Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

Je veux un chien et peu importe lequel, de Kitty Crowther (Pastel, 2021)

« Un chien très comique, son nom sera Chique, il sera presque aussi drôle que moi, explique Millie.
Oh non, surtout pas, répond Maman en buvant son café. »

Celles et ceux qui suivent ce blog le savent : dans la famille, nous sommes les amis des bêtes. De TOUTES. Faute de céder aux pressions continuelles des enfants pour prendre un animal domestique, je leur lis de bonne grâce, entre chien et loup, toutes les histoires faisant la part belle aux renards, lapins, souris, écureuils, dindes, chats, hyènes, bref, vous avez saisi. Vous aurez surtout compris que nous ne pouvions pas passer à côté d’un album avec un titre et une couverture pareils !

Son prénom aurait pu prédestiner Kitty Crowther à dessiner des chatons. Mais nom d’un chien, l’artiste jubile, à l’évidence, s’amuse à crayonner ces cabots de tous poils, barbus, chevelus ou tout nus, en forme de grosse peluche, de saucisse ou de pudding (enfin c’est notre interprétation). Et en même temps, ces toutous au regard triste vous poignent le cœur.

Les illustrations gribouillées ne plairont sans doute pas à tout le monde. Pour notre part, nous avons aimé leur étrangeté et ce jeu sur les couleurs avec un orange fluo inattendu qui fait irruption sur de nombreuses pages. Ces graphismes ont la vivacité et la virulence des dessins enfantins. L’esprit de l’enfance règne d’ailleurs en maître sur cet album : l’intensité avec laquelle Millie vit les choses, son envie de s’intégrer dans le groupe à l’école – quitte à devoir accepter des normes idiotes pour cela – mais aussi et surtout sa façon de laisser libre cours à son imagination et à son amour pour une petite boule de poil… Tout cela est abordé avec tant de justesse qu’on croirait, le temps d’un livre, avoir l’âge de Millie, rêvant avec elle d’un ami canin unique qui allume une étincelle de magie dans notre vie. Et d’un monde où personne ne songerait à abandonner son animal.

La conclusion s’impose : voilà un album qui a du chien !

Lu à voix haute en mars 2021 – Pastel, 13,50€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€

Blaise et le château d’Anne Hiversère, de Claude Ponti (L’école des loisirs, réédition géante de 2020)

Claude Ponti sait, comme nul autre, faire écho à nos meilleurs chimères : n’avez-vous jamais rêvé de concocter un gâteau incroyabilicieux, avec ce qu’il faut de crèmes parfumées, de chocolat, de meringues et de sucre glace ? Une création suffisamment colossale pour que vous puissiez y organiser une grande FÊTE avec TOUS vos copains (célébrités et amis imaginaires compris) ? Le projet serait d’autant plus savoureux qu’il serait exécuté collectivement, avec la multitude de vos camarades poussins !

Imaginez un peu : quel plaisir que celui du travail bien fait, méthodiquement planifié (ne vous fiez pas à la pagaille apparente) et joyeusement exécuté grâce à la contribution de chacun ! Quelle joie à l’idée de poster les invitations, quelle volupté lorsqu’il s’agit de descendre dans la mine de chocolat, d’éclapatouiller la farine ou de splitouiller la pâte ! Quel sentiment d’accomplissement au moment de se laisser surprendre par le résultat final ! Quelle euphorie de se régaler tous ensemble des escaliers en nougat et des toboggans de caramel pendant l’éternité d’une fête ! Et de se souvenir de ces moments mémorables !

Maintenant, imaginez qu’à Noël, mes parents aient eu l’idée lumineuse de nous offrir ce livre en édition géante (34*47 cm tout de même) – un format insensé qui nous fait plonger dans cette histoire délicieuse. Le seul qui puisse possiblement être à la hauteur du nombre de poussins pâtissiers et des intrigues secondaires et petites curiosités dont Claude Ponti semble avoir le secret, que l’œil attentif des enfants ne manque pas de repérer à l’arrière-plan…

Un classique gourmand et réjouissant, à découvrir absolument.

N’hésitez pas à découvrir également Ma vallée, du même auteur.

