Le mystérieux cercle Benedict, de Trenton Lee Stewart (2007 pour l’édition originale en anglais, 2013 pour la traduction française)

Lu en décembre 2017

Orphelin et surdoué, Reynie souffre de la solitude et des persécutions des autres élèves et passe le plus clair de son temps dans la bibliothèque ou à lire le journal. C’est ainsi qu’un beau jour, il tombe sur une annonce mystérieuse : « TU ES UN ENFANT ? TU POSSÈDES DES APTITUDES EXCEPTIONNELLES ? TU SOUHAITES VIVRE UNE EXPÉRIENCE UNIQUE ? ». Intrigué par cette l’opportunité de cette « expérience unique », Reynie décide de se présenter à l’examen organisé le week-end suivant. Il est loin de se douter du caractère pour le moins déroutant des épreuves et des rencontres extraordinaires auxquelles elles le mèneront. Il s’agit pourtant de contribuer à une mission dangereuse qui fera des jeunes recrues de véritables agents secrets infiltrés dans la pension dirigée par un scientifique sur le point d’utiliser toutes ses redoutables connaissances en ingénierie et en neurosciences pour prendre le pouvoir. L’amitié, l’intelligence, l’ingéniosité et la solidarité des enfants seront-elles suffisantes pour mettre un coup d’arrêt à cette vaste entreprise de manipulation ?

Nous n’avons fait qu’une bouchée de ce roman de 630 pages qui s’est révélé très addictif, grâce à son intrigue très bien construite et au découpage savant des chapitres pour donner irrésistiblement envie de poursuivre la lecture. À la faveur des vacances de Noël, nous avons largement prolongé la demi-heure quotidienne de lecture !

Au-delà de ce récit palpitant, Le mystérieux cercle Benedict a séduit toute la famille par ses personnages hauts en couleur et par les multiples énigmes et messages codés intégrés dans l’histoire de façon à nous donner la possibilité, très ludique, de chercher à les résoudre en même temps que les enfants. Mais surtout, les péripéties de Reynie et ses amis, permettent à Trenton Lee Stewart de nous interroger, un peu à la manière de J.K. Rowling dans Harry Potter, sur des questions passionnantes : tolérance vis-à-vis des différences, importance du sens critique et de la réflexivité, instrumentalisations politiques des peurs et des avancées scientifiques, résistance et dilemmes éthiques face aux manipulations, rôle de l’école, mémoire et amnésie, fondement des liens familiaux… L’auteur maîtrise parfaitement l’équilibre entre ces problèmes angoissants et la dose d’humour et de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les jeunes et courageux héros qui finissent par triompher des complots des adultes.

« Reynie s’attendait à ce qu’elle se présente, mais au lieu de cela, elle se contenta d’essuyer quelques miettes de gâteau sur sa bouche.
– Tu voulais me demander quelque chose ? reprit-elle.
– Oh oui. Est-ce que je pourrais téléphoner à ma tutrice, Miss Perumal, s’il vous plaît ? Personne ne sait où je me trouve, et je crains qu’elle ne s’inquiète.
– C’est très délicat de ta part, Reynard, mais rassure-toi : nous avons déjà prévenu Miss Perumal. Tu n’as donc plus à t’en préoccuper.
La femme-crayon s’apprêtait de nouveau à partir.
– Madame ? Excusez-moi, madame ?
Elle s’arrêta.
– Oui. Qu’y-a-t-il encore, Reynard ?
– Pardonnez-moi de vous demander cela, madame, je ne le ferais pas si ce n’était pas très important pour moi… c’est que… vous ne seriez pas en train de me mentir, par hasard ? »

« Les enfants embrassèrent du regard leur nouvelle école. Les bâtiments de pierre grise de la Pension se ressemblaient tant, et ils étaient si proches les uns des autres, qu’il était difficile d’affirmer avec certitude où finissait l’un et où commençait le suivant. Ils étaient disposés en une sorte de U tout autour de la grand-Place pavée, et reliés par des chemins et des escaliers de pierre. Sous cet angle, avec la tour qui se dressait juste derrière la résidence, l’ensemble donnait moins l’impression d’une école que d’une forteresse. »

