Chatapouf, espion du Maharadjah, de Pascal Brissy (Poulpe Fictions, 2019)

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Mes garçons sont des amis des bêtes. C’est bien simple, ils sont incapables de résister au charme de la moindre bestiole à pattes, à écailles ou à plumes. À défaut d’accepter de céder à leurs pressions en prenant un animal domestique (dieu nous en garde !), je leur lis volontiers toutes les histoires de lapins, de chien, de renard ou de chat qui me tombent sous la main. Ces livres enchantent les enfants, tout en ayant l’avantage de perdre moins de poils et de faire moins de bêtises qu’un compagnon sur pattes…

Je n’ai donc pas hésité un seul instant en découvrant la bouille inspirée de Chatapouf en couverture de ce roman d’espionnage. Un félin un brin imbu de sa personne, dont la gouaille n’a d’égale que sa gourmandise et son goût de l’aventure !

Offert en cadeau au maharadjah, Chatapouf espérait mener une vie de pacha(t). La réalité sera toute autre : non seulement les jardins grouillent de molosses aussi abrutis qu’agressifs, mais voilà qu’on l’enlève pour placer un micro dans son collier. On a clairement sous-estimé les ressources de Chatapouf qui révèle dans l’adversité la part de fauve qui sommeillait (très profondément) en lui ! Quand il s’agit de déjouer un mystérieux complot, l’épatant matou n’a pas son pareil pour s’associer aux alliés les plus improbables et pour tirer la situation au clair…

Nous avons littéralement englouti ce roman, en deux soirs seulement (et à voix haute) : un moment de franche rigolade frisant l’hystérie ! Cascades et rebondissements s’enchaînent à un rythme vertigineux et font tourner les pages. L’exubérance de Chatapouf et de ses amis alimente un comique de situation qui se double de dialogues truffés de jeux de mots et de (beaucoup de) points d’exclamation. Tout cela n’est pas d’une subtilité folle, mais mes garçons ont ri de bon cœur. Et les aventures de Chatapouf permettent une petite incursion en Inde avec une première découverte du cinéma de Bollywood, des vaches sacrées, des délicieux naans, mais aussi des inégalités.

Une lecture plaisante, donc, qui peut être recommandée dans la catégorie des « premiers romans » idéaux pour les apprentis lecteurs souhaitant se lancer dans un texte plus long. Grâce à l’intrigue efficace, au chapitrage court, aux illustrations qui portent le texte imprimé avec une police de caractère assez grande et bien aérée, gageons qu’ils n’en feront qu’une bouchée !

Extraits

« Il ne faut pas s’y tromper, moi aussi, j’ai une part de tigre à l’intérieur ! (Faut juste bien regarder… Mais si, la petite lueur qui brille dans ma pupille gauche !) D’ailleurs, si je le voulais, je pourrais très bien aller vivre dans la jungle ! »

« Je veux rentrer ! J’ai un palais qui m’attend, des coussins moelleux, une gamelle de croquettes au saumon en forme de « C », comme Chatapouf, un canapé en cuir tout neuf pour faire mes griffes… »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Poulpe Fictions, 9,95€

La légende de Podkin le Brave, tome 3 : Le monstre de cœur sombre, de Kieran Larwood (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Nous en venions presque à souhaiter la fin de l’été pour que vienne le temps de s’installer au coin du feu… pour lire ensemble la suite de la légende de Podkin le Brave. Depuis un an déjà, nous l’attendions en frémissant d’impatience. Le lapereau et ses amis parviendraient-ils à trouver suffisamment d’alliés pour contrer l’attaque des terribles créatures métalliques qui menaçaient de prendre le pouvoir ?

L’histoire nous est toujours restituée par un barde au talent exceptionnel. Il parvient toujours aussi habilement à nous captiver, multipliant les péripéties, prenant des pauses aux moments les plus palpitants et sachant garder dans sa manche d’ultimes secrets et rebondissements. Il faut dire qu’il n’a pas le droit à l’erreur dans ce récit : il y va de sa vie. Et oui, l’écriture de l’histoire (ou de l’Histoire) présente des enjeux politiques forts et le métier de barde (ou d’historien) peut s’avérer dangereux…

La légende nous emmène loin dans la forêt de Cœur Sombre. Chargé d’histoire, ce lieu enchanteur regorge de créatures et d’objets stupéfiants qui ont enchanté Hugo. Pour ma part, j’ai apprécié la carte en début d’ouvrage et le glossaire final qui fournissent des repères pour m’y retrouver, mais lui a immédiatement retenu avec délectation quels dons et quels personnages étaient associés à quel terrier – aurait-il des dispositions pour devenir barde ? Tout ce cabinet de curiosités l’a vraiment fait rêver, notamment la magie des douze dons…

