L’Attrape-Malheur, de Fabrice Hadjadj, avec les illustrations de Tom Tirabosco (La Joie de Lire, 2020)

« Alors vous demandez : quel pouvoir lui a valu pareil surnom ? Allons, nous y arriverons bientôt. Sachez pour l’heure qu’il s’agissait d’un pouvoir étrange, double, tellement double qu’on pouvait aussi bien le prendre pour une espèce d’impuissance. On n’aurait su dire, au fond, qui s’était penché sur son berceau : Clochette ou Carabosse ? Peut-être les deux en même temps, en se cognant la tête. »

Il était une fois un garçon nommé Jakob mais qui fut plus connu sous le nom d’« Attrape-Malheur ». Tiens Jakob ! Comme l’un des frères Grimm. Et le récit commence justement comme un conte : un couple de meuniers dont le vœu d’avoir un fils finit par s’exaucer ; mais on découvre bientôt que l’enfant est affublé d’un pouvoir étrange, à la dois don et malédiction. Invulnérable face aux blessures qui lui sont infligées, il prend sur lui celles dont souffrent ceux qui l’aiment. Comment vivre et aimer dans ces conditions ? Jakob serait-il condamné à cheminer seul, dans le monde inquiétant qui est le sien ?

Le premier volet de cette trilogie nous plonge dans un univers médiéval de villes fortifiées et de champs, de moulins et de remparts, de seigneurs et de lanceurs de couteaux, de chevaux et de mandolines. Un monde à mille lieux du nôtre, mais la vie, ses épreuves et ses dilemmes n’y sont pas si lointains : la peine de s’arracher à une enfance heureuse et à ses parents, la grâce et l’infortune d’être différent,  la difficulté de trouver sa place dans un monde fondamentalement ambigu.

L’Attrape-Malheur a captivé toute la famille et nous n’avons fait qu’une bouchée de ses 280 pages. Avec ce premier roman jeunesse, Fabrice Hadjadj s’impose comme un grand conteur, brille par son art d’interpeller le lecteur, d’associer les mots avec l’entrain d’une comptine, de composer des dialogues savoureux et d’imaginer des personnages hors du commun. Outre le héros de l’histoire, qui nous touchés dans sa simplicité et son humanité, j’aurais envie de parler par exemple d’Avner, le mime-poète, qui « taille dans l’étoffe de nos songes, travaille avec la matière de notre mémoire » pour déployer des univers entiers dans notre imaginaire.

« On ne sait pas qui de Ragar ou d’Altemore va le premier tenter d’annexer la Brandes puis la Contrée, mais l’une et l’autre vont tôt ou tard devenir le terrain de leurs luttes. »

La construction de son intrigue autour d’un parcours initiatique riche de péripéties, d’embuscades et de rencontres fait preuve d’une grande maîtrise. L’univers s’étoffe petit à petit et on découvre que la Contrée paysanne d’où vient Jakob n’est qu’une province d’un royaume plus vaste, lui-même menacé par un empire plus vaste encore où une guerre oppose les tenants de la nature à ceux du progrès technique. Des affrontements qui restent à l’arrière-plan dans ce premier tome mais qui contribuent déjà à piquer notre curiosité, au même titre que ce cavalier qui semble suivre Jakob à la trace, si bien encapuchonné de noir que l’on ne distingue pas son visage…

« Croyez-vous que toutes les joies saignent ? »

Ce roman a sa façon particulière de questionner les dilemmes moraux et l’ambivalence du bien et du mal, de l’amour et du « progrès », à l’image de la dialectique des dialogues de frères siamois de l’histoire qui ne tombent jamais d’accord.

Un conte fantastique aux accents modernes, d’une grande originalité, en lice pour le Prix Vendredi qui sera décerné le 2 novembre prochain. Texte et illustrations crayonnées en noir et blanc en font un vrai bonheur de lecture à voix haute.

