Magic Charly, d’Audrey Alwett (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Derrière cette couverture splendide se cache un roman initiatique fabuleux – le premier tome d’une nouvelle série française qui va sans aucun doute faire beaucoup parler d’elle ! Nous l’avons lu à voix haute – enfin en partie seulement, à cause de son succès, les garçons n’ayant pas réussi à patienter et en ayant lu de grandes parties seuls… Verdict unanime : ce livre nous a fait procuré un plaisir de lecture équivalent à l’émerveillement de la découverte des Harry Potter – et je pèse mes mots !

Le prologue plante magnifiquement le décor et nous accroche pour une lecture addictive de plus de 400 pages. On y fait la connaissance du petit Charly et de sa grand-mère, Dame Mélisse, dégustant de savoureux beignets de prédiction dans une cuisine enchantée. Mais soudain, la grand-mère s’effondre en découvrant la teneur de sa prophétie… Cinq ans plus tard, Charly vit désormais seul avec son originale de mère et n’a plus que de vagues souvenirs de Dame Mélisse. Lorsque cette dernière resurgit brusquement dans sa vie, il est loin d’imaginer les révélations, les rencontres et les aventures qui l’attendent. Mais le temps lui est compté : s’il souhaite survivre et venir en aide à sa grand-mère, il doit effectuer son apprentissage de magicier et déjouer un complot terrible…

Autant le dire tout de suite : Audrey Alwett nous a tous ensorcelés avec sa belle écriture imagée. L’intrigue qui se tisse sous nos yeux écarquillés est passionnante, surprenante mais parfaitement maîtrisée. Elle est racontée avec beaucoup d’humour et de générosité. Les personnages sont réussis : attachants, déconcertants, drôles, effrayants parfois, avec notamment plusieurs protagonistes féminines qui jouent un rôle de premier plan. Charly suscite la sympathie et l’identification, plus que d’autres personnages de roman plus conformes à l’image stéréotypée du héros. Sensible, attentionné, il ne semble pas avoir de facilité particulière dans ses apprentissages de magicier et doute souvent de lui. Mais Charly puise dans son attachement à ses proches des ressources insoupçonnées pour trouver le courage nécessaire…

Et surtout, il faut parler de la richesse du monde des magiciers, qui déborde de créatures et trouvailles délicieuses, comme l’ingénieux moyen de locomotion que sont les citrolles ! J’ai également beaucoup apprécié, comme chez Harry Potter, la manière dont cet univers magique donne à réfléchir au monde réel : par exemple en traitant la magie comme une ressource rare, qui doit être économisée, mais qui peut donc faire l’objet de formes de commerce. Ou en montrant les dérives d’une trop grande concentration des pouvoirs politiques et judiciaires. Ou encore à travers les métaphores et « allégories » qui permettent d’aborder de façon très originale les grandes questions comme la mort, la perte de mémoire ou la justice au sens large…

Il va sans dire que nous allons compter les jours jusqu’à la parution du tome 2 ! D’ici là, nous allons nous pencher sérieusement sur les autres livres d’Audrey Alwett… en regrettant de ne pas avoir des apocachips ou des madeleines de réconfort sous la main !

 

Extraits

« C’était une sorte de sablier. Un sable doré était maintenu dans la partie supérieure et paraissait ne pas vouloir s’écouler. Sur le cadre, trois étoiles étaient réparties.
Maître Lin pointa le doigt sur le sable retenu en haut du sablier :
– Ça, c’est la quantité de magie à laquelle tu as droit.
Puis il indiqua la partie inférieure, vide pour le moment.
– Et cette partie-là, c’est ce que tu as déjà utilisé. Au bout d’un mois, le sablier se retourner de lui-même.
– Et si on n’a pas tout utilisé ? demanda Charly qui essayait de suivre.
– Malheureusement, ça n’arrive jamais. La magie se dépense hélas beaucoup trop vite. »

« C’est une théière perpétuelle. Elle produit un thé différent à chaque tasse, qu’elle sélectionne en fonction de ton humeur. »

« Mais si l’Académie surveille tout le monde, personne ne surveille l’Académie, et nous pensons qu’elle en abuse monstrueusement. »

Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2011)