« À vous entendre, on dirait qu’il n’y a aucune règle ici, remarqua Sticky.
– C’est vrai, George, répondit Jillson. Pratiquement aucune. Vous pouvez vous habiller comme vous voulez, pourvu que vous ayez un pantalon, une chemise et des chaussures. Vous pouvez faire votre toilette aussi souvent que vous voulez, ou jamais, du moment que vous êtes propres pour aller en classe. Vous pouvez manger ce que vous voulez, et quand vous voulez, durant les heures d’ouverture du réfectoire. Le soir, vous pouvez éteindre aussi tard que vous voulez avant dix heures. Et vous pouvez vous promener où vous voulez dans l’enceinte de la Pension, tant que vous ne quittez pas les allées et les couloirs à bande jaune.
– À vrai dire, intervint Reynie, tout cela ressemble beaucoup à un règlement.
Jackson le foudroya de ses yeux de glace.
– Comme c’est ton premier jour ici, Reynard, je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, mais c’est une des lois de l’existence que tu apprendras à la Pension : bien des choses qui ressemblent à des règles n’en sont pas, et on a toujours l’impression qu’il y a plus de règles qu’il n’en existe en réalité.
– Ça fait donc deux lois que j’apprendrai, observa Reynie.
– C’est exactement ce que j’essaie de t’expliquer. »

Livre de poche, 7,90€

Le-mysterieux-cercle-Benedict

Tom, chasseur de fantômes et Loup-garou ! de Cornelia Funke (2016 et 2017 pour leur traduction française)

Lus respectivement en octobre et en décembre 2017

Très conquis par Cœur d’encre et le Prince des voleurs de Cornelia Funke, nous avons découvert avec curiosité ces deux romans qui présentent un format tout à fait différent puisqu’il s’agit de textes beaucoup plus courts, découpés en petits chapitres, imprimés en gros caractères et agrémentés d’illustrations. Dans les deux cas, l’intrigue est relativement simple, mais prenante, et s’inscrit dans un registre entre merveilleux, frisson et humour qui plaira certainement à de nombreux jeunes lecteurs.

Le protagoniste de Loup-Garou !, Matt, n’est ni très grand, ni très fort, ni très courageux dans le noir. Or, après s’être fait mordre par un chien, ses sens s’aiguisent, sa voix devient plus grave, son corps plus fort et plus velu… Comment expliquer ces transformations à son entourage et comment échapper à la curiosité du désagréable professeur Crachin ? Matt peut heureusement compter sur la solidarité de sa meilleure amie, la courageuse Lisa. Mais au fait, souhaite-t-il vraiment que le loup en lui disparaisse ?

Dans Tom, chasseur de fantômes, le héros doit faire face à l’intrusion dans sa vie d’un fantôme qui sème une véritable zizanie. Heureusement que sa grand-mère connaît une chasseuse de fantômes professionnelle qui est d’ailleurs en mesure de le rassurer : il ne s’agit là que d’un F.M.S., fantôme moyennement sinistre. Mais que faire en apprenant que cet énergumène a été chassé de chez lui par un autre fantôme qui lui, présente toutes les caractéristiques d’un F.I.R. – fantôme incroyablement répugnant ?

Les deux livres ont très bien marché pour Antoine et Hugo qui sont entrés immédiatement dans l’intrigue et ont bien ri. Les illustrations de Tom, chasseur de fantômes nous ont mieux plu que celles de Loup-Garou! et ce texte joue sur une typographie très parlante pour incarner la surprise, les exclamations et les frissons. Ces deux petits livres très faciles à lire peuvent être, sans hésitation, chaudement recommandés aux apprentis lecteurs souhaitant se lancer dans la lecture autonome d’un roman sans risque de se laisser décourager.