Extraits

« Même les frères siamois peuvent se faire la guerre, remarque Pacôme, alors pourquoi pas un père et son fils ? La seule différence, c’est que quand un siamois tue l’autre, il meurt aussi. Ça le pousse à faire un peu plus attention, à avoir un minimum de prévenances. »

« Il faut ici suspendre notre récit pour répondre à une objection que n’ont pas manqué de se permettre ceux qui nous écoutent (nous entendons vos murmures) : comment se fait-il que Jakob ne paraisse pas deviner la seconde moitié de son pouvoir ? Ce qui s’est passé avec ses parents, ce que vient malgré lui de laisser échapper Barnoves – vous pourriez le voir encore à cet instant en train de s’étouffer avec sa feuille imaginaire – tout cela ne devrait-il pas alerter Jakob, éveiller ses soupçons, lui mettre assez de puce à l’oreille pour qu’il se la gratte vigoureusement ? »

« – Pour ma part, je pense que Barnoves a raison, dit Côme. Ce sont des sbires d’Altemore qui ont reçu ordre de se faire passer pour des partisans de Ragar.

– Qui sait ? dit Pacôme. Ça pourrait être aussi des partisans de Ragar qui se font passer pour des sbires d’Altemore qui essaient maladroitement de se faire passer pour des partisans de Ragar pour qu’Altemore porte le chapeau et de l’attaque et du mensonge… une ruse au carré, quoi… »

Lu en octobre 2020 – La Joie de Lire, 17,90€

Les fleurs sucrées des trèfles, de Cédric Philippe (Éditions MeMo, 2020)

« Ne vous arrive-t-il jamais, en grattant un ticket de loterie ou en piochant une carte sur la pile, d’être convaincu de gagner ? De sentir le roi au sommet du paquet, de jurer que le chiffre gratté avec la petite cuillère va remporter un lot ? À cet instant, un feu rayonne en vous, une confiance : vous tenez mille paillettes de chance au bout de doigts. Mais qui allume ce feu, qui sème ces paillettes ? »

Il y a quelques années, Antoine nous a pris de court en nous demandant à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, si ce qui comptait le plus selon nous était « la chance ou la raison ». Il était convaincu que l’essentiel était question de hasard, nous avions tant bien que mal tenté de le convaincre qu’il avait surtout prise sur la raison. Mais il faut bien le dire, la chance passionne les enfants et on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus présente en littérature jeunesse. Excellente idée, donc, de lui consacrer ce roman jalonné de dés, d’étoiles filantes, de pattes de lapin et, bien sûr, de trèfles !

Ce livre est l’un des plus étranges et intéressants qu’il nous a été donné de lire récemment. Comment vous dire ? Peut-être quelque chose à la frontière entre un conte, Alice au pays des Merveilles et un film de David Lynch ? D’abord cet objet-livre magnétique, avec sa tranche verte et sa couverture luxuriante. Ce prologue qui sonne comme une comptine, une petite fable sur la chance, raconté par un narrateur mystérieux que l’on ne retrouvera qu’à la toute fin. Puis se noue une intrigue grave autour d’Agathe qui apprend que son oncle adoré souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? La voici partie chasser les trèfles à quatre feuilles, armée d’une volonté sans faille et de l’espoir fou que cela fera guérir son oncle…

Les dessins en noir et blanc (que nous avions déjà tellement aimés dans La petite épopée des pions) font incursion dans le texte, s’y substituent, même, sur des doubles-pages foisonnantes qui nous donnent envie de partir nous-mêmes en quête de chance.

Quel incroyable décor que le jardin de la famille d’Agathe ! Le regard des enfants en enchante chaque parcelle, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête et la font grandir.

Les dialogues sont désopilants, tour à tour drôles, absurdes, pleins de réflexions piquantes sur le jeu du hasard, l’art de déjouer les sciences prédictives, les liens entre chance et bonheur et la façon dont la fortune se distribue. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix…

En cours de route, j’ai craint que les enfants ne soient déconcertés par la complexité de ces questionnements et la bizarrerie de cette déambulation entre rêve et réalité. Et bien pas du tout, nous avons lu ce livre en trois jours et sans fléchir. Curieux de connaître l’issue de cette quête à l’enjeu vital, ils ont beaucoup ri et aimé se confronter à l’étrange et à l’absurde.

Alors, tenterez-vous votre chance avec ce roman ?

Extraits :

« C’est dans ce jardin, un soir d’été, que commence l’histoire d’Agathe. Si vous la rencontriez – et en fait, vous la rencontrez, puisqu’elle vous sourit en ce moment même, en face de vous – elle vous dirait simplement : je m’appelle Agathe, j’ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance et une nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l’appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s’échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs. »

« – Poisson, Yvon va mourir.

