La petite épopée des pions (de Audren, avec les illustrations de Cédric Philippe, 2017)

Les limites sont souvent rassurantes. On peut ainsi se satisfaire et s’accrocher à cela : vivre dans un espace confortable et clairement borné, suivant une routine bien rodée et des règles aussi simples qu’efficaces, en acceptant l’inéluctable pouvoir de « l’ordre » et des déterminismes – fatalité, volonté des dieux ou, en l’occurrence, La Main lorsqu’elle décide de sortir les pions en vue d’une partie sur le damier. Et pourtant, il y aura toujours des irréductibles qui auront envie de prendre le risque, parfois insensé, d’aller au-delà, d’explorer le vaste monde et de repousser le plus loin possible les limites de leur liberté. Ceux-là seront souvent considérés au mieux comme des têtes brûlées, au pire comme des fous : mais ces individus prêts à aller au bout de leurs rêves peuvent vivre des choses fabuleuses que les autres ne peuvent même pas imaginer, contribuant ainsi à élargir l’horizon des possibles de l’ensemble de leurs congénères…

extrait 1Quel sujet passionnant que celui de ce petit roman ! À travers le destin d’une troupe de petits pions partagés entre leur fascination pour le monde extérieur et leur aspiration à regagner le confort rassurant de leur boîte en bois de rose, Audren invite les jeunes lecteurs à une réflexion philosophique exaltante sur la liberté, le libre-arbitre, l’aspiration individuelle à la distinction et les révolutions. L’exploit est d’évoquer ces questions vertigineuses à travers un texte non seulement accessible pour le public ciblé (« à partir de 8 ans »), grâce à un texte ciselé de moins de 50 pages, porté par de nombreuses illustrations en noir et blanc, mais aussi plein d’humour, de légèreté et de rebondissements. On se laisse volontiers entraîner dans l’histoire et on rit de bon cœur des mésaventures des pions et de l’ironie du texte.

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Quand les enfants apprennent vite à lire et se lancent à 6-8 ans dans des lectures plus longues, ce n’est pas toujours facile de leur trouver des textes entre les « premières lectures » (pas toujours très passionnantes sur le fond) et les romans plus étoffés qui abordent souvent des thématiques plus adaptées à des collégiens. Les romans de la collection Petite Polynie des éditions MeMo (voir Truffe et Machin et Vendredi ou les autres jours) contribuent avec beaucoup de talent à combler ce manque (n’hésitez pas à regarder ce qu’en disent Pepita et Aurélie). Outre la satisfaction de pouvoir découvrir de « vrais romans » en autonomie, il y souffle un vent de rêve et de liberté qui devrait apporter un plaisir de lecture intense aux lecteurs et lectrices à partir du plus jeune âge.

Pour des albums accessible aux plus jeunes qui donnent à réfléchir à des questions similaires, regardez aussi Au-delà de la forêt, de Nadine Robert et Gérard Dubois, et Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton.

 

Extraits

« Quand on ne sait pas ce que c’est d’être libre, le moindre déplacement peut ressembler à la liberté. »

« Sasha finit par se dire que la prière était à la rigueur une astuce pour se donner de l’envie et de la force, mais certainement pas la potion magique qu’il avait attendue. Comme il rêvait d’être remarqué à son tour par ses congénères, il interrompit Sasha-le-Héros et annonça haut et fort :
– Et bien, moi, je vais quitter la boîte !
– Hein ??? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis, Sasha ? Tu ne tournes pas rond ! Et La Main, alors ? s’étonnèrent les autres.
– Je me fous de La Main.
– OOOHHH ! répondirent-ils d’une seule voix.
– Je te rappelle que nous ne pouvons rien faire sans La Main ! ajouta justement et posément Sacha-la-Raisonnable, qui semblait avoir déjà réfléchi au problème.
– Quand on veut, on peut ! s’enhardit Sasha. Je vais quitter la boîte et… il est même possible que je ne revienne pas.
En disant cela, il sentit un frisson lui parcourir le bois. Il avait très peur de ne pas savoir retrouver son chemin, très peur de se perdre à tout jamais. Toutefois, l’envie d’autre chose était plus forte que la peur. L’envie de ne pas ressembler à ses pairs, l’envie de ne plus dépendre de La Main, l’envie, sans doute, d’une véritable liberté.
– Tu rêves ! s’exclama l’un des Sasha. Tu penses que la vie est plus drôle ailleurs, que tout y est possible, mais nous sommes bien heureux ici. Nous vivons dans le meilleur des mondes. Ailleurs, tu ne sais pas ce qui t’attend. »

