Krabat ou Le maître des corbeaux d’Ottfried Preussler (1971 pour l’édition originale en allemand)

Lu en mars 2018 – Hachette, 1994, disponible seulement d’occasion

Voici encore un classique très populaire outre-Rhin et dans le monde (les livres d’Ottfried Preussler ont été traduits en près de 60 langues et diffusés à 50 millions d’exemplaires !), mais trop peu connu et lu en France. Une édition plus récente que celle que nous avons pu trouver a été proposée en 2010 par Bayard Jeunesse, avec une traduction de Jean-Claude Mourlevat. Cette édition est, elle aussi, épuisée…

Aux alentours de 1700, dans la sombre province de la Lusace, aux confins du Saint Empire Romain Germanique, Krabat mène une vie de vagabond. Un rêve récurrent le conduit au lugubre moulin de Schwarzkollm où il devient apprenti-meunier. Son quotidien est désormais rythmé par les travaux pénibles et routiniers que Krabat et les onze autres compagnons doivent effectuer tout au long de l’année, sous l’autorité du Maître. Aliéné et obnubilé par cette routine, il n’en perçoit pas moins, lors d’éclairs de lucidité, tout le caractère inquiétant des activités du moulin de Schwarzkollm : qui est vraiment le Maître ? À quels savoirs occultes s’attache-t-il réellement d’initier les apprentis ? Quels dangers encourent ces derniers ? Est-il possible de quitter le moulin infernal ?

La plume alerte d’Ottfried Preussler nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère. Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. L’histoire m’a d’ailleurs beaucoup évoqué un conte du Maghreb, Le neveu du magicien :

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Comme souvent dans les contes, les frissons éprouvés sont à la hauteur du soulagement lors du dénouement de l’histoire : cette lecture n’a pas donné de cauchemars aux garçons !

De nombreux lecteurs font aussi des parallèles avec Harry Potter, paru plus de vingt ans plus tard. Comme Harry, Krabat est orphelin. Comme lui, initié à la magie, il grandit sous nos yeux et doit résister aux tentations de corruption, de manipulation et d’intrusion malveillante dans son esprit. Comme lui encore, il peut compter sur ses amis mais doit se méfier de certains de ses compagnons. Le roman est, d’une certaine manière, plus sombre que ceux de J.K. Rowling : Krabat est vagabond, il connaît la faim, le froid et la domination psychique et physique d’un Maître mal intentionné.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire ce roman vraiment très bien écrit. L’histoire progresse assez lentement, nous donnant l’impression d’être happés par la routine implacable du moulin tout en distillant savamment des éclairs de lumière nous laissant entrevoir ce qui s’y trame réellement et entretenant la tension narrative. Antoine et Hugo ne se sont pas ennuyés une seule seconde, mais il a fallu interrompre la lecture à de multiples reprises pour éclairer le vocabulaire de la meunerie ou le contexte historique – lorsqu’il s’agit, par exemple, des efforts du prince-électeur de Saxe pour recruter des militaires pour livrer bataille contre le roi de Suède, ou même d’expliquer ce qu’est une calèche. Ce roman est parfait pour une première initiation au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté.

Extraits

« Le vieillard s’approcha plus près encore, la mine anxieuse.
– Je voudrais te prévenir, petit. Évite le marais de Kosel et le moulin des Eaux noires. Ces endroits-là, il vaut mieux s’en méfier… »

« Comment était-il arrivé là aussi brusquement ? En tout cas, il n’était pas passé par la porte. L’homme tenait une bougie à la main. Il observa Krabat sans rien dire, puis hocha le menton et déclara :
– Je suis le Maître de ce moulin. Tu peux devenir mon apprenti, si tu veux ; il m’en faut un. Cela te tente ?
– Cela me tente, s’entendit répondre Krabat.
Sa voix lui parut étrangère, comme s’il ne s’agissait pas du tout de la sienne.
– Et que dois-je t’apprendre ? demanda le Maître. La meunerie, ou tout le reste aussi ?
– Le reste aussi, dit Krabat.
Alors le Maître lui tendit sa main gauche.
– Tope-là !
À l’instant où leurs mains se touchaient, une rumeur sourde et des grondements s’élevèrent dans la maison. Cela semblait venir des entrailles de la terre. Le plancher s’incurva, les murs se mirent à trembler, poutres et piliers à vibrer. »