– Tu n’as qu’à décider que non. Qui est Yvon ?

– Mon oncle. Ses poumons vont se remplir d’eau.

– La belle affaire ! N’a-t-il pas de branchies ? »

« Et si la chance est un grand gâteau ; les gens en mangent des parts et à la fin il n’y en a plus ? Comme le bonheur ? »

Lu en octobre 2020 – Éditions MeMo, 16€

Le musée des émotions. 40 chefs d’œuvre livrent leurs secrets (Elsa Whyte, La Martinière Jeunesse, 2020)

Les émotions qui jaillissent des œuvres d’art, l’art de s’émouvoir… Vaste sujet pour ce documentaire ! La couverture saisissante et les illustrations sublimées par le format majestueux et le papier glacé font de cet album un bel objet-livre, à la hauteur de l’enjeu. Mais ce n’est pas tout : sa construction très intelligente autour de 40 œuvres captive en suggérant plusieurs clés de lecture.

Chacune de ces créations est mise à l’honneur sur une double page et associée à une émotion. Ces œuvres comprennent des incontournables de l’histoire de l’art, comme la Joconde, le Cri de Munch ou Guernica de Picasso. Mais aussi des peintures, des sculptures et des photographies moins célèbres, dont certaines nous étaient inconnues. Page après page, elles esquissent une palette d’émotions aux quarante nuances, montrant ce que tristesse, chagrin, colère, sérénité, déception, honte, souffrance, etc. font aux corps. De petits encadrés zooment sur des détails pour mieux attirer notre attention sur un sourcil froncé, une ride déformant un visage, un torse affaissé, une main crispée, des yeux exorbités, un sourire énigmatique… Le texte interroge chaque scène, tend des perches, invite à sonder les états d’âmes des personnages représentés. Voilà de quoi éveiller la sensibilité artistique des jeunes lecteurs, en leur faisant prendre conscience que chaque œuvre renferme une histoire !

L’ensemble est classé par ordre chronologique, permettant de découvrir les principales périodes artistiques et leurs mouvements les plus importants. Un voyage dans le temps fascinant car il donne à voir comment les émotions et leur expression, que l’on pourrait croire universelles, changent au fil des siècles. Ainsi ces pleureuses à la forme triangulaire déconcertante, figurant leur buste et leurs bras saisissant désespérément leur tête, sur une céramique vieille de près de 3.000 ans, témoignent de la façon dont la tristesse pouvait être représentée pendant l’Antiquité. Et en même temps, les « têtes de caractère » sculptées au 18ème siècle par Franz Xaver Messerschmidt ont un côté outrancier qui n’est pas si éloigné des caricatures contemporaines.

Un album très riche, que nous avons parcouru de la première à la dernière page, et qui donne envie d’aller voir plus loin sur certaines œuvres et leurs artistes. Vous l’aurez compris, le musée des émotions vaut le détour !

Lu à voix haute en septembre 2020 – La Martinière Jeunesse, 18€

Le merveilleux, de Jean-François Chabas (Les Grandes Personnes, 2014)

« Au cœur de la roche mère gorgée de silicium, de fer, de titane et d’aluminium, s’introduisit le magma, lors des mouvements capricieux de l’écorce terrestre ; des forces colossales exercèrent leur pression. La chaleur irradia, puis s’en alla, irradia de nouveau. Mille alchimies complotèrent à la création de la pierre, qui enfin naquit. Quand l’œuvre fut achevée, elle demeura tapie dans le ventre de la montagne. Longtemps, très longtemps, le saphir attendit son heure. »

Dès la lecture à voix haute des premières lignes, la curiosité de toute la famille était à son comble. C’était évident : nous avions à faire à un texte hors norme qui ne manquerait pas de nous prendre de court. Quelle belle idée de construire ce récit non pas autour d’un schéma narratif classique mais avec pour fil conducteur un objet. Pas n’importe lequel ! Une pierre précieuse parmi les précieuses, un saphir d’un bleu incroyable et à l’ovalité parfaite, un joyau aux airs de talisman, émettant une lueur presque magique. Un rayonnement qui vient éclairer de façon saisissante la nature de ceux qui entrent en sa possession – et, plus largement, les forces qui travaillent le monde à la fin de l’époque victorienne.