« Je me demande si ce n’est pas ça la vraie vie, finalement. L’aventure, la surprise, la nouveauté, le désordre, le risque… »

 

Lu à voix haute en février 2019 – Éditions Memo (Petite Polynie), 8€

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La ballade de Cornebique (de Jean-Claude Mourlevat, 2003)

C’est officiel, nous ne nous refusons désormais plus aucun livre de Jean-Claude Mourlevat ! Quelques semaines après avoir vibré pour l’adorable hérisson-justicier Jefferson, nous voilà conquis par le bouc Cornebique – un gaillard tout en jambes, doté d’un don pour le banjo, d’un solide appétit, d’une bonne dose d’auto-ironie et d’un cœur tendre à souhait. Ravagé par un chagrin d’amour, notre héros se résout à quitter le pays des boucs, pourtant si sympathique. Il est loin d’imaginer les rencontres et les aventures extraordinaires que lui réserve cette ballade à travers le vaste monde…

Jean-Claude Mourlevat est un conteur incroyable et la magie opère immédiatement : difficile de reposer le livre, une fois ouvert ! On se passionne pour les péripéties de Cornebique, on pleure de ses malheurs comme on s’attendrit de sa générosité, on rit de ses frasques et on partage avec délice les petits bonheurs qu’il accueille avec tant de simplicité. Tout, de l’esprit de compétition à la fantaisie et la liberté de Cornebique, va droit au cœur des enfants – et de ceux qui l’ont été ! On se délecte également des dialogues, qui débordent d’humour et de répartie. Ils font de ce texte un vrai bonheur de lecture à voix haute (je voudrais pouvoir vous faire entendre dans cette chronique les éclats de rire des garçons !). Et mine de rien, sans cesser une seule seconde de nous divertir, cette fable animalière évoque la vie, ses hauts et bas, l’art de prendre des risques et de savoir trouver le bonheur à portée de main, autour d’un bon repas chaud et entouré des êtres aimés…

Vous aimez la fête, la musique folk, les courses-poursuites et les concours en tous genres ? Ce livre est fait pour vous !

Extraits

« Mon p’tit camarade, c’est un des nombreux noms qu’il lui a trouvés. Il en a inventé beaucoup d’autres, des gentils et des moins aimables : Crottes-aux-Fesses, au début, hélas ; l’Aviateur, ensuite, à cause de son arrivée par la voie des airs ; Gros-Pépère ; Fiston ; l’Artiste, etc. Il ne l’appelle par son véritable nom, Pié, que lorsque la situation l’exige. Ainsi, cette fameuse nuit où il l’a égaré dans une forêt. C’est vrai qu’on hésite à crier « Crottes-aux-Fesses ! » tout seul au milieu des sapins. On se sent ridicule. »

« Au fait, c’est quoi la récompense ? Un sac d’or ?
– Oh non ! Juste un bon repas à l’auberge, ce soir.
– Ça me plaît. »

« Espèces de bons à riens ! Tristes faces ! Moisissures ! Saucissons ! Traînes-savates ! Grandes brailles ! Petites fesses ! Sacs à boustifaille ! Résidus de tripette ! Coulis de bouillasse ! Ramassis de graillons ! Aplatissures ! Chiures de mouches à crottes ! Enfileurs de perles ! Canards à deux becs ! Emboudineurs ! Culs !…
Là, il est déjà obligé de faire une première pause. Les gens rigolent tellement qu’on ne l’entend plus. Alors il pointe son index menaçant vers eux, et hausse un peu le ton :
– Trous vides ! Moins que rien ! Apprentis bousiers ! Zéros pour cent ! Soustractions de rien du tout ! »

 

Lu à voix haute en février 2019 – Folio Junior (Gallimard jeunesse), 5,90€

Ballade de Cornebique

 

Stig & Tilde, tome 1 : L’île du disparu (de Max de Radiguès, 2018)

Quand le kulku vire à la Robinsonade !