« Tandis qu’ils marchaient vers les maison, il commença à neiger. La neige tombait en jolis flocons légers, comme la farine dont on les aurait saupoudrés à travers un tamis géant. »

Krabat

Plodoc, diplodocus de choc, de Max Kruse (1969 pour l’édition originale en allemand)

Lu en février 2018

Un œuf de dinosaure, surpris par une période glaciaire avant d’éclore, s’est conservé pendant des millions d’années. Il s’agit d’un œuf de plodoc – espèce à la croisée entre dinosaures et mammifères dont seul le Professeur Habakouk Tibatong a identifié l’existence. Or, le professeur n’est pas pris au sérieux dans la communauté scientifique comme dans son voisinage, où l’on regarde d’un mauvais œil ses expériences révolutionnaires d’enseignement de la parole aux animaux. Contraints à l’exil, le professeur, son fils adoptif Tim et Woutz, leur truie – aussi douée pour parler que pour les tâches domestiques – s’installent sur l’île de Titiwou. Là, le professeur poursuit avec succès ses expériences auprès des autochtones : Vava le varan, Ping le pingouin, Mastoc l’éléphant de mer et Pelik le pélican. Le quotidien de tout ce petit monde est bouleversé un beau jour, lorsqu’un iceberg à la dérive s’avère renfermer un mystérieux œuf. Comment se comportera le jeune Plodoc ? La fine équipe de l’île de Titiwou parviendra-t-elle à le protéger des sceptiques et des curieux qui semblent lui en vouloir ?

Cette histoire farfelue se nourrit d’abord de rebondissements tous plus inattendus les uns que les autres : dans ce monde où pingouins et cochons cohabitent comme si cela allait de soi, on finit par ne plus s’étonner de rien. Mais le charme et l’humour du roman viennent surtout de la loufoquerie des animaux dont les accents et les petits problèmes de prononciation rendent la lecture à voix haute très réjouissante. Tous singent des types de personnages – Woutz une ménagère un peu obtuse, Mastoc un grand mélancolique, Vava et Ping deux camarades de classes, complices mais parfois aussi un peu jaloux l’un de l’autre… Le roman devient même franchement satirique lorsqu’il s’agit de tourner en dérision les monarques déchus et les scientifiques imbus d’eux-mêmes. Face à eux, tous les amis de Plodoc font preuve d’une grande complicité et relèvent les défis dans un bel élan collectif !

Selon l’hebdomadaire allemand Die Zeit, les aventures de Plodoc se sont vendus à plus de 800.000 exemplaires à travers le monde ! Quel dommage que ce grand classique de la littérature jeunesse allemande ne soit pas plus connu en France. Sur la douzaine d’épisodes que compte la série originale, seuls cinq ont été traduits – et épuisée, cette série n’a malheureusement pas été rééditée. Nous avons eu la chance de parvenir à mettre la main sur des exemplaires d’occasion de trois des épisodes. La lecture du premier s’est révélée hilarante! Si vous en dénichez aussi, n’hésitez pas à les partager avec de (très) jeunes lecteurs ou auditeurs. À défaut, une adaptation cinématographique a été proposée en 2006.

Les-Aventures-De-Impy-Le-Dinosaure

Extraits

« Habakouk Tibatong venait de passer une nuit entière à travailler […]. Il écrivait encore alors que le jour commençait à poindre. Mais il rédigeait une lettre féroce destinée à son ennemi le professeur Cymbalski, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Mikroskov. Tibatong était à nouveau entré dans une violente colère à cause de lui. Le professeur Cymbalski avait en effet écrit un texte pour un journal spécialisé dans l’étude des animaux préhistoriques, et dans lequel il signifiait publiquement que le « Plodoc » d’Habakouk Tibatong n’existait que dans l’imagination débordante de ce malheureux professeur. Tibatong en était extrêmement courroucé. Il venait de prouver, avec beaucoup de clairvoyance, que les membres de la famille Plodoc se trouvaient à mi-chemin entre les dinosauriens et les mammifères, et il avait truffé sa démonstration de nombreux mots grecs et latins. »