Jean-François Chabas nous fait entendre un chœur de voies singulières qui témoigne de la capacité de la littérature à croiser plusieurs regards. Car chacun des propriétaires du saphir y projette quelque chose de différent – un signe de la bonté divine, une fortune avec un grand « f », un symbole de pouvoir, quelque chose d’infiniment pur qui questionne la corruption des hommes – ou tout simplement une pierre d’une dureté inouïe, parfaite pour affûter des lames. Invariablement, le Merveilleux agit comme un révélateur de l’âme humaine, comme un catalyseur de rebondissements captivants.

Happés par cette lecture, nous aurions aimé qu’elle dure plus longtemps. Pas facile de mettre un point final à une telle histoire ! Le saphir semble aussi inaltérable que la vie humaine paraît éphémère face aux éléments, aux crocodiles, à la faim, aux maladies et aux maux de ce vingtième siècle naissant. J’ai trouvé que l’auteur s’en était très bien sorti, parvenant à boucler sa boucle sur une note poétique et presque mystique. Mes garçons, qui n’aiment pas les fins ouvertes, m’ont demandé si j’avais déjà mis la main sur le tome 2 ; ils en auraient voulu « au moins une cinquantaine de pages de plus »…

J’ai été heureuse de pouvoir découvrir ce texte fascinant avec eux. La lecture à voix haute nous a permis d’en profiter pleinement en leur faisant un peu de sous-titres sur le contexte historique qu’ils n’ont pas encore étudié à l’école (colonisation, conflit irlandais, socialisme, etc.). S’il est lu en solo, il me semble que ce texte s’adresse à des lecteurs plus âgés, à partir de la fin du collège et sans limite d’âge.

Un grand merci à Sylvie qui m’a recommandé Le merveilleux – et par la même occasion fait connaître Jean-François Chabas dont nous allons sans tarder lire d’autres livres !

Extraits

« Calé contre le bloc protecteur, le vieil homme examina encore le corindon ; c’était un spécimen d’un bleu profond, soyeux, velouté, qui rayonnait dans le clair-obscur. Une pierre extraordinaire. »

« Ce que je ne dirais pour rien au monde à un Anglais, je l’avoue, va comprendre pourquoi, à un Irlandais : je cois bien que je suis tiraillé entre ce qu’on m’a fourré dans la tête depuis l’enfance et surtout dans la Royal Navy, et ce que j’ai vu de mes propres yeux. Pour faire bonne figure et être accepté par les nôtres, c’est comme si je me sentais obligé de clamer que nous sommes supérieurs, nous Occidentaux, et que les Indiens et tous ces peuples d’outre-mer, quels qu’ils soient, surtout s’ils ont la peau basanée, sont des singes imbéciles. Mais dans l’intimité de mon âme, je sais que ce n’est pas la vérité, et que le quota d’ânes bâtés est le même partout ; celui des gens brillants également. Il y a en Inde des indigènes fascinants, qui l’emportent en grandeur de sentiments et en élévation de l’esprit sur la plupart des Blancs. Voilà qui est dit. Et puis, je traine cette culpabilité, vois-tu, qui ne cesse de grandir à mesure que passent les mois. Maintenant que je n’ai plus de crétins du même acabit que ma pauvre personne pour m’encourager à penser qu’on peut gruger ces moricauds sans dommage, je me retrouve acculé à la vérité vraie : j’ai escroqué beaucoup de ces gens, des âmes simples qui se sont fait dépouiller sans comprendre. Le plus effrayant, c’est d’avoir pris conscience de l’ampleur de la chose. Car je n’étais pas seul à agir ainsi.