Ce troisième tome vient parachever l’épopée de Podkin avec panache, confirmant l’originalité de la réappropriation du genre de l’heroic fantasy par Kieran Larwood. Si Podkin est entré dans la légende, ce n’est pas en réalisant seul des prouesses de super-héros, mais grâce à la force de l’entraide et de l’amour de ses proches qui permettent à ce personnage pétri de doutes de déployer des trésors de bravoure et d’ingéniosité dans les moments les plus désespérés. Les personnages féminins – déesses, fillettes, mères, sorcières et autres tueuses à gage – jouent un rôle plus crucial que jamais. La morale de l’histoire (les légendes ne véhiculent-elles pas toutes des leçons de vie ?), invite subtilement à une réflexion sympathique sur la force de l’union, l’écriture de l’histoire, les traditions ancestrales qui servent à justifier l’arbitraire des formes de patriarcat, peut-être aussi le sens de la séparation des pouvoirs… (quoique la fin m’ait laissée un peu perplexe à cet égard, pour des raisons que je ne peux développer ici sans spoiler éhontément, mais dont je discuterai avec plaisir avec celles et ceux qui en auraient envie !)

C’est avec un pincement de cœur que nous refermons ce troisième et dernier tome. La légende de Podkin le Brave est un trésor à faire découvrir d’urgence aux jeunes lecteurs gourmands de belle littérature. Une pépite qui mérite amplement le prix Sorcières reçu l’année dernière ! Pour nous, elle a aussi été la révélation d’une plume alerte et généreuse – celle de Kieran Larwood que nous espérons retrouver très bientôt. Gageons que le barde a encore plus d’un récit dans son sac. En attendant les prochains, je vais à la prochaine occasion me procurer Watership Down, histoire de ne pas quitter trop vite le genre de la « fantasy lapinesque » !

Extraits :

« Sur le sentier, les branches s’écartèrent et une silhouette apparut. Elle se découpait à peine au clair de lune, mais Podkin vit distinctement qu’il s’agissait d’une créature incroyablement grande et large – aucun des lapins qu’il avait croisés jusque là n’était aussi volumineux. Sur la tête de la bête se dressait une paire de bois de cerf.  Un seul être au monde portait ce genre de cornes. Cette fois, Podkin était certain de rêver. »

 » – Paz ?
– Hum… Quoi ?
– As-tu remarqué quelque chose de particulier chez la Gardienne cheffe ?
– Elle est très grande ?
– Non, elle est lapine.
– Oui, Podkin, je l’avais remarqué.
– Or, cette tribu existe depuis fort longtemps.
– Des siècles, je suppose.
– Par conséquent, ça signifie qu’il fut un temps où les lapines étaient cheffes. Au terrier de l’Antre de Hern, mais peut-être dans d’autres terriers aussi. Cette règle que tu détestes tant… celle qui prétend que seuls les mâles sont habilités à être chefs… a peut-être été inventée.
– J’y ai pensé, répondit Paz. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 15,50€

Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, de Torben Kuhlmann (Éditions NordSud, 2019)

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Vivre en deux langues et entre deux pays, c’est avoir la chance d’évoluer dans un univers littéraire élargi. Je suis toujours fascinée de constater, en habitant dans le proche pays qu’est Allemagne, à quel point les lectures ont parfois du mal à passer les frontières. De nombreuses perles littéraires françaises restent inaccessibles en allemand – la plupart des albums de Rebecca Dautremer, par exemple. Et inversement, certains des livres les plus lus par les enfants allemands n’ont jamais été traduits vers le français. C’est pourquoi je suis toujours ravie quand les traductions nous permettent d’élargir l’horizon de nos partages livresques. Les éditions Nord Sud contribuent avec brio à faire voyager les livres en traduisant régulièrement de splendides albums européens. Cet éditeur permet en particulier de découvrir en français les albums de Torben Kuhlmann, l’un des auteurs-illustrateurs les plus populaires de ce côté du Rhin (et bien au-delà !). Le dernier, Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, vient de paraître.

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Nous avons lu en allemand trois albums de cet auteur – Linbergh, Armstrong et Edison – désormais tous disponibles en français. Chacun de ces albums rend hommage à un personnage ayant fait bondir en avant les connaissances humaines dans un domaine particulier : le pilote Charles Lindbergh, l’astronaute Neil Armstrong et l’inventeur Thomas A. Edison. Mais Torben Kuhlmann réécrit malicieusement l’histoire, imaginant à chaque fois que l’avancée en question ait été initiée… par une souris. Les humains sont loin de soupçonner l’effervescence fébrile qui règne parmi ces adorables petits rongeurs aussi curieux que créatifs. Dont la manie de se lancer des défis tous plus fous les uns que les autres n’a d’égale que leur obstination à inventer des machines astucieuses pour contourner les obstacles liés à la gravité, à l’absence d’air ou à la pression hydrostatique !