« L’œuf vibra et trembla. On s’agitait à l’intérieur. Il se balança de plus en plus fort, et l’impatience se fit de plus en plus insupportable. L’œuf se fendit tout à coup. Une curieuse tête chiffonnée perça. Elle avait les yeux fermés, un cou qui s’allongeait démesurément… Le corps se dégagea, la coquille vola en éclats. Une créature fripée apparut. Sa peau ratatinée était couverte d’un liquide visqueux et de bribes de coquilles. »

Bibliothèque rose, disponible seulement d’occasion.

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Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca, 2015.

Lu pour la première fois en 2017, Albin Michel Jeunesse, 19€

Voici un album magnifique, en très grand format, dans lequel se plonger pendant les longs mois d’hiver, confortablement installé auprès du feu…

« Les enfants ne disparaissent pas comme ça. Aucune trace sur la neige. Quelqu’un, ou quelque chose avait dû les prendre, mais quoi ? »

Le décor est le pays du grand blanc, une contrée opprimée par une chape de neige et par un pouvoir prédateur. Année après année, toute une génération d’enfants disparaît sans laisser de trace, laissant leurs familles perplexes et dévastées. C’est une héroïne féminine (ce qui reste suffisamment rare dans ce registre pour mériter d’être souligné), pleine de courage et de détermination, qui prendra l’énigme à bras le corps et mènera la révolte, soutenue par une armée d’animaux polaires et majestueux…

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L’intrigue est originale et fonctionne très bien avec les enfants, petits et grands – cet album impose suscite la curiosité de tous. L’action est spectaculaire, pleine de rebondissements et de magie, à la frontière entre conte, mythologie, épopée et récit fantastique. L’album nous plonge dans une atmosphère singulière, glaciale et glaçante, à laquelle contribuent bien sûr les illustrations à couper le souffle, mais aussi le texte qui joue sur les sonorités et les rythmes pour nous donner l’impression de marcher dans la neige. Et le narrateur est le temps: « La vie n’était pas facile au pays du Grand Blanc, car le Roi, comme son père, et son grand-père avant lui, était dur, sévère, injuste, et laissait au peuple à peine de quoi survivre. Moi, je sais tout, mais je ne dirai rien. Je vous raconterai cette histoire comme si je n’avais rien vu. Comme si j’étais né du dernier blizzard. Blanc comme neige. »

Très séduits, nous avons découvert avec plaisir il y a quelques semaines La Malédiction de l’anneau d’or, des mêmes auteurs, dont l’intrigue rejoint celle d’Anya et de Tigre blanc.

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Miss Pook et les enfants de la lune, de Bertrand Santini, 2017

Lu à voix haute en février 2018

Paris, 1907. Miss Pook ressemble à bien des égards à Mary Poppins, mais avec une part d’ombre troublante et assortie d’un dragon volant dénommé Goldorillon, dont on ne sait pas bien non plus s’il doit nous rassurer ou nous inquiéter… La petite Élise, auprès de laquelle la jeune femme se fait employer comme gouvernante, est loin d’imaginer les aventures fantastiques et effroyables qui l’attendent ! Contrairement à l’éditeur, qui dévoile des éléments clé de l’intrigue en quatrième de couverture, je n’en dis pas plus pour préserver la surprise de découvrir les péripéties proprement vertigineuses de ce roman…

Le livre est très beau, avec une couverture mate et brillante magnifiquement dessinée. Nous avons tous été vraiment happés par l’intrigue qui est très efficace – le 1er chapitre est incroyable ! Le cœur du roman décrit l’univers farfelu, trompeur, voire effrayant de Miss Pook. Le tout est parachevé par un final spectaculaire qui vient à la fois bouleverser le cours de l’aventure, la placer sous un jour inattendu, et poser les jalons du tome suivant.