Certains romans savent parler à toutes les générations ! C’est ma mère qui a découvert Terrienne, que j’ai dévoré à mon tour pendant les vacances. Puis Antoine, bientôt dix ans, n’en a fait qu’une bouchée. Qu’a-t-il apprécié dans cette lecture à mi-chemin entre Barbe bleue et Le meilleur des mondes ? « L’intrigue, l’aventure, l’espoir ! »

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Sur une route de campagne, Anne erre, cherchant désespérément sa sœur Gabrielle, disparue un an plus tôt. Le monde glaçant dans lequel cette quête la porte évoque le nôtre, mais n’a pourtant rien à voir. Il s’agit d’un univers aseptisé, sans saveurs ni odeurs, ordonné jusque dans les détails les plus intimes de la vie et régi par des principes implacables ne laissant aucune marge au libre-arbitre. Vue de là-bas, l’espèce humaine apparaît tour à tour repoussante, inquiétante et fascinante. Pourquoi Gabrielle a-t-elle été emmenée ici ? Les deux sœurs parviendront-elles à survivre dans cet environnement hostile et à se retrouver ?

 

 

L’écriture de Jean-Claude Mourlevat est décidément vive et densément évocatrice ; son imagination fertile nous transporte ; son talent de conteur nous emporte, nous poussant à tourner les pages jusqu’à la dernière… La magie opère une nouvelle fois, même si le registre est radicalement différent des autres romans de lui que nous avons eu le plaisir de découvrir jusqu’à présent. Le monde orwellien dans lequel se noue l’intrigue est aussi terrifiant que le décor de La rivière à l’envers était merveilleux. Il nous tend néanmoins un miroir invitant à réfléchir à ce qui fait l’humanité – la complexité des sentiments, les contingences multiples, les aspérités qui font le sel des relations humaines, l’animalité qui persiste, même si on n’y pense pas souvent. Cette dystopie est porteuse d’un espoir intense, porté par le personnage d’Anne, qui parvient à chaque seconde à puiser dans l’amour des êtres chers et dans l’affirmation de son humanité la force de résister. Mais aussi par les rencontres inattendues qu’elle fait dans cet autre monde où un contrôle omniprésent échoue à combler toutes les brèches où des individus, chacun à leur manière, font acte de résistance.

Une lecture addictive et effrayante, que l’on dévore en retenant son souffle, et qui nous donne envie d’apprécier les saveurs douces et amères de la vie sur Terre !

 

Extraits

« Une fois ces milliers de paramètres enregistrés, il suffisait de lancer la recherche et l’ordinateur central déterminait avec une sûreté infaillible la personne compatible, choisie parmi des millions, avec laquelle vous alliez pouvoir cohabiter une vie entière, sans heurts, sans contrariétés, sans conflits. Il n’était nullement question d’affection et encore moins d’amour. Juste de complémentarité et de fonctionnement. »

« La Terre était proche. Anne la pressentait sur sa peau, dans ses yeux, ses narines. Elle la désirait si intensément qu’elle éprouvait déjà la sensation de l’air sur son visage, qu’elle percevait l’odeur de l’herbe, celle de l’asphalte, le bruissement d’un ruisseau, le chant d’une mésange, la pétarade d’un moteur, tout ce qui faisait l’épaisseur de la vie terrestre et son inépuisable fantaisie. »

Le meilleur Karlsson du monde, d’Astrid Lindgren (Livre de Poche, 1968 pour l’édition originale en suédois, 2008 pour la traduction française)

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Nous ne présentons plus Karlsson – l’ami à hélice, si impossible et effronté qu’il en devient irrésistible ! Cette année, Hugo et moi avons décidé de relire les trois tomes de cette série qui nous avait tant enchantés il y a quelques années. Après les tomes 1 (Karlsson sur le toit) et 2 (Le retour de Karlsson sur le toit), nous avons redécouvert ce tome 3 dans lequel rien ne va plus. Karlsson a été aperçu en train de survoler le quartier et le journal offre une récompense pour le retrouver… De quoi attiser la curiosité du voisinage et la convoitise des pires bandits ! Dans ces conditions, Petit Frère renonce aux vacances en famille et reste à la maison pour veiller sur son ami. Entre les tentatives obstinées de la redoutable Mme Bouc pour mettre de l’ordre dans le foyer, les lubies d’un oncle désagréable qui s’invite chez les Svantesson et les farces de Karlsson, il va avoir fort à faire !

