

Charity est une petite fille pleine d’imagination et de curiosité, qui scrute le monde à la recherche d’un sens et de réponses aux milles questions qu’elle se pose… Comme beaucoup d’enfants, me direz-vous ? Oui, mais Miss Charity grandit dans une Angleterre victorienne corsetée où il est attendu que les jeunes filles se distinguent avant tout par… leur discrétion. Fille unique délaissée par ses parents, Charity est bien seule dans sa nursery et trompe son ennui comme elle le peut, élevant toute une ménagerie de souris, hérissons et autres corbeaux, lisant tout ce qui lui tombe sous la main, peignant à l’aquarelle et imaginant toutes sortes d’expériences… Mais quelle place peut-on trouver à cette époque en tant que femme – et qui plus est, née dans une famille de rentiers où « gagner sa vie » est honni ? Son horizon se résume-t-il, comme chacun semble le lui suggérer, à faire un « bon mariage » ou quelque chose de vraiment intéressant va-t-il enfin lui arriver ?

Avec une lucidité délicieusement mêlée d’ironie (qui nous a agréablement rappelé celle de Calpurnia Tate, protagoniste d’un roman paru en même temps que celui-ci), c’est une véritable fresque de l’Angleterre victorienne que brosse Charity – ses fiacres, ses puddings, ses drames shakespeariens, ses manoirs poussiéreux et sa verte campagne, le clivage immense entre les bas-fonds de Londres et la haute société engluée dans ses conventions et son puritanisme. Une société pourtant travaillée par des révolutions scientifiques, littéraires et politiques qui rendent ce décor fascinant. À cet égard, j’ai été ravie de le découvrir à voix haute, ce qui a permis ici ou là de faire utilement les sous-titres sur les travaux de Darwin, les mésaventures d’Oscar Wilde ou les idées socialistes. Antoine et Hugo ont été stupéfaits de découvrir certaines normes sociales de la fin du 19ème siècle.

Mais avant tout, ils se sont passionnés pour le destin incroyable de Charity ! Son audace et sa soif d’indépendance donnent lieu à des scènes réjouissantes qui nous ont fait souvent rire. Évidemment, nous sommes tombés sous le charme de ses animaux qui sont tous plus attachants et drôles les uns que les autres. On pleure, aussi, de la dureté de cette époque et de la solitude de celle qui est en avance sur son temps, si mal comprise et peu aimée par ses parents. Ces épreuves ne rendent que plus précieuses les amitiés si importantes pour trouver le courage de sortir des sentiers battus…

Toute cette histoire est racontée avec brio par Marie-Aude Murail, d’une belle plume à la fois fluide et cultivant un petit charme suranné qui contribue à la mise en scène (cela faisait longtemps que je n’avais pas autant croisé l’imparfait du subjonctif !). La lecture des dialogues donne l’impression de plonger dans une pièce de théâtre et ils n’en sont que plus percutants. Les sublimes aquarelles de Philippe Dumas apportent la touche finale : on s’y croirait !

Une lecture inoubliable que nous avons envie de prolonger de multiples manières. Les garçons ont maintenant très envie de découvrir Shakespeare, ce que nous ne ferons peut-être pas tout de suite. En revanche, nous allons rester un peu dans l’Angleterre de Miss Charity en découvrant Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson et Oliver Twist, de Charles Dickens. Et évidemment, nous allons nous pencher sur la biographie et les albums de Beatrix Potter, qui a manifestement inspiré à Marie-Aude Murail le personnage de Charity.

L’avis de Linda et de Hashtagcéline

Extraits

« Tabitha adorait me raconter des histoires d’amour. Elles se terminaient toujours mal, le fiancé étant poignardé par son rival ou la jeune fille s’empoisonnant avec une coupe destinée à une autre. Comme Tabitha se lançait ce soir-là dans une description enthousiaste des charmes de Kate Macduff, je sentis que j’avais intérêt à ne pas trop m’attacher à elle. »

« Je retins tout ce que Mademoiselle m’apprit sans difficulté comme sans plaisir. Je ne voyais pas l’intérêt de dire en français ou en chinois que je m’appelais comme je m’appelais et que j’avais l’âge que j’avais. Mes sujets de préoccupation portaient davantage sur le nombre de poils de la chenille processionnaire et la façon dont s’articule une patte de grenouille. Les leçons de piano m’assoupirent tout à fait. J’ai toujours joué avec autant d’âme qu’une boîte à musique. Les leçons de danse furent catastrophiques. J’étais vive mais sans grâce. Au bout de deux mois, Madame Legros ne savait plus que faire de moi. J’aurais fait un petit garçon très acceptable, mais j’étais une fillette désespérante. »

« Avais-je donc vécu dix-sept ans au milieu de rats, de lapins et de volatiles pour devoir supporter les singeries humaines le jour de mon anniversaire ? »

« ALFRED KING

Votre livre satisfait-il à la règle des trois B ? C’est la question que je me suis posée. Il satisfera au Beau dès que vos jolies illustrations auront pris des couleurs. Du point de vue du Bon, je n’ai rien à lui reprocher : c’est une bonne histoire.