Stig & Tilde avant.jpgEn finnois, le mot « kulku » signifie à la fois voyage et passage. Dans la ville des jumeaux Stig et Tilde, le kulku est précisément un rite de passage vers le monde adulte consistant, pour chaque enfant de 14 ans, à survivre pendant un an sur l’une des centaines d’îles du lac. L’appel de l’aventure, la difficile et exaltante séparation avec la famille et l’apprentissage « à la dure » de l’autonomie doivent faire du kulku une expérience initiatique. Certes, la tradition a évolué vers un séjour d’un mois seulement sur une île bénéficiant de tout le confort moderne. Mais pour Stig et Tilde, rien ne se passe comme prévu : tempête et naufrage les livrent à une île apparemment déserte, mais sur laquelle il se passe des choses inexplicables, voire inquiétantes… De quoi vivre un vrai kulku à l’ancienne !

Toute la famille a découvert cette BD avec énormément de plaisir. Je dois dire qu’à première vue, je n’ai pas été attirée par le graphisme simple des dessins aux contours tracés à l’encre, dépourvus de nuances de couleurs, de reliefs et de jeux d’ombres. Ce sont donc les enfants qui l’ont lue en premier ; ma curiosité a été piquée par leur réaction unanimement enthousiaste.

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En me plongeant dans l’album, je me suis très volontiers laissée convaincre par ses arguments, constatant une nouvelle fois qu’il faut parfois savoir passer outre sa première impression : avant tout, Max de Radiguès est un conteur hors-pair qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Le suspense et le rythme soutenu de la narration sont bien servis par le découpage serré des cases.

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À la réflexion, la simplicité du dessin permet à l’auteur d’aller à l’essentiel. La palette de couleurs douce et simples évoque bien la Scandinavie. Les décors souvent épurés à l’extrême lui permettent de se concentrer sur les jeunes héros, leurs péripéties et leurs ressentis. Et surtout, le trait simple et la rondeur des personnages (impossible de ne pas penser à Tintin !) donnent un charme enfantin et rassurant à la bande-dessinée. À travers la soif de découverte, les doutes et la tendresse mêlée d’agacement de Stig et Tilde, Max de Radiguès parle très bien de l’adolescence et des relations entre frères et sœurs.

Une bande-dessinée d’apprentissage dépaysante célébrant l’aventure, la débrouillardise et la solidarité. Une pépite pour la bibliothèque familiale !

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Lu en janvier 2019 – Sarbacane, 13,50€

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1 temps (de Henri Meunier et Aurore Petit, 2018) et Chaque seconde dans le monde (Bruno Gibert, 2018)

Difficile pour les tous petits de prendre conscience du temps ! C’est à n’y rien comprendre : les moments de jeux prennent fin en un clin d’œil alors que la journée de classe (ou l’attente de son anniversaire !) peut sembler très longue – mais pas aussi interminable que de patienter pour une durée indéfinie dans une salle d’attente ou dans un avion. Une journée ou une minute peuvent sembler immenses… ou négligeables ! Pour nos têtes blondes, chaque saison représente une éternité et un an dure un siècle et pourtant, la perspective très lointaine de parvenir au bout de la vie les inquiète. Impossible de réaliser le temps de la vie de leurs parents et de leurs grands-parents ; mais les enfants ne s’en passionnent pas moins pour les dinosaures, les chevaliers et les autres acteurs d’un passé antédiluvien. Sujet difficile, donc, que le temps. Mais il structure la journée, l’année et la vie et il s’agit donc là d’un enjeu incontournable. Il est tellement plus facile de patienter jusqu’au retour d’un parent ou jusqu’aux vacances quand on peut se représenter le temps que cela représente !

1 temps.jpgHenri Meunier, Aurore Petit et les éditions du Rouergue nous proposent un merveilleux album pour aborder concrètement cette thématique avec les enfants. Nous observons un enfant qui lance un caillou dans l’étang. Au fil des pages, des heures, des saisons, des années, le décor se transforme, nous invitant de façon très ludique à scruter les traces du passage du temps : transformations du paysage, cheminement des randonneurs, trajectoire de l’avion et de l’escargot, chenille qui se transforme… Le lecteur est également interpellé par le texte : qui du caillou, de l’enfant ou de l’étang était là le premier ? Combien de temps le caillou met-il à tomber ? S’agit-il vraiment du même enfant ? Le temps a-t-il un début et une fin ? On se laisse volontiers entraîner dans cette agréable et amusante méditation qui nous ferait presque oublier le temps qui ne cesse de s’écouler… Jusqu’à ce que, plouf, le livre touche à sa fin et nous ramène aux préoccupations du présent !