Lu et relu – L’école des loisirs, 24,50€

L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, de Chris Wormell (Gallimard Jeunesse, 2020)

Les lecteur.ice.s en herbe qui se lancent dans des romans un peu plus longs se régalent de bonnes histoires bien racontées, mais dont la lecture est facilitée par un découpage en chapitres courts et de petites illustrations. Les livres de Roald Dahl et de Quentin Blake sont vraiment merveilleux de ce point de vue, mais ils sont si captivants qu’on en fait vite le tour. Bonne nouvelle, il y a de plus en plus de romans à mettre sous la dent des enfants, notamment les romans de la collection Polynie chez MeMo, Marque-Page chez Didier Jeunesse, Mouche ou Histoires Naturelles chez L’école des loisirs, ou Pépix chez Sarbacane. Mais si vous osez piocher dans la littérature jeunesse britannique, chez des auteurs comme David Walliams, Julian Clary ou Rupert Kingfisher, vous êtes assurés de trouver les méchants les plus affreux, les enfants les plus clairvoyants, souvent assortis de compères animaux, les situations les plus grotesques et l’ironie la plus grinçante. C’est aussi en Angleterre que Charles Dickens écrivit ses satires morales et sociales. On sent bien à la lecture de L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, comment Chris Wormell se nourrit de ces différentes traditions.

Voici donc un récit aux allures de contes : dans une Grande Ville noire, il était une fois une orpheline livrée à son oncle et sa tante. Des canailles qui rendraient presque sympathiques Les deux gredins de Roald Dahl : la délicatesse d’un rhinocéros, l’empathie d’un cafard, le muscle d’un dragon. Sans parler de l’habitude de la Tante Vermilia de tirer sur tout ce qui l’agace avec un tromblon alors qu’elle est myope comme une taupe. Il ne reste guère à Clémentine que ses rêves d’un Lieu magique en pleine nature qui n’existe peut-être que dans son imagination… et l’aide d’un épatant matou blanc.

L’objet-livre est magnifique avec sa couverture épaisse et colorée, son petit format maniable et ses illustrations qui font forte impression. Hugo n’a pas tardé à se plonger dans cette histoire qu’il a lue d’une traite, captivé par les multiples rebondissements et ravi de voir un chat jouer un rôle si important, les deux fripouilles surenchérir de férocité et se faire prendre à leur propre jeu. Pour ma part, j’ai trouvé l’ensemble très sombre – on est clairement dans la noirceur des contes de fée – et outrancier, dans le texte comme dans les dessins qui confinent à la caricature. Mais il y a un public pour ce registre, en témoigne l’enthousiasme de Hugo – et la double-page finale est à couper le souffle !

PS : pourquoi avoir traduit ainsi le titre original, The Magic Place ? Le titre français me semble inutilement long et tarabiscoté, tout en générant une attente de magie qui pourrait ne pas être satisfaite, si on fait abstraction de l’intelligence extrême du chat blanc…

PPS : lecture approuvée par Alpiniste, en photo ci-dessus !

Extraits :

« Clémentine était orpheline. Elle habitait dans cette maison tout en hauteur, avec sa tante et son oncle, les Grimble, et un gros chat blanc qui s’appelait Andy. C’était un chat très particulier ; en réalité, c’était un chat extraordinaire, comme on le verra bientôt. »

« Ça vous plairait d’avoir une tante et un oncle comme ces deux-là ? Non, à moi non plus. Les apparences ont beau être parfois trompeuses, cette fois-ci, elles ne le sont pas. »

Lu en décembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 16,50€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Une nuit de demi-lune, de Carson Ellis (Hélium, 2020)

« Une demi-chaise pour un demi-dos
La moitié d’un joli chapeau
Les moitiés de deux mocassins
Une demi-table et un demi-félin »

Comment ne pas être intrigué.e en constatant que non seulement c’est une nuit de demi-lune, mais que nous avons aussi affaire à une demi-fenêtre, un demi-chat, une demi-table et un demi-vase de fleurs ? Ces pages élégantes ont des allures de demi-imagier, leurs rimes sonnent comme une petite comptine. L’ensemble déborde de poésie – et d’énigmes.

Les enfants ont pris cette proposition au sérieux, scrutant attentivement cette demi-salle baignée d’un demi-rayon de lumière, notant que la porte est réduite à sa moitié, mais pas la poignée (ni les étoiles). Cette division est drôle, mais quand même un peu déconcertante : quelle satisfaction quand les moitiés finissent par s’assembler… lorsqu’elles y parviennent !

Un album qui nous plonge dans un demi-rêve, dont l’absurdité, l’esthétique décalée et la poésie ont quelque chose de réjouissant.

L’avis de Sophie van der Linden

Lu en novembre 2020 – Hélium, 16,90€