Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’islam raconté et expliqué, de Ramzi Assadi et Hélène Aldeguer (Saltimbanque, 2020)

La religion musulmane est la deuxième de France en nombre de fidèles, après le catholicisme. Pourtant, elle reste mal connue et associée à toutes sortes de préjugés exaspérants. Je me souviens avoir réalisé à quel point j’en étais ignorante en suivant un cours sur le « monde musulman » pendant mes études de science politique. J’aurais été assurément très intéressée dans ma jeunesse de lire ce documentaire qui s’adresse à celles et ceux qui ont envie de mieux comprendre l’islam.

L’album se structure en deux parties : la première raconte l’histoire de l’islam en se focalisant sur la vie et le rôle de Mohammed avant d’aborder rapidement la division entre sunnites et chiites ; la seconde présente les fondamentaux de la religion musulmane – prophètes, mythes fondateurs, valeurs, pratiques et mosquées célèbres.

L’ensemble est informatif, à la fois précis et accessible. Sublimées par les couleurs et la poésie des illustrations de Hélène Aldeguer, ces pages disent l’essentiel, permettent de mieux saisir le sens de rites dont on a forcément entendu parler, décryptent les mots – hégire, minbar, oumma, mektoub, zakat, mais aussi le polysémique djihad. Les liens avec les autres religions monothéistes sautent aux yeux : on retrouve les mythes d’Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse ou David, même si les protagonistes portent des noms un peu différents. Nous avons également été intéressés par les différentes facettes de l’héritage arabo-musulman. Nous lui devons des mots français comme « mirage » ou « génie », nos chiffres arabes, les Contes des Mille et Une Nuits, d’influentes universités ou encore certains principes de médecine et de pharmacie.

Un livre riche et beau, donc. Cela dit, j’aurais aimé une distinction plus claire entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire, comme je l’ai appréciée dans La Bible racontée et expliquée, dont je parlais très récemment. Par exemple, le prologue de l’éditeur s’adresse au lecteur avec ces mots : « En 610, un événement se déroule en Arabie, qui va changer le cours de l’histoire. Un homme, du nom de Mohammed, reçoit la visite d’un ange, qui lui parle au nom de Dieu. »  Ou page 24, on peut lire : « Chaque phrase du Coran est mot pour mot ce que l’ange Djibril a dit à Mohammed. Pour les musulmans, le Coran contient donc la parole de Dieu. » D’autres passages mettent mieux les croyances en contexte. Le livre aurait gagné à le faire de façon plus systématique ; la salutaire déconstruction des clichés à laquelle il participe n’en aurait été que plus saisissante.

Lu en novembre – décembre 2020 – Saltimbanque, 16€

Extraits

« Le mot français mirage vient du mot arabe mi’raj qui désigne ce fameux voyage de Mohammed  à travers les sept cieux. »

« Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de certains musulmans fanatiques, appelés les « islamistes ». Ils font la guerre en prenant comme prétextes certains versets du Coran qui parlent des guerres de Mohammed. L’immense majorité des musulmans est fermement opposée aux islamistes et choquée par leurs actes jugés barbares. »

« En 624 environ, Mohammed instaura la constitution de Médine. C’était un document détaillé dans lequel étaient rappelés les grands principes fondateurs de cette nouvelle cité-État : finance, armée, justice… Elle affirmait la liberté pour chacun de pratiquer sa religion, elle instaurait aussi l’aide aux plus pauvres, elle dictait de nouvelles règles en matière d’héritage, de mariage et de commerce. »

La Bible racontée et expliquée, de Jean-Michel Billioud, illustrations de Hélène Georges (De La Martinière Jeunesse, 2016)

Que l’on soit croyant ou non, la Bible constitue un réservoir incontournable de mythes fondateurs, de symboles et de références culturelles (du moins dans les sociétés occidentales). Même pour ceux qui, comme nous, n’optent pas pour une éducation religieuse, la Bible peut se lire comme un récit mythologique qui reste essentiel pour comprendre d’où viennent notre semaine de sept jours, les fêtes juives, chrétiennes ou musulmanes qui rythment l’année, des symboles comme celui de la colombe ou encore une foule d’expressions comme « tour de Babel », « les trompettes de Jéricho », « un jugement de Salomon », « pauvre comme Job », etc.

Cet album me semble offrir une excellente entrée dans les textes bibliques. Les illustrations sont attrayantes, le livre bien conçu et informatif. Les principaux épisodes sont développés sur une double-page chacun avec, au centre, un récit illustré qui se lit comme une histoire – ou, dans notre cas, comme l’un des fameux feuilletons de mythologie grecque de Murielle Szac.

« À toutes les époques, la Bible est traduite, commentée, retranscrite. Or, aucune interprétation n’est neutre ! Les auteurs font toujours des choix : ils valorisent certains personnages, certaines scènes ou événements en fonction de leur propres idées et de leur époque. »

Sur les côtés, de petits paragraphes mettent chaque chapitre en perspective, anecdotes, cartes et frises chronologiques à l’appui. Ces informations sont à la fois accessibles et véritablement captivantes (je vous en ai mis quelques exemples en extraits ci-dessous pour que vous puissiez vous en faire une idée). Avant tout, elles reviennent sur le contexte historique dans lequel s’enracine chaque mythe en mobilisant des recherches archéologiques. Nous avons été fascinés de voir les épisodes bibliques mis en lien avec les modes de vie en Mésopotamie ou en Égypte, les mythes préexistants, le climat, la faune et la société, les rivalités entre nomades et agriculteurs, le statut des femmes, le développement du droit ou encore l’essor des relations commerciales.

Nous avons également été intéressés par les informations variées sur la réception des textes bibliques : les déplacements de sens liés aux traductions, la réception artistique et littéraire de la Bible ou encore les fêtes et rites qui la célèbrent dans les religions monothéistes. L’auteur identifie des ponts avec ces dernières, revenant par exemple sur la façon dont certains épisodes sont évoqués dans le Coran.

Parvenir à proposer tout ça à hauteur d’enfant est un vrai tour de force ! Cela dit, cela reste passionnant pour un.e adulte. Autant dire que je recommande chaleureusement cet album pour se familiariser avec la Bible.

Lu en 2020 – De La Martinière Jeunesse, 19,90€

Extraits

« Bien avant que la Bible ne soit écrite, de nombreux peuples du Proche-Orient expliquent la création de l’humanité à travers des mythes. Pour les Babyloniens, l’homme a été créé avec le sang et la chair d’un dieu. En Égypte, c’est le dieu Khoum qui a modelé l’homme sur un tour de potier. »

« Selon la Bible, l’arche de Noé mesure 157m de long et 26 de large. C’est beaucoup plus que le bateau le plus ancien, retrouvé par des archéologues en 1974. Les auteurs de la Bible ont exagéré d’autres détails : selon eux, Noé serait âgé de plus de 500 ans ! »

« Les différentes catastrophes qui s’abattent sur l’Egypte peuvent être une succession de calamités liées les unes aux autres. Les grenouilles envahissent les terres car elles fuient les eaux polluées du Nil. Puis elles meurent à leur tour créant une pullulation d’insectes parasites (moustiques, taons) puisque ces batraciens en sont les prédateurs. Logiquement, cette multiplication peut provoquer des épidémies. »

« Dès 1881, l’écrivain italien Carlo Collodi écrit les aventures du pantin Pinocchio. Comme Jonas, le pantin et son père Gepetto sont avalés par un gros poisson puis recrachés sur le rivage. Une fois sauvé, Pinocchio est transformé en véritable petit garçon. L’histoire est sûrement inspirée par cet épisode biblique ! »