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Lu à voix haute en janvier 2019 – 1 temps, Le Rouergue, 14,50€

 

Chaque seconde dans le monde.jpgJe profite de cette chronique pour évoquer un autre bel album sur le sujet du temps que mes parents ont eu l’idée formidable d’offrir à Hugo pour Noël – et qui remporte depuis un succès immense auprès des deux garçons qui le feuillettent presque chaque jour ! Il s’agit de Chaque seconde dans le monde, paru en 2018 chez Actes Sud. L’idée est aussi simple que géniale : chaque double-page présente des statistiques sur ce qui se passe dans le monde au cours d’une seconde. On apprend des choses inouïes, vertigineuses, voire inquiétantes : chaque seconde, deux personnes meurent, mais quatre bébés naissent ; quatorze livres et quarante smartphones sont vendus, 1200 kilos de bifteck et 6000 kilos de sucre sont consommés, la Terre avance de 30 kilomètres autour du soleil, etc., etc. ! Les illustrations stylisées se détachent avec élégance de l’arrière-plan coloré en jouant sur les contrastes. Pour Antoine et Hugo qui adorent mesurer toutes sortes de choses, cet album est une mine d’information inestimable ! Et au-delà du plaisir ludique de prendre précisément la mesure de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement, le défilement des chiffres excessifs et leur mise en regard habile donne à réfléchir sur les dérives du productivisme et de la société de consommation.

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Chaque seconde dans le monde – Actes Sud, 14,90€

Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants (de Coline Pierré et Loïc Froissart, 2018)

Saviez-vous qu’il y a très longtemps, le monde était peuplé d’ogres qui occupaient le plus clair de leur temps à engloutir des enfants ? Oui, vous avez bien entendu, des ogres – énormes créatures bedonnantes, animées d’un appétit insatiable les poussant à se goinfrer du soir au matin de mouflets délicieux et de gosses glacés. Des mômes d’élevage, nourris avec tout ce qu’il faut pour une saveur optimale et apprêtés selon les recettes les plus raffinées. Mais à la réflexion : ces ogres abominables sont-ils si différents de nous – êtes-vous bien certains de ne pas en avoir dans votre entourage ? Qu’adviendrait-il si un jour, par un terrible concours de circonstances, ils devaient se résoudre à admettre que trop, c’est trop ?

À travers cette fable moderne aux illustrations presque caricaturales, voici la réflexion à laquelle cet album sarcastique, voire provocateur, conduit ses lecteurs. Quelques jours après Jefferson de Jean-Claude Mourlevat, voici donc un nouveau livre engagé en faveur du végétarisme, ou du moins d’une réflexivité sur le sens donné à l’alimentation, les excès de la surconsommation de viande et de la malbouffe.

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Ce thème nous parle beaucoup puisque nous avons été végétariens pendant de très longues années, sans toute fois jamais avoir tenté de convaincre d’autres personnes de faire de même. Peut-être parce qu’il s’agit d’un sujet délicat et personnel, tant l’alimentation constitue non seulement une nécessité physique, mais aussi un acte social (il peut, par exemple, être socialement pénalisant de ne pas manger de viande dans mon Sud-Ouest natal !). Peut-être aussi parce qu’il est presque toujours contre-productif d’adopter une attitude moralisatrice sur des choix qui relèvent d’expériences personnelles, voire intimes – l’histoire et des goûts individuels, mais aussi des moyens dont chacun dispose pour se nourrir. En somme, si l’idée de stimuler une réflexion sur des questions qui restent trop souvent impensées est vraiment bienvenue, l’exercice est très délicat, a fortiori lorsque l’on s’adresse à de jeunes lectrices et lecteurs.

Et pourtant, les enfants adorent discuter de problèmes éthiques (il faudra d’ailleurs absolument que je parle sur le blog des Grandes questions philo des 7-11 ans publiées par Astrapi qu’Antoine et Hugo lisent et relisent sans se lasser en ce moment…). Et pourtant, on s’amuse de bon cœur de l’accablement et du désœuvrement des ogres, et des légumes aux formes et aux noms invraisemblables qu’ils découvrent. Et pourtant, aussi bien Jefferson que Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants parviennent à aborder le sujet à hauteur d’enfant, avec humour, légèreté et optimisme…

Puisque les ogres, le jour où ils cessèrent de dévorer des gamins, prirent goût à des saveurs insoupçonnées et même à toutes sortes de choses qui n’avaient plus rien à avoir avec la nourriture. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler ce qu’ils sont devenus, mais le fait est que cette chute ne manque pas de piquant !