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« Vois-tu, nous autres souris ne devons jamais nous sous-estimer, conclut le professeur. Une souris peut parfaitement descendre au fond de l’océan ! »

Dans Edison, par exemple, deux souris se mettent en tête de construire un engin capable de sonder les profondeurs sous-marines, à la recherche d’un hypothétique trésor. Expérimentations physiques, études de cartes et préparation de l’expédition sont menés avec rigueur et l’ivresse de la conscience de repousser les frontières de la connaissance. Les ingénieuses bestioles sont loin de se douter qu’elles sont en réalité sur les traces de Thomas A. Édison…

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Nous avons retrouvé dans ce livre tout ce que nous avions déjà adoré dans les précédents albums de Torben Kuhlmann. La forme est vraiment à la charnière entre album illustré et roman, avec un texte relativement long déroulant une histoire aux rebondissements multiples, mais indissociable des illustrations qui subliment, prolongent l’écrit, prennent parfois même le relai avec de majestueuses doubles-pages illustrées se suffisant parfaitement à elles-mêmes. Voilà une proposition merveilleuse pour les enfants qui apprécient l’immersion que permettent les textes longs sans pour autant avoir perdu le goût des albums.

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Les illustrations contribuent à construire un univers graphique unique – vintage, drôle et décalé. Certaines sont à couper le souffle, toutes sont de celles qui invitent à prendre le temps de s’y plonger et de déguster chacun de leurs détails. On s’amuse à y découvrir à chaque lecture de nouvelles références aux mondes de la littérature et de la science – titres de journaux et de livres, photographies, plans de prototypes et mille autres clins d’œil témoignant du travail très soigné de l’auteur. Qui nous parviendrait presque à nous convaincre de cette histoire de souris astucieuses, avant de résumer dans les quelques pages finales les principales étapes de l’invention de l’éclairage électrique (telle que la racontent les encyclopédies). Un mélange inattendu de fantaisie et de sérieux !

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On sort de cette lecture avec l’envie de céder à sa curiosité et de voyager aux confins des territoires explorés. Pour notre part, impossible de résister à l’appel de l’aventure !

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Nord Sud, 18€

 

Mon petit monde, de Emmanuelle Houssais (Éditions du Ricochet, 2019)

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Une expédition pour explorer votre « petit monde », ça vous tente ? Saviez-vous que nous avons plus de bactéries en nous qu’il y a d’étoiles dans le système solaire ? Plus de mille rien que dans la bouche ! Si cela vous affole, continuez de lire et plongez-vous dans le nouveau documentaire d’Emmanuelle Houssais, paru au mois d’octobre aux éditions du Ricochet. Vous allez découvrir que contrairement aux idées reçues, cette prolifération est plutôt une bonne nouvelle…

Bactéries, bacilles et autres microbes font partie de l’univers des enfants auxquels on demande par exemple de respecter des règles d’hygiène qui ne leur semblent pas toujours tomber sous le sens ! On connaît moins la diversité de l’univers microscopique de ces organismes, présents dans tous les milieux, et le rôle essentiel qu’ils jouent pour le fonctionnement des plantes et des êtres vivants. C’est donc un sujet original et passionnant dont s’est emparée Emmanuelle Houssais.

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L’objet-livre est très attrayant : le grand-format et les illustrations chatoyantes permettent de plonger en immersion dans l’infiniment petit. Comme toujours chez cet éditeur (voir par exemple leur documentaire récent sur les îles), le texte n’est pas rébarbatif, mais se raconte comme une histoire. Il est à la fois précis, intéressant et accessibles à des enfants très jeunes, comme j’ai pu le constater en lisant Mon petit monde à mes garçons de 8-10 ans et à leurs cousines qui ont 5 et 7 ans. Tous ont été ébahis par l’histoire des bactéries sur Terre et la diversité des missions qu’elles assurent. Certaines sont redoutables, d’autres sont de véritables héroïnes avec une panoplie de super-pouvoirs leur permettant de nourrir, protéger, attaquer, guérir, camoufler ou au contraire éclairer, durcir les dents… Les représentations des différentes bactéries au début et à la fin de l’album sont fascinantes (nous avons évidemment vérifié qu’elles sont parfaitement fidèles !).

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Une jolie manière de convaincre, sans avoir besoin de verser dans le moralisme, de l’importance de se laver les mains, mais aussi de sortir prendre l’air et d’avoir une alimentation diversifiée !

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions du Ricochet, 16€

Eden, de Rebecca Lighieri (École des loisirs, 2019)

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« Existe-t-il, ce monde où je viens fuir la laideur de la réalité et la monotonie de mon existence ? Existe-t-il ou est-il une pure fantasmagorie jaillie du tréfonds de mon inconscient, comme le pense Lou ? Un rêve sans plus de substance que les rêves de la nuit ? Une vision que j’oublierai en grandissant ? »

La vie, ce n’est pas toujours drôle. Sans même penser aux drames qui peuvent fissurer toute une existence, vivre peut sembler terriblement ennuyeux, banal, futile ou vain. Sur notre île aux trésors, nous sommes convaincus que dans ces moments-là, la lecture offre une passerelle précieuse vers des mondes imaginaires élargissant à l’envi l’horizon des possibles. Ce n’est pourtant pas vers la lecture que se tourne Ruby, l’héroïne adolescente du premier roman jeunesse de Rebecca Lighieri, qui étouffe et se consume d’ennui dans sa petite vie morose et bien réglée…