Le roman est conseillé à partir de 10 ans et il peut effectivement être lu par des enfants de cet âge-là, restant plutôt court – 180 pages imprimées en gros caractère, avec des chapitres nombreux et brefs. Cela dit, le texte, très bien écrit, me semble exigeant pour un jeune lecteur ; on dirait que Bertrand Santini s’amuse à utiliser des termes inhabituels, voire incongrus, parce que leur sonorité est amusante: « infundibuliforme », « cacochymes »… Il y a plusieurs lectures possibles et le lecteur adulte voit beaucoup d’allusions ironiques à de grandes évolutions sociales (féminisme, écologie, guerres, clivages sociaux…) que le contexte du début du 20ème siècle permet de mettre en perspective. L’histoire comporte une part de merveilleux, mais aussi une noirceur et un réalisme surprenants dans un roman jeunesse où l’on sent bien que le happy end ne va pas de soi et que tout – absolument tout ! – est possible.

Tout cela n’a pas altéré le plaisir d’Antoine et de Hugo qui se sont vraiment laissés captiver par l’intrigue et ont ri de bon cœur à plusieurs reprises. Ils ont aussi apprécié les très nombreuses références aux légendes et à la mythologie grecque que nous venons justement d’explorer en détail grâce aux « feuilletons » de Murielle Szac.

 

Les rencontres, loufoques et effrayantes, que réserve l’univers de Miss Pook nous ont rappelé Alice au pays des merveilles et les aventures de Jim Bouton. Nous avons également cru reconnaître beaucoup d’emprunts aux univers de Road Dahl – de Sacrées Sorcières à Charlie et le grand ascenseur de verre en passant par tous ses romans mettant en scène des parents ignobles… Pour ma part, j’ai vraiment apprécié le doute qui entoure le personnage de Miss Pook, mais j’ai trouvé les rebondissements successifs peut-être un peu trop nombreux et radicaux pour être crédibles. Il nous restera à découvrir si le deuxième tome tient toutes ces promesses !

Extraits

« Albert Crépin se redressa pour observer la silhouette féminine qui s’effaçait dans l’horizon embrumé. S’il avait recouvré ses esprits, peut-être aurait-il remarqué ce prodige supplémentaire : la jeune femme s’éloignait sur le pont d’Iéna sans laisser la moindre empreinte dans la neige. »

« Les prochaines années seront le théâtre de grands désastres et de terribles guerres, répondit Miss Pook avec sérieux.
La réponse désarçonna la fillette.
– Et dans cent ans ? demanda-t-elle.
– Le vint et unième siècle sera à nouveau le théâtre de grands désastres et de terribles guerres, répéta Miss Pook. Les hommes sont d’incorrigibles chenapans, sais-tu ? Le passé ne leur sert jamais de leçon.
– Et dans deux cents ans, alors ? insista la fillette.
– Au vingt-deuxième siècle, le calme et la paix régneront sur Terre.
– Enfin ! s’exclama Élise. Les hommes auront-ils appris à vivre ensemble ?
– Pas du tout ! répondit la gouvernance. Simplement, il n’y en aura plus !
Élise écarquilla les yeux.
– Dors bien, maintenant, petit ange !
Miss Pook déposa un baiser sur le front de l’enfant et disparut de la chambre sans un bruit. »

« Ah, quelle sagacité ! Quel sens de la déduction ! Nul doute que pour un esprit aussi brillant, résoudre la troisième question ne sera qu’une simple formalité, dit le Sphinx avec une emphase ironique.
La fillette savait que cette troisième énigme se révèlerait un casse-tête effroyable, peut-être un problème d’algèbre bilinéaire, ou un sujet philosophique traitant de l’être et du néant, ou bien – plus exaspérant encore – ce genre de question anodine, mais dont on oublie toujours la réponse, telle que la durée exacte de cuisson de l’œuf poché. »

« En vous retournant, vous découvrirez donc deux Vampires qui vous sourient d’un air affable et apparemment inoffensif. »

Grasset Jeunesse, 13,90€

miss Pook