Comme toujours chez Astrid Lindgren, il souffle un vent de liberté sur ce roman. Comme d’autres personnages imaginés par cette grande autrice, Karlsson ne se laisse pas dompter. Il fait fi des règles et des conventions, se laisse porter par son imagination, vit et joue au gré de ses idées et de ses envies. Mais contrairement à Fifi Brindacier ou à Ronya, fille de brigand, qui portent haut leurs valeurs de liberté, mais restent à chaque instant soucieuses du bonheur de leur entourage, Karlsson semble mu avant tout par des motivations égoïstes. Dans ce tome 3, il monte en puissance et redouble d’effronterie, dans une surenchère à la fois déconcertante et… réjouissante. Car le bonhomme se permet à peu près tout ce que beaucoup d’enfants aimeraient pouvoir faire sans (heureusement) pouvoir se l’autoriser : il se vante sans vergogne, refuse de partager, s’empiffre à longueur de journée, ne recule devant aucun excès lorsqu’il s’agit de jouer jusqu’au bout, dit tout haut tout ce qui lui passe par la tête, fête son anniversaire tous les quatre matins…

On est souvent désolé pour son entourage qui fait les frais de ces frasques. En même temps, Petit Frère tire de la fierté de l’amitié singulière qui le lie à Karlsson et semble prendre confiance en lui au fil des tomes. On voit bien ici qu’il a appris, au contact de son ami, à manier l’ironie et à s’affirmer. Et in fine, les idées farfelues de Karlsson finissent toujours par faire, un peu malgré lui, le bonheur de son entourage…

Une jolie lecture dont le charme des années 1960 n’a pas pris une ride, à faire découvrir sans hésiter aux lecteurs appréciant le second degré !

Extraits

« Quelle est cette mystérieuse chose qui vole au-dessus de Stockholm ? D’après des témoins, un petit Tonneau volant particulièrement bruyant, ou un objet volant y ressemblant, a à plusieurs reprises été aperçu au-dessus des immeubles du quartier de Vasastan. La Direction générale de l’aviation civile n’est pas au courant de ce trafic aérien anormal, et pense qu’il pourrait s’agir d’un redoutable espion étranger qui surveillerait notre ville. Il est d’une importance capitale que la nature de ce phénomène soit tirée au clair et que l’objet volant soit capturé. »

« – Le meilleur des meilleurs copains du monde, c’est toi, Karlsson ! Et pourquoi tu arrives justement maintenant ?

– Devine. Tu as trois choix possibles, dit Karlsson. Soit c’est parce que tu me manquais, petit garçon ignorant, soit c’est parce que je me suis trompé de chemin en voulant faire un tour au Parc Royal, soit c’est parce que j’ai senti l’odeur de la bouillie. Allez, devine !

Le visage de Petit-Frère s’illumina.

– C’est parce que je te manquais, dit-il timidement.

– Raté ! dit Karlsson. Et je n’avais pas non plus l’intention de faire un tour au Parc Royal, alors inutile de le proposer. »

 

Lu à voix haute à l’automne 2016 et relu en juillet 2019 – Livre de Poche, 5,50€

Le club de l’ours polaire, tome 2. Le mont des sorcières, d’Alex Bell (Gallimard, 2019)

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Stella et ses amis étaient sortis grandis de leur première expédition. Cette dernière les avait révélés à eux-mêmes et rendus célèbres… La vie n’est pourtant pas un fleuve tranquille. La révélation de l’identité de Stella lui cause bien des tourments : étant donnée leurs pouvoirs terribles, les princesses des glaces inspirent la crainte et beaucoup voient d’un mauvais œil l’une d’entre elles rejoindre le cercle très fermé et masculin des explorateurs. Et surtout, un vautour monstrueux plane au-dessus du jardin, comme une épée de Damoclès, envoyé par la terrible sorcière Jezzybella. Convaincu que celle-ci ne renoncera jamais à traquer sa fille, Félix se met en route pour le Mont des Sorcières – une contrée hostile, dont personne n’est jamais rentré vivant. Éperdument inquiète, Stella se lance sur ses traces, accompagnée de ses fidèles compagnons Dragigus, Shay, Ethan et de toute une ribambelle de créatures plus improbables les unes que les autres. Le chemin est semé d’embûches. Arriveront-ils à temps pour venir en aide à Félix ?