Extraits

« Alors, ça ne fait pas l’ombre d’un doute, jeune homme, décréta Hedwige Karminade. Dans ta cave, il y a un FMS, un Fantôme Moyennement Sinistre. Dans ton malheur, tu as de la chance. Pour Hedwige Karminade, c’est de la routine !
– Ça veut dire que vous allez le chasser ? demanda Tom.
Une vague de soulagement submergea son cœur désespéré.
– Oh non, pas moi, dit la vieille dame en prenant un gros livre rouge sur l’étagère. C’est toi qui vas le chasser, jeune homme, avec mon aide.
Voilà qui était nettement moins rassurant.
– Mais comment ? demanda Tom.
– C’est très simple, répondit Mme Karminade en feuilletant le gros livre. Ah voilà ! Comment chasser un FMS. Écoute bien, jeune homme. »

« Puis il se regarda dans la glace… Il fit un bond en arrière, paniqué, et manqua tomber dans la baignoire.
Des yeux jaunes.
Des yeux jaunes le regardaient.
Dans un horrible visage de monstre poilu.
Matt regarda sa main blessée. Elle était poilue comme un cochon d’Inde, avec des petites griffes pointues à la place des ongles. »

Rageot, 11,90€ et 6,90€

9782700255126FS9782700253009

L’île au trésor, de Robert Louis Stevenson (initialement publié en 1881-1882, sous forme de feuilleton)

Lu en novembre-décembre 2017

C’est d’abord l’histoire d’un petit garçon qui grandit dans l’Écosse des années 1850 et qui souffre beaucoup de l’humidité ambiante et d’une santé fragile. Solitaire et victime de maladies pulmonaires chroniques, Robert doit renoncer à fréquenter régulièrement l’école et rester confiné à la maison. Pourtant, ces conditions de vie moroses nourrissent une imagination fertile : enfermé dans sa chambre, l’enfant rêve de voyages et d’aventures ; plus grand, ses problèmes de santé motiveront des séjours de cure dépaysants dans le sud de l’Angleterre, puis en France, en Italie, en Autriche et en Allemagne. Robert ne perpétue pas la tradition familiale en devenant ingénieur-concepteur de phares, mais se démarque : il prône le rejet de l’éducation parentale et l’athéisme, devient écrivain et mène une vie de bohème et de voyages qui le conduit dans les Cévennes, puis en Californie où il rejoint celle qu’il aime. L’expédition de deux navires à la recherche d’un trésor pirate sur l’île Cocos lui inspire ce roman d’aventures que nous venons de lire avec beaucoup de plaisir, emmitouflés sous des plaids et au coin du feu…
L’histoire est celle du jeune Jim qui se retrouve par hasard en possession d’une carte qui pourrait bien le mener au fabuleux trésor d’un célèbre pirate. Mais avant cela, il faudra se jouer des individus (pour certains peu recommandables) qui recherchent le trésor, des risques de la navigation sur l’océan et des surprises que réserve l’île au trésor…
Stevenson est un conteur hors-pair qui sait mettre tous les effets au service de son intrigue : annonces, multiples rebondissements, scènes d’action ébouriffantes, délégation du récit à plusieurs narrateurs dont les points de vue décalés contribuent à nourrir le doute, insertion de documents comme la correspondance entre les protagonistes, le journal de bord du bateau ou la carte au trésor, découpage des chapitres pour entretenir le suspense… Les péripéties de Jim sont captivantes et le roman a tenu toute la famille en haleine sur 330 pages – difficile d’aller se coucher à la fin d’un chapitre, entre l’excitation de la chasse au trésor et la crainte de ne pas rentrer sauf !
Une mention spéciale doit être faite de l’impassible Docteur Livesey et de son sang-froid incroyable, mais surtout du personnage de Long John Silver, pirate trouble et retors, mais cultivé, élégant, charmeur, éloquent et charismatique, dont on se demande si on doit se laisser aller à le trouver sympathique.
L’écriture de Stevenson est très visuelle et précise, qu’il s’agisse du port, de la topographie de l’île ou du navire dont les recoins sont décrits en exploitant tout le vocabulaire technique disponible. Les garçons, passionnés par l’intrigue, n’ont pas semblé se lasser de cette récurrence de descriptions détaillées et par la nécessité d’expliquer (quand je le pouvais !) de nombreux termes. Néanmoins, il me semble pour cette raison – et peut-être aussi pour la violence des affrontements entre gentilshommes et pirates – que ce roman s’adresse à des lecteurs plus grands et confirmés. En même temps, tous les ingrédients sont vraiment réunis pour faire rêver les enfants d’évasion, d’aventures et de chasse au trésor.
En refermant L’île au trésor, on a l’impression de rentrer d’un voyage à bord de l’Hispaniola, déphasé et ravi d’avoir croisé le chemin de Robert Louis Stevenson – et la fin de son histoire à lui ? Et bien, c’est celle de quelqu’un qui vécut décidément à contre-courant mais dont l’œuvre et les convictions seront unanimement reconnues comme visionnaires. Après avoir navigué lui-même à travers l’Océan Pacifique, il participa aux luttes contre les colonialismes dans les mers du sud et c’est sur une île des Samoa qu’il rendit l’âme en 1894, à l’âge de 44 ans.