Merci aux éditions du Rouergue pour cette lecture aigre-douce. Elle nous a beaucoup intéressés, même si ce n’est pas un coup de cœur pour nous – dans la mesure où les illustrations ne nous ont pas vraiment parlé et où nous avons trouvé dommage que les parallèles qui auraient pu être tirés avec les humains vivant dans la société industrielle soient limités par le caractère un peu forcé de la « conversion » alimentaire des ogres.

Retrouvez ici et ici les avis de Pepita et Céline

Lu à voix haute en janvier 2019 – Le Rouergue, 15,50€

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Jefferson (de Jean-Claude Mourlevat, 2018)

Jefferson – ou l’enquête policière revisitée par Jean-Claude Mourlevat en forme de roman animalier… Un résultat détonnant, bourré d’humour, de fantaisie, de rebondissements et de sagesse. Ce n’est pas un coup de cœur, mais un coup de foudre !

Jefferson est un personnage auquel on s’attache d’emblée : ordonné, consciencieux, coquet, sensible et un brin timide, ce jeune hérisson féru de géographie déborde surtout de gentillesse et d’attention pour tous ceux qui l’entourent. Les plaisirs les plus simples le mettent en joie : lecture en sirotant une tasse de tisane, moments partagés avec son copain Gilbert, pâtisserie et bonheur d’aller chez le coiffeur, « se faire rafraîchir la houppette »… Ces routines sont bouleversées lorsque, par un terrible concours de circonstances, Jefferson se retrouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Heureusement, il peut compter sur la solidarité indéfectible de Gilbert qui ne manque pas d’idées pour mener l’enquête et démasquer le véritable assassin ! Quitte, pour cela, à devoir s’aventurer au pays des hommes…

Jean-Claude Mourlevat jubile, à l’évidence, en imaginant une galerie d’animaux personnifiés tous plus hilarants et sympathiques les uns que les autres, qui apprennent à se connaître, à comprendre leurs différences et à s’entraider. Le contraste entre les scrupules de Jefferson et la vivacité de Gilbert est drôlissime, même si notre mention spéciale reviendrait peut-être plutôt au sanglier Walter Schmitt, qui jure un peu trop, ne tient pas en place, mais se montre si spontané et bienveillant. L’humour est omniprésent, les dialogues irrésistibles, ce qui n’empêche pas l’auteur de mener efficacement un récit truffé d’action et de péripéties. On ne peut que se laisser emporter par la plume de Jean-Claude Mourlevat, de la première à la dernière page !

Mi-enquête policière, mi-fable animalière, ce roman évoque avec beaucoup d’espièglerie et d’intelligence le traitement des faits divers et les amalgames – puisque des parallèles sont immédiatement établis avec un autre hérisson, tueur en série légendaire… – mais aussi et surtout les relations entre hommes et animaux. Fidèle à lui-même, même si le registre est très différent de La rivière à l’envers que nous avons adoré il y a quelques mois, l’auteur montre avec force la valeur du sens collectif, du partage, du respect et des petits bonheurs simples. Et nous donne, de façon subtile, à réfléchir sur le traitement réservé aux animaux dans nos sociétés industrielles.

Un roman à découvrir absolument. Si vous n’êtes pas encore convaincu(e), jetez-donc aussi un œil aux avis de Pepita et de Bouma… Nous vous mettons au défi de ne pas fondre de tendresse en découvrant Jefferson !