Hugo, qui ne craint plus de se lancer dans des romans un peu longs, a énormément apprécié ce deuxième volet de la série. Nous l’avons amorcé ensemble, en lecture à voix haute, mais après 50 pages, il n’a pas supporté le suspense et dévoré la suite seul, quasiment d’un trait ! Les péripéties se succèdent en effet sans temps mort, rendant la lecture addictive jusqu’aux toutes dernières pages.

Ce roman plaira sans doute beaucoup aux enfants qui, comme Hugo, aiment rêver et s’évader dans des mondes imaginaires où tout est possible – ou presque ! Rien que la splendide couverture représente tout un monde, non ? Nous avons également beaucoup apprécié l’humour des dialogues et des situations, souvent produit par le choc des personnalités singulières qui composent cette expédition. De fait, la manie de Dragigus d’invoquer des statistiques macabres qu’il maîtrise sur le bout des doigts, ou l’habitude un peu contre-productive des fées de la jungle de déclamer leur chant funèbre lorsque les choses se corsent, sont très drôles.

Cela dit, comme pour le tome 1 d’ailleurs, je n’ai pas été aussi enthousiaste que Hugo. Je suis partagée quant à l’univers fantastique foisonnant qui fourmille de créatures et d’objets merveilleux imaginés par l’inventive Alex Bell. Le charme du roman vient en bonne partie de là, mais c’est presque trop à mon goût, tout ce folklore détournant parfois l’attention du fil de l’intrigue. Le tout m’a parfois semblé manquer de cohérence – lorsque piranhas et morses se côtoient, ou lorsque des révélations finales apparaissent en contradiction avec certains éléments de l’histoire, comme le souvenir des pieds brûlés de Jezzybella témoignant des blessures infligées par les parents de Stella, ou la marionnette ensorcelée des premières pages, dont l’origine est inexplicable si l’on tient compte de ces révélations…

Mais une fois encore, l’essentiel est que le roman plaise à sa cible première, les enfants, et la magie a opéré sur Hugo. Et on ne peut que se réjouir de lire une série portant de belles valeurs d’émancipation féminine, de courage, de solidarité et d’ouverture par-delà les stéréotypes.

Extrait:  » Stella devait admettre qu’ils formaient un étrange groupe. Ce n’était pas tous les jours qu’on voyait quatre explorateurs, quatre fées de jungle, une chasseuse, une apprentie sorcière, un chameau, un sac de grenouilles caoutchouteuses flap-flop, un tyrannosaure nain et un morse avec un casque colonial. »

Le retour de Karlsson sur le toit (d’Astrid Lindgren, 1962 pour l’édition originale en suédois)

Le retour de Karlsson sur le toit.jpgÀ la faveur des vacances (et oui, dans notre région de l’Allemagne, nous avons actuellement une pause de deux semaines de « Pentecôte » !), Hugo et moi avons poursuivi, avec la compagnie d’un autre petit lecteur de notre entourage, notre relecture des aventures de Karlsson. Je vous parlais récemment du premier volet, dans lequel nous apprenions à connaître ce curieux bonhomme équipé d’une hélice, certes très imbu de lui-même et un brin psychopathe, mais débordant d’idées nous assurant de ne jamais nous ennuyer. Nous le retrouvons à présent en très grande forme, n’ayant rien perdu de sa verve et de son imagination au cours de l’été passé chez sa grand-mère :