Extraits

« Un jour, il m’avait pris à l’écart pour me promettre de me donner une pièce d’argent de quatre pence le premier de chaque mois, si je voulais bien accepter « de veiller au grain et de guetter l’arrivée d’un marin amputé d’une jambe », et d’aller lui annoncer la nouvelle dès qu’il apparaîtrait. […] Je n’ai guère besoin de vous dire à quel point ce personnage hantait mes rêves. Par les nuits de tempête, lorsque le vent ébranlait la maison de fond en comble, lorsque les vagues grondaient dans la crique et montaient à l’assaut des falaises, je le voyais sous mille formes, avec mille expressions diaboliques. Tantôt la jambe était coupée à la hauteur du genou, tantôt à la hauteur de la hanche. Ou bien l’homme était une créature monstrueuse qui n’avait jamais eu qu’une seule jambe placée au milieu du corps. Le voir courir à mes trousses, en sautant les haies et les fossés, était le pire des cauchemars. Tout compte fait, je payais assez cher, par ces abominables visions, ma pièce d’argent mensuelle. »

« Pendant que j’attendais, un homme sortit d’une pièce adjacente : d’un seul coup d’œil, je compris que ce devait être Long John. Il avait la jambe gauche coupée au ras de la hanche, et il s’appuyait sur une béquille dont il se servait avec une prodigieuse dextérité en sautillant dessus comme un oiseau. De très haute taille, d’aspect robuste, il avait un visage blême, plutôt laid, aussi gros qu’un jambon, mais intelligent et souriant. À vrai dire, il semblait de fort joyeuse humeur, sifflait comme un merle en se déplaçant entre les tables, et accordait à ses clients préférés un bon mot ou une tape sur l’épaule. »

« Or, juste après le coucher du soleil, alors que, mon travail terminé, je me dirigeais vers ma couchette, il me prit fantaisie de manger une pomme. Je montai en courant sur le pont. Les matelots de quart étaient tous à l’avant, guettant l’apparition de l’île. L’homme à la barre observait les ralingues du côté du vent en sifflant doucement : on n’entendait aucun autre bruit, sauf le chuintement des flots contre l’étrave et les flancs du navire.

Après être entré tout entier dans le tonneau, je m’aperçus qu’il n’y avait presque plus de pommes. Je m’assis tout au fait, et là, sous l’effet de la rumeur de la mer et du bercement du navire, ou bien je m’étais endormi ou bien j’allais céder au sommeil, lorsqu’un homme s’affala bruyamment tout près de moi. Le tonneau fut ébranlé au moment où il y appuya ses épaules. Je me préparais à me lever d’un bond quand l’homme se mit à parler. Je reconnus aussitôt la voix de Silver, et, dès que j’eus entendu une douzaine de mots, je perdis toute envie de me montrer. Je restai là, tremblant, l’oreille au guet, au paroxysme de la peur et de la curiosité, car ces douze mots avaient suffi à me faire comprendre que la vie de tous les honnêtes gens du bord dépendait de moi seul. »