Ruby découvre en effet qu’en entrant dans un petit cagibi, il peut lui arriver de voir sa réalité s’effacer et de basculer dans un autre monde. Un monde onirique, fait de beauté, de nature luxuriante, d’intenses expériences sensuelles et de rencontres bouleversantes. Ce lieu magique est-il le fruit de son imagination ? Quoiqu’il en soit, les escapades dont Ruby semble avoir de plus en plus besoin ont des effets bien réels sur sa vie et sur la manière dont elle perçoit notre monde…

« Depuis que je remonte le temps, le monde moderne m’apparaît dans toute sa laideur et toute sa folie. »

Eden est un très joli roman qui se lit d’une traite, l’intrigue parvenant à nous rendre aussi « accro » que Ruby au monde d’Eden. Comme elle, on brûle d’en savoir plus et d’élucider la nature de cet univers. On s’inquiète de voir Ruby basculer dans cette autre dimension qui n’existe peut-être que dans sa tête et perdre ce qui pouvait lui rester de goût à sa propre vie. On se demande comment cette histoire va bien pouvoir finir. L’écriture de Rebecca Lighieri, pseudonyme de l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam qui a été récompensée l’an dernier par le Prix du Livre Inter pour Arcadie, est vive, sensuelle et incarnée.

« Devenir adulte, c’est renoncer à faire les trucs intéressants dont on a rêvé enfant. »

Le thème des mondes imaginaires est classique en littérature jeunesse, mais il est traité ici avec originalité, en donnant la part belle aux valeurs de respect de la nature et aux utopies (à l’heure où la mode est plutôt aux dystopies) et en développant un propos très juste sur le passage de l’enfance à adolescence. Cet âge qui peut tourner la page de beaucoup d’illusions, ouvrir les yeux sur les dysfonctionnements de notre monde et faire envisager des choix de vie radicaux. La lecture d’Éden offre une parenthèse en suspension, dont on sort irradiée de l’envie de se recentrer sur l’essentiel et habitée d’une flamme d’espoir de sauver un monde qui court à sa perte. Les représentations de mondes passés, futurs ou alternatifs n’offrent en effet pas seulement des bulles d’évasion. Elles peuvent constituer de puissants catalyseurs pour changer ce qui doit l’être.

Merci à Hashtagcéline et à l’émission Bibliothèques d’adolescents de France Inter de m’avoir donné envie de découvrir ce roman !

Lu en novembre 2019 – L’École des Loisirs, 14,50€

L’île aux trésors a deux ans !

elephant-quentin-blake-birthday-card-18008301-0Le temps passe vite, c’est déjà le deuxième « anniversaire » de L’île aux trésors. Après une première année tâtonnante, celle-ci a été très riche de découvertes, d’échanges avec d’autres familles dans lesquelles livres riment avec partage. Je me pose quand même parfois des questions car bloguer prend du temps et représente une activité essentiellement solitaire. Cela dit, les liens se sont intensifiés, grâce au merveilleux collectif À l’ombre du grand arbre (j’y reviendrai), mais aussi aux affinités qui se nouent avec certains auteurs et d’autres librovores, comme Linda de Sir this and lady that, ou plus récemment L’ourse bibliophile et Infana Literaturo. Mais aussi avec des personnes qui n’ont pas de blog mais qui n’en sont pas moins passionnées de lecture et que j’ai de la chance d’avoir dans mon entourage ! Ici, ma maman mérite absolument une mention spéciale – nous avons toujours causé lectures, mais même avec elle, les échanges ont pris une toute autre dimension depuis que je tiens ce blog !

Ainsi, l’expérience de L’île aux trésors m’a permis de diversifier nos lectures familiales en découvrant énormément d’auteurs et de livres merveilleux. En douze mois, c’est presque une centaine de livres qui a fait l’objet d’un article sur le blog. Cela n’aurait jamais été possible sans le soutien des maisons d’édition qui m’ont fait parvenir des nouveautés en service presse. Un immense merci donc, par ordre alphabétique, aux éditions Actes Sud Junior, Albin Michel, Arola, Casterman, Circonflexe, Delcourt, Didier Jeunesse, École des loisirs, Éditions de la Gouttière, Éditions du Ricochet, Gallimard Jeunesse, Glénat, La Joie de Lire, La Martinière Jeunesse, Le Rouergue, MeMo, Mijade, Milan, Nathan, Père Fouettard, Poulpe fictions, Rue de l’Échiquier jeunesse, Rue de Sèvres, Sarbacane, Soleil et Thierry Magnier. Toutes vivent de l’énergie de passionné(e)s de lecture dont l’enthousiasme est communicatif ; toutes nous ont offert des heures de lecture délicieuses !

Prendre le temps d’expliciter ce qui nous a enthousiasmés, plu ou moins convaincu rend l’expérience de lecture plus profonde et plus marquante. Plus interactive aussi, tant les enfants aiment savoir ce que j’écris de nos lectures du soir et comparer nos impressions. De temps en temps, ils se prennent au jeu et écrivent leur propre chronique – peut-être une nouvelle rubrique en germe ?