Qu’est-ce que l’Empire britannique, sinon une gigantesque entreprise de pillage de peuples qui ne nous sont rien, et surtout qui ne nous avaient rien demandé ? »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Les Grandes Personnes, 14,50€

Le caïman, de Maria Eugenia Manrique, illustrations de Ramon Paris (La Martinière Jeunesse, 2020 pour la traduction française, 2019 pour l’édition originale en espagnol)

« L’amour est un tourbillon de pureté originelle. Même l’animal féroce chuchote son doux chant. »

On a beau aimer les bêtes, il y a de quoi s’interroger : cette croyance joliment mise en mots par l’artiste chilienne Violeta Parra, citée en incipit, ne pourrait-elle pas être un peu risquée ? Est-il raisonnable de se fier aux sentiments d’un redoutable prédateur ? L’incroyable amitié racontée par cet album suggère que oui – certains animaux pourraient même surpasser les humains en loyauté et en fidélité !

Sur les rives d’un fleuve, au Venezuela, Faoro sauve un petit caïman en l’emmenant chez lui (car les caïmans sont des prédateurs, mais aussi et surtout les proies des humains qui les chassent pour leur peau). C’est le début d’une longue relation. Le bébé, qui tenait dans la main du jeune homme, devient un animal majestueux de plusieurs mètres de long…

Nous avons eu un coup de cœur pour les illustrations très graphiques de Ramon Paris qui rendent hommage, en doubles-pages, à la beauté luxuriante de la nature vénézuélienne et à l’esthétique des années 1970. À la fois élégantes et sensibles, elles sortent vraiment de l’ordinaire. L’artiste n’en fait pas trop, faisant même le choix de laisser des « vides » et de ne pas coloriser certains éléments et espaces. Mais ses lignes fascinantes insufflent beaucoup de vie au décor comme aux personnages.

En tournant les pages pour la première fois, je me suis dit que l’autrice aurait pu créer plus de tension narrative en suscitant des doutes quant à l’issue de l’histoire. Elle fait le choix de dérouler le récit tranquillement, faisant la part belle à la douceur, la gaieté et à une certaine mélancolie. La magie opère, puisque ce livre a emporté tous les enfants de notre entourage, de 4 à 11 ans. Et les dernières pages nous prennent de court, lorsqu’on réalise avec sidération que l’on vient de lire une histoire vraie.

Un album de toute beauté pour les ami.e.s des animaux, mais aussi pour celles et ceux qui les craignent.

Lu à voix haute en août 2020 – La Martinière Jeunesse, 12,90€

La tribu des Zippoli, de David Nel.lo (Actes Sud Junior, 2019)

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Ah, le monde des livres, ses passionnés de littérature, ses bibliothèques aux rayonnages débordant de toutes sortes de bouquins et grimoires ! Une bulle d’évasion, un petit paradis pour les mordus de lecture ; un univers impressionnant, voire imperméable pour d’autres. Et pourtant, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe quelque part, pour chacun(e), les plus récalcitrants compris, LE livre qui lui ira droit au cœur et saura éveiller le plaisir de lire… On parie ?

Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée de ce livre à voix haute. L’intrigue se noue rapidement lorsque Guillem, le seul de sa famille à ne pas aimer lire, est sommé de choisir un « livre sans images ». Il jette son dévolu sur un volume plein de poussière, sans se douter un instant de la surprise qui l’attend, dès les premières lignes…

« En lisant les premières pages du livre, il fut frappé de stupeur : ‘Bienvenue dans la tribu des Zippoli, Guillem. Tu as mis très longtemps à nous découvrir, mais ne sommes pas fâchés…’ Le livre manqua de lui tomber des mains. D’un geste brusque, Guillem le referma et respira profondément. Ensuite, il se mit à réfléchir : c’était peut-être une coïncidence. Il y avait beaucoup de Guillem dans le monde, non ? »

Les questions se bousculent et nous tiennent en haleine chapitre après chapitre : quel est ce livre et quel lien a-t-il avec Guillem ? Comment est-il arrivé là ? Cela pourrait-il avoir à faire avec la bibliothécaire qui a décidément de airs de sorcière ? Sans parler de l’histoire dans l’histoire qui nous emporte dans un monde imaginaire surprenant aux contours mouvants !

Voilà un petit roman imaginatif, tendre et inspirant, à mettre entre les mains des enfants dès l’école primaire. Certes, nous avons refermé ce livre avec le sentiment qu’il y aurait eu largement matière à étoffer, à creuser et à prolonger, tant l’idée principale est riche et certains fils secondaires peu développés. Mais nous n’en avons pas moins apprécié la plume vive de David Nel.lo et la subtilité avec laquelle il célèbre tout à la fois le plaisir de découvrir la magie de la littérature, la liberté de lire à sa manière et les moments de partage autour d’un livre.