Lu entre décembre 2018 et janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 13,50€

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Extraits :

« Quand ils se mirent en route, vers dix heures du matin, après avoir dissimulé dans la cabane tous leurs vêtements masculins, n’importe quel promeneur croisé par hasard dans le bois les aurait pris pour deux innocentes jeunes filles en promenade.
Il entrèrent en ville d’un pas hésitant, surtout Gilbert dont les chaussures à talons, un peu courtes, martyrisaient le gros orteils. Comme ils traversaient le parc municipal, deux jeunes cochons, assis sur le dossier d’un banc public, les reluquèrent sans gêne et lancèrent des petits tss tss dans leur dos.
– Mais c’est hyper désagréable ! se révolta Jefferson sans se retourner. Je m’en rendais pas compte. Je le ferai plus, tiens.
– Mais tu l’as jamais fait, lui fit remarquer Gilbert.
– Ah oui, c’est vrai. Alors disons que je le ferai jamais. »

« – Monsieur Bonnepatte, bonjour !
– C’est quoi ce nom débile ? demanda Jefferson dès que Roland se fut éloigné.
– Bonnepatte ? C’est le nom de l’ingénieur qui a inventé le chauffage central. Enfin, son vrai nom, c’est Bonnemain, j’ai juste changé un peu. Râle pas, tu es bien content d’avoir juste à tourner le bouton de ton radiateur pour avoir chaud en hiver, au lieu d’essayer de faire du feu avec un silex. »

« – Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! Ah ah ! Ah aaaah !
Mais ils ne pouvaient pas reprendre à l’infini ce refrain absolument stupide. Il fallait des couplets et c’est là que M. Hild montra tout son talent. De sa capacité à inventer dépendait le sort de ses compagnons de voyage et il le fit si bien qu’on eut l’impression que la chanson existait depuis toujours :
– Dans son cachot sordide / Léonard de Vinci / en prisonnier candide / se lamentait ainsi :
Des rimes riches en plus ! Le car entier entonna le refrain, tous redoublant de grands coups de poing :
– Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-moi d’là ! Ah ah !
M. Hild reprit de sa voix basse et improvisa brillamment un deuxième couplet :
– Dans une prison sinistre/ deux vaillants hérissons/ se plaignant au ministre/ chantaient à l’unisson :
– Ouvrez ! Ouvreeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! braillèrent les vingt-huit Ballardeaux pour couvrir les coups qui résonnaient à nouveau dans la soute. »

Le collier du géant (de Michael Morpurgo, 2018 pour la présente édition)

Les enfants peuvent parfois concevoir des projets inattendus et les mettre en œuvre avec une ténacité qui confine à l’obstination ! Cherry, onze ans, par exemple, a passé chaque jour de ses vacances en Cornouailles à traquer chaque coquillage de la plage pour en faire le collier le plus long jamais fabriqué – un collier de géant ! Et lorsqu’approche le moment de repartir, la fillette est déterminée à tout mettre en œuvre pour finaliser cette œuvre spectaculaire. Si bien que toute à son entreprise, elle ne se rend pas compte que les nuages s’amassent au-dessus de la plage, que le vent se lève et que la marée monte…

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Michael Morpurgo signe un album aux allures de conte. Cheryl est une petite fille sympathique, vive et imaginative, qui semble s’animer grâce aux illustrations tendres et chaleureuses de Briony May Smith. Son projet démesuré est de ceux qui parlent aux enfants et à tous ceux qui l’ont été un jour : impossible de ne pas vibrer avec elle à l’idée que le collier reste inachevé !

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Mais cet album étrange nous entraîne aussi, comme le font souvent les contes, sur les chemins de ce qui nous terrorise le plus : l’angoisse d’être livré à soi-même, vulnérable face à des dangers aux contours indiscernables, et bien sûr la peur de la mort. À tel point qu’on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un récit enfantin, d’une fable, d’une histoire d’épouvante ou d’un drame. La qualité d’écriture de Michael Morpurgo transporte ses lecteurs, jeunes ou moins jeunes, les faisant passer par tous les sentiments, de la tendresse et l’amusement à la terreur et l’horreur. La tension narrative, qui semble au summum de la première à la dernière page, fait de cet album une lecture magnétique qui se découvre d’un trait.

Impossible, donc, de rester insensible à l’histoire de Cherry. Encore sous le coup de la fin, glaçante, je me suis demandé si les sentiments mitigés que Hugo et moi avons ressentis en refermant le livre étaient dus au caractère tragique de l’histoire, un peu surprenant dans un livre adressé aux lecteurs à partir de 7 ans. Ou à une ambivalence face à la morale qui me semble émerger de cette histoire – alors que nous aimons tant les histoires qui nous font rêver d’aventures enfantines vécues par des gamins intrépides, quitte à faire abstraction le temps d’une parenthèse de lecture des dangers qui les guetteraient dans le monde réel…

Lu à voix haute en décembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13€

Le collier du géant