Dans la suite de ce billet, j’aimerais mettre un petit coup de projecteur sur ce qui a marqué cette deuxième année (des informations détaillées sur chaque livre sont disponibles en cliquant sur la couverture). N’hésitez pas à me faire part de vos propres coups de cœur : vous l’aurez compris, nous sommes toujours à la recherche de belles pages à se mettre sous la dent !

Illustration--Quentin-Blake

 

Ils ont marqué cette année de lecture…

… La collection Polynies des éditions MeMo

La rencontre littéraire de l’année a été incontestablement celle de la collection Polynies des éditions MeMo. Nous avons lu et adoré L’ENSEMBLE des douze romans qui la composent, concentrés de littérature, de couleurs, de fantaisie et de philosophie (j’en ai listé quelques-uns ci-dessous, parmi nos préférés). Nous les avons tellement aimés que j’en venais à craindre de ne pouvoir qu’être déçue par le prochain. Mais non, la collection n’a cessé de se renouveler, de nous surprendre et de nous émerveiller, suscitant un enthousiasme unanime de ses lecteurs et des critiques. Et pourtant, l’aventure touche à sa fin. Quelle tristesse que de si beaux textes, dont nous avons fait l’expérience en famille du plaisir de lecture intense qu’ils peuvent donner à de (jeunes) lecteurs, les prenant de court, les invitant à une réflexion réjouissante, les faisant rire aux éclats, ne puissent conserver leur place dans le paysage littéraire. Les collections Polynies portaient bien leur nom (grâce à elles, j’ai appris qu’une polynie est un espace de vie préservé au creux de la banquise !). Leurs livres laissent un vide et un froid à l’idée que la suite se fera sans eux. Et l’envie de remercier Chloé Mary pour les escapades littéraires qu’elle a rendues possibles…

truffemachin_couverture   La petite épopée des pions_Couverture

vendredioulesautresjours_dp_300-1    La Chose du MéHéHéHé_couverture

 

… Flore Vesco

Flore Vesco.jpgLes garçons et moi nous sommes consultés et avons été unanimes. Si cette année de lecture devait être dédiée à un seul auteur, ce serait sans hésiter Flore Vesco, dont nous avons envie de lire tous les livres depuis que nous avons succombé à L’Estrange Malaventure de Mirella. Nous en avons adoré trois depuis cet été, les garçons ont lu seuls Gustave Eiffel et les âmes de fer dont je parlerai ici à l’occasion. Une écriture unique, bouillonnant d’énergie créative et d’humour, des aventures incroyables et l’art de manier l’ironie et les clins d’œil pour susciter la réflexion !

De cape et de mots_couverture  L'estrange malaventure de Mirella  226 bébés

 

… Nos autres coups de cœur

En regardant la liste des romans que nous avons préféré au cours des derniers mois, je me rends compte qu’ils peuvent être regroupés en deux catégories qui montrent à quel point les garçons sont à un âge charnière. D’un côté, l’exercice de lister nos coups de cœur me fait remarquer que nous avons lu et adoré plusieurs romans animaliers qui ont en commun leur charme enfantin et l’invitation à un détour par l’imaginaire, l’absurde parfois, pour mieux donner à réfléchir sur des sujets profonds.

RJ_la-legende-de-podklin-le-brave_J00582_couv_def_reimpV2.indd  jefferson couverture  Ballade de Cornebique

Nos autres pépites s’inscrivent dans un registre tout à fait différent, celui du roman historique. Celui qui vous fait voyager dans le temps et l’espace, vous transporte dans des aventures à couper le souffle, vous entraîne à la rencontre d’époques, de lieux et de personnages inattendus. Nos expéditions historiques les plus marquantes nous ont entraîné dans les grandes plaines américaines à l’époque des conflits entre colons et indiens, dans le Texas de l’orée du 20ème siècle, dans le monde de l’entre-deux-guerres, en Russie pendant la deuxième guerre mondiale.

Le dernier sur la plaine    Calpurnia couverture

FJ1734_VangoT1_A63043.indd      Éblouissante lumière_couverture

Hugo, qui est un grand rêveur, a bien raison d’insister pour que j’ajoute à cette liste une sélection de quatre romans assez différents, mais qui ont en commun une solide dose de magie !

Karlsson sur le toit  Robot sauvage

J01746_Magic Charly.indd  Jonah tome 1_couverture

Notre penchant pour les gros pavés ne nous empêche nullement de continuer à apprécier les albums illustrés que nous découvrons ensemble, puis que les garçons aiment relire à l’infini… Ici, impossible de les regrouper en catégories tant chacun est singulier. Beaux ou mignons, naïfs ou d’une ironie acerbe, rimés ou en prose, foisonnants ou minimalistes, voici la fine fleur des albums qui ont égayé nos lectures du soir…

Triangle_couverture  1559906182  carnivore couverture

Petit loup de papier  PetitRenard_COUV.indd  Garçon du phare_couverture

Nous lisons également de plus en plus de bandes-dessinées. Voici nos plus jolies découvertes !