Je sentis que le couperet allait tomber et je rentrai la tête dans les épaules.

ALFRED KING
Mais le Bien ? Avez-vous songé au Bien, Miss Tiddler ? Avez-vous pensé que votre… lapin se gavait de carottes dans le potager voisin, ce qui, en plus du péché de gourmandise, constitue une atteinte à la propriété privée ? »

Lu à voix haute en avril 2020 – L’école des loisirs, 24,80€

L’esprit de Lewis, de Bertrand Santini et Lionel Richerand (Éditions Soleil, 2017 et 2019)

« L’homme aime le merveilleux et ne sait pas se contenter des miracles de la nature… »

Sur notre île aux trésors, chaque nouveau livre de Bertrand Santini est une fête ! Les six tomes de son Journal de Gurty sont l’indétrônable lecture de chevet de Hugo qui pourrait en proposer une exégèse, tant il les a lus et relus. Au fils des mois, nous nous sommes régalés de la lecture à voix haute de ses romans Le Yark, Hugo de la nuit et Miss Pook dont nous guettons d’ailleurs le deuxième tome. Nous savons que cet auteur promet toujours une intrigue racontée sans détour, avec un humour féroce, et dans laquelle tout – tout ! – est possible. Des qualités que nous avons pleinement retrouvées dans cette bande-dessinée époustouflante, illustrée par Lionel Richerand.

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Lewis_extrait 1.jpgAvant d’entrer dans le vif du sujet, prenons le temps d’admirer la couverture : moderne et désuète comme un antique papier peint, romantique et effrayante, brillante, cossue et macabre, elle attire irrésistiblement le regard et donne un avant-goût de tout ce qui nous attend… Ce diptyque nous transporte dans une Angleterre victorienne merveilleuse de désuétude et d’étrangeté, digne des meilleurs textes d’Oscar Wilde et de Robert Louis Stevenson. Même si c’est avant tout au Faust de Goethe que l’intrigue fait penser. Le jeune Lewis Pharamond, terrassé par le deuil de sa mère, décide de s’isoler dans le manoir familial pour se consacrer à l’écriture… On n’aurait pas franchement envie de se retrouver seul(e) dans cette demeure lugubre qui bruisse de spectres et d’ombres inquiétantes. Mais les pièces encombrées par les vestiges du passé, les portraits de famille et autres animaux empaillés ont indiscutablement de quoi alimenter l’imagination… D’où vient l’inspiration subite de l’écrivain en herbe ? Peut-on impunément s’en remettre à une âme errante pour trouver l’inspiration ? Ou quelle peut en être la rançon ?

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Bertrand Santini évoque magnifiquement l’écriture dans ce qu’elle peut avoir de solitaire, de tâtonnant, de douloureux, d’angoissant. Ces tourments détournent (momentanément ?) des plaisirs de la vie, mais sont parfois un passage obligé sur la voie de la création littéraire. Le deuxième tome explore d’autres facettes de l’écriture – et notamment la corruption des beaux sentiments par l’ambition et l’opportunisme… Les auteurs y brossent un portrait au vitriol du milieu de l’édition – ses intrigues, ses vanités, ses rivalités et ses divas.

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Cette lecture nous place en suspension, à la lisière entre une réalité peu ragoutante et un monde imaginaire dont on ne sait trop quoi penser. Les dialogues sont géniaux et regorgent de petites phrases que l’on a toutes envie de noter. Les illustrations de Lionel Richerand sont de toute beauté. Truffées de clins d’œil que l’on découvre au fil des relectures, elles parviennent parfaitement à incarner le bruissement imaginaire et l’ironie réjouissante du texte de Bertrand Santini. Un chef d’œuvre !

Lewis_extrait 4.jpg       Caspar David Friedrich

Lu en octobre 2019 – Éditions Soleil, tome 1 (16,95€) et tome 2 (19,99€)