Lu à voix haute en juin 2020 – Actes Sur Junior, 13,80€

Non ! de Jeanne Ashbé (L’école des loisirs, 2008)

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Ce soir, je vous parle d’un temps où je n’avais pas de blog…

On me demande souvent à quel moment nous avons initié nos lectures du soir. Et bien, pratiquement depuis la naissance d’Antoine. Impatiente de partager cela avec lui, j’ai très vite pris l’habitude de ce moment quotidien autour de premiers livres qui nous sont restés très chers. Les garçons aiment encore les relire, surtout pour le plaisir de se souvenir. À l’époque, je (re-)découvrais la richesse de l’univers de la littérature jeunesse, mais je me souviens très bien de ce que je recherchais : des livres maniables qui ne craignent pas d’être manipulés et mis à la bouche. Des textes qui sonnent pour le plaisir du rythme et de la musicalité des mots, pour des lectures qui bercent. Et surtout: de vraies histoires, avec ce qu’il faut de tension dramatique. Et oui, même quand on s’adresse à un bébé : en quelques pages, c’est possible ! Plus vite qu’on ne le pense, les petits peuvent savourer le charme des histoires. Elles sont sublimées lorsqu’elles sont explorées ensemble, à voix haute sans hésiter à les jouer un peu…

Certains albums offrent tout cela à la fois. Dans notre collection, ceux de Jeanne Ashbé occupent une place particulière. Prenons Non ! par exemple, l’un des tous premiers livres de la bibliothèque d’Antoine. Un récit plein de suspense (même à la centième relecture, je peux en témoigner !) qui se noue en quelques pages : petit poisson rouge a faim, enfin faim d’un bonbon. Mais grand poisson rouge a dit non, déclenchant un rapport de force qui monte en intensité… jusqu’au dénouement final qui donne envie de se tomber dans les bras.

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Le texte rythmé et rimé, presque musical, entraînant comme une comptine. Et l’objet-livre n’est pas en reste : petit format carré parfait pour les menottes d’un bébé, jolis graphismes colorés qui accrochent l’œil, pages cartonnés qui résistent aux usages éprouvant d’un dévoreur de livres en herbe.

Des années ont passé, chacune marquée par ses lectures. Mais nous connaissons encore par cœur les albums de ce temps-là.

Lu et relu – L’école des loisirs (Pastel), 6€

L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson, 1885 (version illustrée par Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2018)

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Comme nous n’avions pas envie de quitter l’Angleterre victorienne de Miss Charity, je me suis dit que nous avions là une merveilleuse occasion de nous plonger dans un classique qui m’avait beaucoup marquée adolescente : L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Nous avions la chance (merci à mes parents !) d’avoir sous le coude la splendide version illustrée publiée par les éditions Sarbacane dans leur excellente collection « Grands classiques illustrés », point d’entrée somptueux vers l’univers de grands auteurs comme Herman Melville, Mark Twain, Jack London ou, en l’occurrence, Robert Louis Stevenson.

Est-il besoin de résumer cette affaire ultra-célèbre ? Nous voilà aussi perplexes que le notaire Utterson face au comportement insondable du respectable Dr Jekyll. Quels peuvent être ses liens avec l’infâme Edward Hyde ? Pourquoi ce dernier peut-il aller et venir comme bon lui semble chez le docteur ? Comment ce dernier, si plein de vertus, peut-il fermer les yeux sur les ignominies de Hyde ? Pourquoi refuse-t-il d’en parler à ses amis les plus proches et se retranche-t-il dans ses appartements ? Alarmé, Utterson tente de faire la lumière sur ce cas décidément bien étrange…

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Les premières pages sont ardues pour le jeune lecteur peu familier de la langue de la fin du 19ème siècle. Cela vaut cependant vraiment la peine de persister car une fois l’intrigue nouée, impossible de reposer ce livre. Stevenson sait très bien y faire pour piquer notre curiosité et nous donner une bonne dose de frissons ! Antoine et Hugo ont adoré mener l’enquête avec Utterson, recensant indices et témoignages, multipliant les conjectures et tournant avidement les pages jusqu’aux révélations finales. Londres, présentée ici sous son jour le plus sinistre entre ruelles obscures et intérieurs feutrés, offre un décor parfait à l’histoire, sublimé par les illustrations de Maurizio A.C. Quarello.