Les Croques couverture  Stig & Tilde couverture  Toni_couv

Et vous, quels sont les articles du blog qui vous ont le plus intéressé(e)s ?

N’hésitez pas à réagir en commentaire ! Voici en tout cas le palmarès des livres qui ont été le plus consultés cette année sur le blog.

PETIT_GARCON_DP300-1  rivièreàl'envers  FJ1734_VangoT1_A63043.indd

Le-royaume-de-KensukeRJ_la-legende-de-podklin-le-brave_J00582_couv_def_reimpV2.indd   Cap sur les îles

 

Ce qui s’est passé à l’ombre du grand arbre…

Les activités avec les complices d’À l’ombre du grand arbre contribuent à faire de L’île aux trésors une expérience collective en m’offrant de beaux moments d’échange. Depuis l’année dernière, j’ai notamment participé à la lecture commune d’une série de beaux romans et albums. Si vous avez envie de voir à quoi cela ressemble, n’hésitez pas à jeter un œil à nos débats en cliquant sur le livre qui vous intéresse.

soixante-douze heures au-delà de la forêt

Capture d’écran 2019-02-11 à 08.17.55  Brexit Romance   L'arrêt du coeur_couverture

L'estrange malaventure de Mirella  Félines

Nous avons même eu la chance de pouvoir réaliser un entretien avec Stéphane Servant et de pouvoir poser toutes les questions qui nous étaient venues en lisant Félines !

Nous proposons aussi régulièrement des sélections thématiques sur des sujets divers et variés qui résonnent avec l’époque et les préoccupations des enfants. Les dernières ont trait aux pépites incontournables pour constituer la bibliothèque d’un nouveau-né, au thème du conformisme, puis à l’Histoire en littérature jeunesse.

Au mois de mai, nous avons décerné plusieurs prix À l’ombre du grand arbre et je me suis beaucoup amusée à désigner avec les autres arbronautes les livres nominés pour les mentions Petites feuilles, Grandes feuilles et Branches dessinées. Les gagnants sont listés par ici !

Il arrive de plus en plus souvent qu’on me demande conseil pour choisir un livre pour un enfant en particulier – par exemple pour une petite fille qui s’est lancée précocement dans la lecture mais qui reste trop jeune pour la littérature pour adolescents. J’adore relever ce type de défi, surtout quand je reçois un beau jour un retour sur le livre conseillé…

Ce qui n’a pas eu lieu

Au moment de ce bilan, je me rends compte que toute cette belle activité ne m’a pas laissé le temps de poursuivre ma rubrique sur la lecture à voix haute à laquelle je tiens pourtant beaucoup. En douze mois, elle ne s’est enrichie que d’un article mode d’emploi sur les « lectures du soir », qui a été énormément lu. D’autres articles dans cette rubrique (sur la question du choix des livres ou les apports de la lecture à voix haute pour le développement des enfants au sens large) sont à venir, cela fait partie des priorités pour les prochains mois ! Parmi les projets, la recherche d’autres systèmes pour essayer de mettre un peu d’ordre dans le foisonnement des lectures par ici. Les chroniques deviennent un peu trop nombreuses pour pouvoir s’y retrouver seulement en utilisant le registre alphabétique des auteurs et des titres – vos suggestions sont les bienvenues si vous en avez. Peut-être une liste de sélections thématiques, ou une catégorisation par type de support (album, roman…) ou par tranche d’âge même si je n’aime pas beaucoup ça ?

Il ne me reste plus qu’une chose à faire : espérer que l’année de lectures à venir puisse être aussi riche que la précédente !

226 bébés, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2019)

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Évidemment, après avoir succombé à L’Estrange Malaventure de Mirella, puis à De cape et de mots, nous n’allions pas nous priver de continuer à nous régaler de la plume de Flore Vesco. Lorsque nous avons repéré la sortie de ce petit roman dans la jolie collection « marque-page » qui propose des textes courts et illustrés aux tous jeunes lecteurs, nous n’avons fait ni une ni deux… Et pour une fois, c’est Antoine qui nous a fait la lecture à voix haute !

« Nous accusons réception de votre courrier en date du 28 octobre concernant les chutes d’enfants sur votre propriété. Nous sommes au regret de vous informer que l’arrivée d’un bébé dans un foyer n’est pas considérée comme un sinistre, et ne peut donc être remboursée par l’assurance. »

Imaginez un vieil homme qui prendrait enfin sa retraite après une dure vie de labeur, l’occasion de se mettre au vert pour goûter un repos bien mérité ! Mais imaginez également qu’en raison d’un virage serré du couloir de cigognes survolant la maison, les bébés se mettent à pleuvoir en nombre dans le jardin. Ce que vous n’imaginerez jamais, j’en suis sûre, c’est ce dont 226 mouflets sont capables quand ils s’y mettent…

« Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! »

Nous n’avons fait qu’une bouchée de cette fable farfelue agrémentée de cascades à couper le souffle, de statistiques édifiantes, d’allitérations, de néologismes et de rimes que personne n’avait jamais osé faire avant ! Comme L’Estrange Malaventure, l’histoire multiplie les clins d’œil aux contes de Grimm que Flore Vesco a le don de dépoussiérer avec entrain. Nous avons ri à gorge déployée de la perspective tendre et joyeusement décalée sur des récits tellement anciens qu’on ne remarque plus leurs absurdités, mais aussi sur les bébés (vous ne les verrez plus jamais de la même manière !).