«  – Impossible de te dire à quel point je me suis amusé, répondit Karlsson en mâchant goûlument une saucisse. Je ne vais donc pas te le dire.
– Moi aussi je me suis bien amusé, rétorqua Petit-Frère qui avait envie de raconter ses vacances à Karlsson. Elle est tellement gentille, ma grand-mère. Et tu n’imagines pas à quel point elle a été heureuse de me voir ! Elle m’a embrassé tellement fort…
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle m’aime.
Karlsson arrêta de mâcher.
– Tu crois peut-être que ma grand-mère ne m’aime pas ? Tu crois peut-être qu’elle ne m’a pas embrassé tellement fort qu’elle a failli m’étouffer, parce qu’elle m’aimait ? Je vais te dire une chose : ma grand-mère a des petites mains de fer. Si elle m’avait aimé quelques centaines de grammes de plus, elle aurait mis fin à mes jours.
– Ah bon ? Alors, dans ce cas, elle embrasse vraiment très fort ta grand-mère, admit Petit-Frère.
Bien que les embrassades de sa propre grand-mère ne soient pas comparables à celles de la grand-mère de Karlsson, Petit-Frère savait qu’elle aimait son petit-ils. Il s’efforça de bien expliquer ça à Karlsson.
– Mais parfois, elle m’énerve, ajouta-t-il après un moment de réflexion. Elle n’arrêta pas de me dire de changer de chaussettes, de ne pas me battre avec Lars Jansson et plein d’autres trucs comme ça.
L’assiette étant vide, Karlsson la jeta par terre.
– Tu crois peut-être que ma grand-mère ne me répète pas tout le temps la même chose ! Tu crois peut-être qu’elle ne met pas son réveil à sonner à cinq heures du matin pour avoir le temps de me répéter que je dois changer de chaussettes et qu’il ne faut pas que je me batte avec Lars Jansson ?
– Toi aussi, tu connais Lars Jansson ? s’étonna Petit-Frère.
– Non ! Heureusement !
– Mais alors, pourquoi ta grand-mère…
– Parce qu’il n’y a personne au monde qui rabâche autant qu’elle. Tu vas peut-être finir par te mettre ça dans le crâne ! Toi qui connais Lars Jansson, comment peux-tu avoir le culot de dire que c’est ta grand)mère qui rabâche le plus ? Personne n’arrive à la cheville de ma grand-mère qui est capable de répéter toute une journée que je ne dois pas me battre avec Lars Jansson alors que je ne le connais même pas ! Et, entre nous, j’espère bien ne jamais le connaître ! »

Après ces retrouvailles mémorables et un grand ménage de rentrée tout aussi inoubliable, nos deux compères ont fort à faire : les parents de Petit-Frère sont en effet contraints de s’absenter et d’engager une gouvernante pour s’occuper des enfants. J’ai nommé : la redoutable Mlle Bouc ! Si celle-ci se targue de savoir être ferme avec les enfants, elle est loin de soupçonner à qui elle a affaire cette fois-ci…

« Les yeux de Karlsson se mirent à pétiller.
– Tu as beaucoup de chance, déclara-t-il. Le meilleur dompteur de bourriques du monde, tu sais qui c’est ? »

Les blagues de Karlsson sont toujours réjouissantes, les dialogues pleins d’ironie et les situations de plus en plus extravagantes. Un ravissement pour tous les enfants sages qui n’en apprécient pas moins de rire des bêtises des autres !

«  – Vous devriez avoir honte ! Il y a des milliers de gosses dans le monde qui paieraient cher pour manger un plat comme celui-là.
Karlsson sortit alors un bloc-notes et un crayon de sa poche.
– Pourrais-tu me donner le nom de deux d’entre eux ? demanda-t-il. »

Lu à voix haute à l’automne 2016 et relu en juin 2019 – Livre de Poche, 4,95€

Karlsson sur le toit (d’Astrid Lindgren, 1955)

Karlsson sur le toitPetit-Frère est le benjamin ordinaire d’une famille suédoise ordinaire habitant dans une rue ordinaire de Stockholm. Il éprouve les plaisirs et les frustrations d’un gamin de son âge : il adore jouer avec ses deux amis et se blottir dans les bras de sa maman ; il se sent parfois seul par rapport à son grand frère et à sa grande sœur qui sont plus proches en âge ; et, avant tout, il adorerait avoir un chien. Rien que de bien ordinaire, me direz-vous. Mais notre histoire commence lorsque Petit-Frère fait une rencontre absolument extraordinaire : celle de Karlsson, petit bonhomme à la langue bien pendue et sûr de lui, débordant d’idées et d’imagination, et doté d’une hélice lui permettant de voler et de rejoindre sa petite maison… sur le toit de l’immeuble ! L’existence ordinaire de Petit Frère prend alors un nouveau tour, rythmé d’aventures incroyables. À tel point que toute la famille doute : Karlsson existe-t-il vraiment, ou seulement dans l’imagination de Petit Frère ?