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Ainsi, cette réédition grand format, cossue comme un salon anglais, permet à la fois de redécouvrir un texte illustre qui se relit vraiment avec plaisir (même en connaissant le fin mot de l’histoire), mais aussi d’en donner l’accès au jeune public.

Et ce texte reste une référence incontournable – peut-être LA référence – pour évoquer les doubles personnalités. Et plus généralement les dilemmes moraux des humains, partagés entre aspiration au bien et tentation du mal, entre civilisation et pulsions. La morale de l’histoire semble débattue. J’ai lu dans ce court roman une critique de la morale victorienne qui impose d’afficher d’hypocrites vertus et honnit tout amusement – ce que mes garçons ont eu beaucoup de mal à concevoir et qui a déclenché des débats animés ! C’est finalement le refus d’admettre certains de ses penchants qui déclenche le dédoublement de personnalité chez Jekyll…

Et Stevenson est quand même un personnage fascinant. J’avais déjà parlé de ses aventures dans ma chronique sur L’île au trésor. Il y aurait mille et une autres anecdotes à raconter. Saviez-vous par exemple que L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde lui fut inspiré par l’incroyable double-vie de l’Écossais William Brodie, ébéniste vertueux le jour et criminel la nuit ? Ou que l’épouse de Stevenson brûla le premier manuscrit de ce roman, le considérant comme raté ? Il faut croire que la réalité dépasse parfois la fiction !

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Extrait

« Pauvre Harry Jekyll, pensait-il. Le voilà dans de bien vilains draps, si mon intuition ne me trompe pas. Il a eu une folle jeunesse, et cela ne date pas d’hier : mais aux yeux de Dieu, le temps n’est rien. Oui, ce doit être cela : le spectre d’une haute ancienne, le cancer d’un déshonneur resté secret : la punition survient, traînant la patte, des années après que le souvenir en a été effacé et que l’indulgence a excusé le méfait. »

Le notaire, que cette pensée effarait, médita un long moment sur son propre passé, explorant à tâtons les recoins de sa mémoire, de peur d’y trouver le ricanant Polichinelle d’une vieille injustice, monté sur ressort et lui sautant soudain au nez. La biographie de Mr Utterson était pratiquement sans tâche ; rares étaient ceux qui pouvaient examiner leur curriculum avec aussi peu de craintes que l’ami du Dr Jekyll : et cependant, la honte le saisit au souvenir des mauvaises actions qu’il avait commises. »

Lu à voix haute en avril 2020 – Éditions Sarbacane, 23,50€

Thornhill, de Pam Smy (Le Rouergue, 2019)

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C’est une lecture sombre comme une nuit d’encre. Un imposant livre à la tranche noire, plongé tout entier dans les ténèbres, le lierre et les barbelés. Quoi de plus délicieux qu’une bonne dose de frissons partagée en famille, blottis les uns contre les autres sous une chaude couverture ?

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Deux fils narratifs s’imbriquent de façon mystérieuse, avec pour trait d’union l’institut Thornhill, vieil orphelinat désaffecté dont le bâtiment sinistre semble nous écraser. En 1982, Mary y vit un enfer quotidien. Son histoire nous est restituée à travers son journal intime, chronique d’une spirale qui semble sans issue. En 2017, alors que Thornhill ne semble plus peuplé que de mauvaises herbes et de panneaux « interdit d’entrer », Ella emménage dans la maison voisine. C’est plus fort qu’elle, l’adolescente est fascinée par la vieille bâtisse qui n’est peut-être pas si déserte qu’il n’y paraît…

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Les mots tourmentés de Mary nous sont livrés en alternance avec le récit sous forme graphique des explorations d’Ella, dans une cadence inquiétante rythmée par des doubles-pages noires. Texte et illustrations en noir et blanc se répondent parfaitement pour composer une atmosphère glaçante (pas trop quand même, juste ce qu’il faut pour savourer de trembler de concert). Dans la première moitié du livre, nous avons été surtout happés par l’histoire terrible de Mary. La tension monte, au fil des pages, alors que le choc de ces deux destins semble de plus en plus inéluctable. Résultat, malgré quelques flottements dans l’intrigue à certains moments, on ne voit pas vraiment passer les 530 pages de ce pavé… et nous avons trouvé la fin très réussie.