Folio Junior, 6,30€ (Gallimard jeunesse propose également une version lue sur CD, 18,90€)

ile au trésor

Le prince des voleurs, Cornelia Funke (2000 pour l’édition originale en allemand)

Lu en juillet/août 2017

Deux frères orphelins débarquent à Venise pour échapper à leur tante qui veut les séparer. Recueillis par une attachante bande de gamins des rues, ils se réfugient dans le Stella (« l’étoile », en italien), un cinéma désaffecté où ils se débrouillent tant bien que mal pour survivre. S’ils s’en sortent, c’est aussi et surtout grâce à l’énigmatique Scipio, surnommé le Prince des Voleurs, qui cambriole les palais des plus riches pour avoir de quoi soutenir le petit groupe d’enfants. Le roman nous précipite dans un tourbillon de péripéties qui s’enchaînent à un rythme effréné : quel est ce détective menaçant qui semble être à leurs trousses ? Sera-t-il toujours possible de lui échapper, dans le dédale des ruelles et des canaux de Venise ? Est-il raisonnable d’accepter la mission mystérieuse qui vient d’être confiée à Scipio ? Et d’ailleurs, qui est-il vraiment ?

Cornelia Funke nous tient véritablement en haleine pendant plus de 500 pages. Très bien écrit, son roman nous fait entrer de plein pied dans l’univers d’une Venise pleine de recoins et de nostalgie, voire de magie, qui offre un décor fabuleux pour les aventures des gamins. Les personnages sont bien campés, eux aussi, et profondément humains et attachants. La personnalité de certains d’entre eux, en particulier Scipio, est d’une complexité qui ne va pas de soi dans un roman jeunesse. L’intrigue soulève une série de questions passionnantes qui font écho aux mythes de Robin des Bois, d’abord, puis de Peter Pan. Finalement, ce sont les rêves teintés de poésie proposés par le roman, dans lesquels on s’engouffre très volontiers, qui le rendent si séduisant : qui n’a jamais rêvé de se créer une cachette et d’y faire l’école buissonnière ? De jouer au détective ou au justicier ? De pouvoir grandir plus vite ou, au contraire, retomber en enfance ? De sillonner les rues d’une grande ville de nuit, en s’attendant à voir s’animer des statues ? Difficile de s’extirper de l’univers envoutant créé par Cornelia Funke au terme du roman !

Paru en Allemagne en 2000, il est un classique Outre-Rhin, et les romans de Cornelia Funke sont traduits en 37 langues ! Le Prince des voleurs gagnerait absolument à être plus connu en France où les lecteurs déjà un peu aguerris se délecteront sans aucun doute des aventures de la petite troupe !

Extrait

« Au beau milieu de la nuit, alors que les autres dormaient depuis longtemps, Prosper se releva. Il remonta la couverture que Bo avait envoyé promener avec ses pieds, prit sa lampe de poche sous son oreiller, enfila ses vêtements et passa sans bruit à côté des autres. Dans son sommeil, Riccio se tournait d’un côté et de l’autre, Mosca tenait son hippocampe dans ses bras et un des chatons de Bo dormait sur l’oreiller de Moustique, la tête dans ses cheveux bruns.
Quand Prosper ouvrait la porte de la sortie de secours, il frissonna, car l’air de la nuit était glacial. Le ciel était parsemé d’étoiles et, derrière le cinéma, la lune se reflétait dans le canal.
Les maisons sur la rive opposée étaient plongées dans l’obscurité. Une seule fenêtre était éclairée. Encore quelqu’un qui ne peut pas dormir, songea Prosper. Quelques marches, larges et usées, menaient jusqu’à l’eau. L’escalier avait l’air de descendre jusqu’au fond du canal. Plus bas, toujours plus bas, dans un autre monde. Un jour qu’il était assis au bord du canal avec Bo et Mosca, Bo avait prétendu que l’escalier avait sûrement été construit pour des génies des eaux et des sirènes, et Mosca lui avait demandé comment ils faisaient pour monter avec leurs queues glissantes. Prosper ne put s’empêcher de sourire en y songeant. Il s’assit sur la première marche et regarda l’eau qu’éclairait la lune. Les vieilles façades s’y reflétaient, floues. Comme elles se reflétaient déjà dans le canal avant la naissance de Prosper et celle de ses parents, et même de ses grands-parents. Quand il marchait dans la ville, il passait souvent la main sur les murs. Les pierres de Venise étaient différentes, tout était différent. Différent de quoi ?
Différent d’avant.
Prosper essayait de ne pas y penser. Pourtant, il n’avait plus le mal du pays. Depuis longtemps. Pas même la nuit. Ici, il était chez lui. Comme un gros animal douillet, la Ville de la Lune avait accueilli Bo et Prosper, elle les avait cachés dans ses ruelles tortueuses, les avait charmés avec ses odeurs et ses bruits exotiques. Elle leur avait même donné des amis. Prosper ne voulait plus jamais la quitter. Plus jamais. Il était tellement habitué à entendre le clapotis de l’eau sur les pierres et sur le bois. Et s’ils étaient obligés de partir ? À cause de l’homme à la moustache de morse. »