Nous avions déjà dévoré les trois tomes des aventures de Karlsson à l’automne 2016, quand les enfants n’avaient que 5 et 7 ans. Depuis, Karlsson était devenu une référence incontournable de notre univers littéraire familial, que les enfants ont fait lire à toute la famille et que nous évoquons très régulièrement avec beaucoup de plaisir. À l’époque, les garçons s’étaient beaucoup identifiés à Karlsson qui se permet beaucoup de comportements proscrits : il se laisse complètement aller au jeu, expérimente tout ce qui lui passe par la tête sans tabou, se vante et ment sans vergogne, s’empiffre de sucreries, ne partage pas ses bonbons mais aime à jouer les justiciers… ravissant les petits lecteurs qui aimeraient parfois pouvoir se conduire ainsi ! En relisant le roman quelques années plus tard, les garçons se sont plus identifiés à Petit-Frère et indignés du comportement égoïste de Karlsson. Mais restent intacts le plaisir du jeu, qu’Astrid Lindgren sait si bien restituer, et l’amusement que procurent les répliques cultes de Karlsson (« Du calme, pas de panique ! » ou « Tout ça c’est purement matériel » quand il a détruit quelque chose…).

Je ne le répéterai jamais assez : quel dommage qu’Astrid Lindgren ne soit pas plus lue en France ! Chacun de ses livres est une ode à l’enfance et au jeu qui donne un plaisir de lecture intense aux petits lecteurs et lectrices qui commencent à lire des romans. Ils sont des références incontournables en Europe du Nord, en Allemagne ou en Russie et d’après Wikipedia, ils se sont vendus à plus de 165 millions d’exemplaires dans le monde. Pourquoi si peu d’écho chez nous ? Peut-être le côté transgressif, voire subversif d’une Fifi Brindacier, d’un Kalle Blomqvist, d’une Ronja fille de brigand ou d’un Karlsson sur le toit vont ils trop à rebours des principes éducatifs plus stricts qui prévalent en France ? Pour ma part, je tiens énormément à l’idée de permettre à mes enfants, par la littérature, d’imaginer des expériences, de rêver des aventures qui restent hors de portée dans la réalité…

Extraits :

« C’est seulement à ce moment-là que Petit-Frère se demanda comment il allait pouvoir monter sur le toit, lui qui ne savait pas voler.

– Du calme ! Pas de panique ! dit Karlsson. Tu grimperas sur mon dos et, hop !, on montera chez moi. Mais fais bien attention de ne pas mettre tes doigts dans mon hélice !

– Tu es sûr que tu auras la force de me porter ?

– On verra bien. J’espère que j’arriverai au moins à faire la moitié du chemin, malade et misérable que je suis. Mais j’aurai toujours la possibilité de te lâcher si je sens que je n’y arrive pas.

Petit-Frère trouvait l’idée d’être lâché à mi-chemin un peu inquiétante.

– Mais je suis sûr que ça va bien se passer, poursuivit Karlsson. À condition que mon moteur ne cale pas.

– Si tu cales, on tombe, fit remarquer Petit-Frère.-

Splash ! Tu as raison, mais tout ça c’est purement matériel, rétorqua Karlsson en faisant un geste nonchalant de la main. »

« Comme maman était fâchée avec Karlsson, il n’avait pas osé lui demander l’autorisation de l’inviter. Karlsson se mit à bouder comme jamais.

– Je ne joue plus si je ne suis pas invité, déclara-t-il. Moi aussi j’ai le droit de m’amuser !

– D’accord, je t’invite, se dépêcha de dire Petit-Frère.

Tant pis pour la réaction de sa mère. Organiser son anniversaire sans Karlsson n’était pas possible.

– Qu’est-ce qu’on va manger ? se renseigna Karlsson quand il avait fini de bouder.

– Un gâteau, bien sûr. Un gâteau avec huit bougies.

– Ah bon ? J’ai une proposition à te faire.

– Laquelle ?