Les parents soucieux de joindre l’utile à l’agréable en proposant à leur progéniture des lectures instructives trouveront leur bonheur dans les encadrés didactiques, véritable mine d’informations sur les volatiles assurant la livraison de bébés, ou encore des conflits historiques majeurs comme la guerre du taboulé avec ou sans raisin.

Tout ça en 85 pages ! J’en suis bé(bé)ate d’admiration. 226 bravos à Flore Vesco !

Hashtagcéline et de Pépita sont aussi enthousiastes que nous. N’hésitez pas à aller lire leurs avis.

Autre extrait : « Soudain, les soldats aperçurent la carriole, et tous les choupinouchons, assoupis les uns contre les autres. Bert mit un doigt sur sa bouche pour leur faire signe de ne surtout pas les réveiller.
Les combattants se regardèrent. Que faire ? Ils n’avaient pas le choix. Les deux armées entreprirent donc de livrer bataille en silence. Les canonniers chargeaient les boulets très délicatement dans le canon, et frottaient tout doucement leurs pierres à briquet pour allumer la mèche. Les chevaliers faisaient bien attention à ne pas entrechoquer bruyamment bruyamment leurs épées. Les fantassins s’insultaient en chuchotant. Même les chevaux galopaient sur la pointe de leurs sabots. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Didier Jeunesse, 12€

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)

Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2009)

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« C’est un beau roman, c’est une belle histoire
C’est une romance d’aujourd’hui… »

En réalité, cette romance-ci ne commence pas si bien que cela. Le présent dont on parle fait d’autant plus froid dans le dos qu’il s’agit de l’anticipation d’un futur possible. Un monde de tours aux innombrables étages qui se perdent dans les vapeurs de pollution. Où le sens se résume essentiellement à la subsistance matérielle des individus et au profit d’une multinationale. Où personne ne questionne plus grand-chose. Où griffonner, jouer du piano, faire pousser des lentilles sur du coton, aimer peut devenir un moteur de la résistance. Toutes les tensions qui travaillent ce monde fragile, qui ne tient plus qu’à un fil, se cristallisent dans l’histoire de Céleste. Et croyez-moi ou non, c’est une belle histoire…

Céleste, ma planète diffère de mes précédentes lectures de Timothée de Fombelle (voir par exemple ici et ) par son format très court. Le texte se lit d’un trait, un peu comme un conte. J’ai retrouvé avec bonheur la générosité de l’auteur qui semble peser chacun de ses mots pour nous offrir un récit intensément vivant, sensible et captivant. Un roman lucide qui préfigurait, il y a une dizaine d’années déjà, les controverses environnementales actuelles. Qui nous bouscule, nous invite à résister, à ne pas perdre espoir. Un texte important, qu’il est urgent de (re-)lire !

Extraits

« Car ma mère n’était pas là. Jamais. Elle travaillait chez !ndustry. Vu sa coiffure, elle devait être dans les chefs. Elle travaillait énormément. Elle voyageait.
Moi, je la voyais une fois pas mois dans la salle d’attente de son bureau.
Elle me remplissait le frigo en ligne, tous les lundis. Elle voulait que je ne manque de rien. »

« Aujourd’hui, quand j’y repense, je trouve cette idée complètement débile. Trois cent trente étages de voitures. Autant accrocher des assiettes à des cintres. Mais je me souviens bien qu’à l’époque, ça me paraissait normal, et même assez malin.
C’est peut-être ce qui m’impressionne le plus. Que j’aie trouvé ce monde normal, et même assez malin. »

« En apparaissant dans ma vie, Céleste m’avait volé l’insouciance, l’indépendance, l’enfance. Elle m’avait tout pris et m’avait laissé les poches vides avec juste cette envie d’être avec elle.
Je ne lui en voudrais jamais de ce hold-up. Grâce à elle j’allais vivre éveillé. »

Ghost, de Jason Reynolds (Milan, 2019 pour l’édition française)

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Ghost, c’est d’abord une magnifique couverture jaune vif, placée sous le signe de la vitesse et esquissée dans un style cartoon qui a immédiatement donné envie à mes garçons de se plonger dans ce roman ! Une chouette leçon de vie, où il est question de sport, de dépassement et de réalisation de soi, pour celui à qui le sort n’a pas donné les meilleures cartes. Un texte qui a déjà conquis les Etats-Unis, restant cinq semaines d’affilées sur la liste des New-York Times Best Sellers et se propulsant parmi les finalistes du prestigieux National Book Award.