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La mise en scène comporte ce qu’il faut d’escaliers branlants gravis dans les ténèbres, de bruits nocturnes et de poupées brisées. Mais ce n’est pas tout : Thornhill ne se limite pas à un roman qui « fait peur », mais parle de façon juste et terrible des affres de la solitude et du harcèlement.

Plusieurs clins d’œil littéraires nous ont donné envie de découvrir ensemble plusieurs grands romans anglais, notamment Le Jardin secret, de Frances Hodgson Burnett.

Une pépite gothique qui nous a fait forte impression !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en mars 2020 – Éditions du Rouergue, 19,90€

 

Autour de Jupiter, de Gary Schmidt (Bayard, 2019)

Autour de Jupiter_couv

Je ne pense pas avoir déjà lu un roman qui parvienne à insuffler autant de douceur à des thématiques aussi dures. À 14 ans, Joseph a déjà connu la prison, le deuil, la violence et… il est le père d’une petite fille. L’adolescent est confié aux Hurd, famille d’agriculteurs du Maine dont le fils, Jack, nous raconte cette histoire. Joseph parviendra-t-il à surmonter les traumatismes, les préjugés et la solitude pour renouer avec une existence de collégien ? Pour l’heure, ses préoccupations semblent graviter exclusivement autour d’un point focal : le besoin irrépressible de voir sa fille.

L’intrigue est bien construite, jouant sur notre curiosité quant à l’avenir et au passé de Joseph, avec un rythme qui s’accélère dans le dernier tiers du roman. Autour de Jupiter n’est pas de ces lectures qui s’éternisent sur votre table de chevet !

Mais la magie de ce roman réside avant tout dans ses personnages. Joseph, d’abord, personnalité hors-norme, cabossée par la vie qui l’a forcé à grandir trop vite, mais qui ne demande qu’à se révéler. Jack ensuite, si ouvert, attentif et plein de jugement du haut de ses douze ans, dont l’amitié naissante pour Joseph semble capable de surmonter tous les fossés. Son point de vue donne envie d’aller vers les autres, tant il met en relief les surprises que la vie peut réserver à celles et ceux qui parviennent à passer outre leurs préjugés. En miroir, on perçoit de façon très juste l’importance vitale du regard bienveillant et optimiste que posent sur Joseph la famille Hurd ainsi que certains de ses professeurs – de très belles personnes, là-encore. La nature et les animaux (presque des personnages à part entière !) jouent, eux aussi, un rôle de repère essentiel pour la tentative de Joseph de se reconstruire.

Il n’en reste pas moins que le propos est dur, et même terrible. Un roman oxymorique et marquant, en somme, dont je comprends très bien qu’il figure dans les sélections les plus prestigieuses, dont les pépites de Montreuil et le prix Sorcières. Gary Schmidt est un auteur américain dont j’entends de plus en plus parler, cette première découverte me donne pleinement envie de continuer à le lire.

Ne manquez pas la très belle critique de Pépita !

Extraits

« Il ne parle jamais de ce qu’on lui a fait là-bas.
Mais depuis qu’il a quitté cette prison, il ne porte plus jamais de vêtement orange.
Il ne laisse jamais quelqu’un rester derrière lui.
Il ne veut jamais qu’on le touche.
Il n’entre jamais dans des pièces exiguës.
Et il ne mange jamais de pêches au sirop.
– Il n’aime pas tellement le pain de viande, non plus, a dit Mme Stroud en refermant le dossier du Département de la santé et des services sociaux de l’État du Maine.
– Je suis sûre qu’il va adorer les pêches au sirop que fait ma mère, ai-je commenté. »

« – Tu n’es pas seul.
Il a hoché la tête de haut en bas.
– Non, tu n’es pas seul.
– Si.
– Tu m’as, moi.
Il a eu un petit rire triste, avant de répondre :
– Jackie, j’ai toute une vie d’avance sur toi. »

Lu en mars 2020 – Bayard, 13,90€