– Demande à ta mère de te préparer plutôt huit gâteau avec une bougie ? »

 

Lu à haute voix en octobre 2016 et relu en mai 2019 – Le livre de Poche, 4,90€

Milly Vodovic (de Nastasia Rugani, 2018)

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C’est la violence inouïe des rapports sociaux contemporains qui se cristallise dans les déambulations habitées de Milly Vodovic, fille d’immigrés bosniaques – « étrange petite personne d’une douzaine d’années » qui se présente à nous comme une sauvageonne fière et indomptable, féroce et sensible, innocente et téméraire… Loin des Balkans et de leurs traumatismes, c’est désormais dans une commune rurale des États-Unis que vit la famille Vodovic. Une Amérique consumée par les clivages sociaux et le racisme, dans laquelle l’écriture expressive et percutante de Nastasia Rugani nous précipite.

 

Ces clivages s’incarnent douloureusement chez chacun des personnages : Milly, d’abord, qui refuse de courber l’échine et s’efforce de poursuivre son petit bonhomme de chemin avec une volonté impressionnante, alors même que les repères sont difficiles à trouver lorsqu’on est une fille déjà nostalgique de son enfance, membre d’une communauté stigmatisée alors qu’elle n’a jamais connu le pays d’origine de sa famille… Son frère Almaz, plus résigné face aux amalgames qui assimilent les musulmans aux terroristes responsables des attentats du 11 septembre. Douglas, qui grandit dans une famille pétrie de préjugés racistes mais ressent une sympathie déconcertante pour Milly et rêve d’une nouvelle vie ailleurs. Daisy, qui est sortie de la pauvreté mais lutte contre une maladie implacable. Swan, qui doute sur ses origines et ne veut pas perdre sa mère. Chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les uns se conforment, misent sur les études et l’ascenseur social ; les autres tentent d’exorciser leurs démons par la violence. Milly, elle, se réfugie dans un imaginaire à l’image de la splendide couverture dessinée par Jeanne Macaigne : peuplé d’une faune et d’une flore luxuriantes, débordant d’incarnations métaphoriques et de toutes les possibilités que le réel n’offre pas…

Le choc de leurs destins qui se fracassent les uns contre les autres montre avec force le poids tragique des déterminismes sociaux. Mais nous donne également à réfléchir sur les pouvoirs de la création littéraire qui pourrait bien avoir le dessus, finalement.

Milly Vodovic nous fait perdre nos propres repères en nous précipitant dans un tourbillon toujours à la lisière entre réalité et imagination, à la confluence des points de vue irréconciliables des différents personnages. C’est pourquoi ce livre, à l’image de son héroïne, ne se laisse pas facilement apprivoiser, j’ai ressenti le besoin de le relire une deuxième fois pour l’apprécier pleinement et me rendre à l’évidence : Nastasia Rugani a écrit une œuvre d’une puissance littéraire et d’une densité sociale impressionnantes, digne des grands romans sociaux américains.

Un grand merci aux éditions MeMo et à Chloé Mary de m’avoir permis de le découvrir – une fois n’est pas coutume, sans mes garçons à qui je laisse le temps de découvrir certaines réalités. Je sais déjà que Milly Vodovic me hantera longtemps…

C’est par ici pour les critiques de Hashtagcéline, Pepita et Andea Baladenpage !

Lu en mai 2019 – Éditions Memo (Grande Polynie), 16€

 

Extraits

« Il acquiesce, puis observe longtemps le petit phénomène : les grands pieds chaussés de bottes en caoutchouc ; les genoux égratignés ; le short à rayures à peine visible sous le long tee-shirt pelucheux à l’effigie du lycée de Birdtown, sans doute des vêtements ayant appartenu à son frère ; puis le cou de la taille d’une branche de bouleau ; des cheveux raides et épais d’un noir féroce, trop courts, mal coupés, semblables aux deux peureux ; et une couronne en papier entourant son crâne.
Une étrange petite personne âgée d’une douzaine d’années. »

« Contrairement à son frère et à son grand-père, Milly ne se lève pas à l’aube pour prier. L’aube, c’est pour s’asseoir à la lisière des prés et observer les mulots prendre leur petit-déjeuner. De toute façon, il n’existe qu’un seul Dieu, et il s’appelle Michael Jackson. Mais aux yeux des habitants de Birdtown, la vérité a aussi peu d’intérêt qu’un paquet de cigarettes vide. Être la fille d’une immigrée bosniaque, et la sœur d’un musulman, suffit à représenter un danger pour la communauté ; de la graine de terroriste. »