Depuis qu’il dû s’enfuir à toutes jambes avec sa mère pour échapper aux tirs de son père, Ghost l’a appris : courir, il sait faire. Grâce à la rencontre avec un coach et une équipe d’athlétisme, il découvre que la course pourrait prendre un autre sens que celui d’une fuite pour sauver sa peau : une motivation puissante, l’intégration dans une équipe et, pourquoi pas, une source de fierté… Mais Ghost parviendra-t-il à laisser derrière lui la violence et à canaliser sa rage pour parvenir à rester dans la course, déjouant ainsi les déterminismes sociaux et raciaux ?

Ghost est le premier tome d’une série dont chaque tome est centré sur l’un des membres de l’équipe d’athlétisme coachée par Otis Brody : Ghost, Patty, Sunny et Lu. De fortes personnalités qui ont en commun l’ambition de faire des étincelles sur la piste de course, mais chacun ses failles qui les rendent d’autant plus attachantes. Ce premier volet parle surtout de Ghost dont l’histoire est celle d’un gamin pauvre qui vit dans le quartier le plus délabré de la ville, à qui sa mère ne peut pas acheter grand-chose même si elle travaille très dur et dont le père est en prison. Malgré la misère, les stigmas sociaux et le poids du passé, Ghost fait tout ce qu’il peut pour trouver son chemin. Il trouve le soutien de personnes lumineuses dans son entourage, qu’il s’agisse de sa mère, du vieil épicier du quartier ou du coach avec lesquels il noue de très belles relations.

L’histoire de Ghost nous a tenus en haleine de bout en bout. Il la raconte sur un ton brut qui sonne « juste », avec des mots qui claquent en lecture à voix haute et qui vont droit au cœur. Je n’ai pas été surprise de lire que Jason Reynolds s’inspire de textes de rap pour écrire !

Antoine et Hugo ont beaucoup aimé ce roman qui leur a parlé à beaucoup d’égards. Ils partagent avec Ghost l’admiration de Usain Bolt et… une véritable passion pour le livre Guinness des records ! Ainsi que le goût de la compétition qui peut parfois sembler agaçant, mais qui est affirmé ici sans complexe, ce qui leur a beaucoup plu. Mais ils ont aussi été touchés par l’esprit d’équipe et par la belle entraide qui naît entre les coureurs. Et se sont laissés emporter par l’espoir porté par cette histoire qui est aussi celle de quelqu’un qui parviendra peut-être à battre en brèche tous les stigmas et à trouver sa voie.

Bon, il faut bien le dire, la fin nous a laissés un peu frustrés en nous laissant à ce point en suspens. Il ne reste plus qu’à espérer que la suite de la série sera très bientôt traduite et publiée en français !

Extraits

« Je ne sais pas si vous connaissez un mec qui s’appelle Andrew Dahl. Le gars, il détient le record du monde du nombre de ballons de baudruche gonflés… avec le nez. Vous imaginez ? Je ne sais pas trop comment il a découvert que c’était une compétence recherchée, et je veux même pas imaginer la quantité de morve qu’on pourrait trouver dans ces ballons-là, mais apparemment, c’est une discipline reconnue, et le meilleur à ce petit jeu, c’est Andrew. Il y a aussi une dame qui s’appelle Charlotte Lee, et elle, son truc, c’est les canards en plastique. C’est elle qui en a le plus. Au monde. C’est pas une blague. Ce qu’il y a de bizarre, déjà, c’est de vouloir avoir un canard en plastique chez soi. Alors 5631 ? Faut arrêter, un peu, non ? Quant à moi, je détiens sûrement le record du monde du nombre de connaissances accumulées sur les records du monde en tout et n’importe quoi. »

« Parfois, je me dis que j’aurais préféré qu’il reste en prison à vie. Mais de temps en temps, j’aimerais bien qu’il soit à la maison, assis sur le canapé à regarder le match en secouant dans sa main des graines de tournesol. En tout cas, une chose est sûre : c’est ce soir-là que j’ai appris à courir. »

« Tout ça pour dire j’en ai un, de casier judiciaire. Pas un vrai, hein. Pas comme les gens qui vont en prison. Moi, j’ai un casier judiciaire scolaire. Au collège, ils appellent ça un « dossier ». J’ai un dossier. Et même si je l’ai jamais vraiment vu, il doit être vachement gros, parce que je passe ma vie dans le bureau du principal, ou en retenue, ou à être exclu du collège pour avoir fait taire une grande gueule. Ben alors, Castle, pourquoi tes fringues elles sont si grandes ? Pourquoi ton futal il est si petit ? Pourquoi tu t’appelles Castle, comme un château ? Pourquoi t’as toujours cette odeur, comme si t’avais marché cent bornes pour venir jusqu’ici ? Pourquoi on a l’impression que quelqu’un t’a coupé les cheveux avec un couteau à beurre ? Et en réaction à ça, je… Bref. En langage du collège, j’ai un « comportement peu exemplaire ». Mais j’avais décidé qu’il n’y aurait plus jamais rien à écrire dans le dossier. Il resterait fermé pour toujours car désormais, ma carrière dans la course à pied (qui était en fait la première étape de ma carrière dans le basket-ball) en dépendait. J’avais trop à perdre. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Milan, 13,90€