Le livre de Poche, 6,90€

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Sans Adultes, tome 1 : La Révolte des coloriés, d’Alexandre Jardin (2004)

Lu en août 2017

Les enfants ont exhumé ce petit roman de la bibliothèque familiale, attirés par sa couverture bariolée et un titre accrocheur. J’ai été loin d’être convaincue.

Les enfants de l’île de la Délivrance mènent une vie morose jusqu’au jour où l’ensemble des adultes de l’île embarque pour venir en aide aux habitants d’une île voisine. Ne reste sur place qu’un seul adulte, leur affreux instituteur qui fait régner une véritable terreur à l’école. Constatant que les parents ne rentrent pas, les gamins décident de s’émanciper radicalement de la domination des adultes et se débarrassent de ce dernier spécimen. Sous l’égide du charismatique Ari Chance, ils entreprennent alors de construire une société d’enfants à vie qui se peignent des vêtements fantaisistes sur le corps, jouent perpétuellement, vivent dans une liberté complète, abolissent le temps et l’écriture (remplacée par des rébus) et tournent en dérision toutes les institutions adultes, comme l’école ou le mariage.

L’intrigue de base est intéressante et pourrait être celle d’un roman de Roald Dahl. Imaginons qu’un groupe d’enfants soumis à des adultes antipathiques parvienne à s’extraire définitivement de leur tyrannie : que feraient-ils et que deviendraient-ils ? Le livre est, en revanche, extrêmement décevant au regard de ce qui aurait pu être tissé à partir de cette expérience pleine de potentialités. L’histoire aurait été plus riche si les adultes (et leurs tenants) n’avaient pas été aussi caricaturaux : les enfants de nos sociétés pourraient aspirer à s’émanciper de l’ordre adulte sans qu’il soit nécessaire pour cela qu’ils aient affaire à des tyrans psychopathes ! L’intrigue aurait alors été plus complexe et les décisions des enfants de la Délivrance moins faciles à prendre. La grande déception vient véritablement de leur échec à faire voler en état l’ordre adulte. À sans cesse vouloir prendre le contre-pied de leurs aînés, les enfants du roman semblent obsédés par les adultes et conservent finalement l’essentiel : ils se débarrassent du joug de leurs parents pour se soumettre aveuglément à un leader charismatique assorti de « rapporteurs » qui traquent les comportements raisonnables ; leurs rapports sociaux sont genrés à l’extrême, avec des filles cantonnées aux cimes des arbres attendant que les garçons finissent de guerroyer et entreprennent de les séduire ; les jeux tournent autour des métiers, du maintien de l’ordre enfantin et du mariage (à l’Eglise !) ; la cohésion du groupe émerge de la contrainte, du mépris des outsiders et de symboles patriotiques comme la Marseillaise à peine réécrite.

Au final, on ne parvient pas à croire à cette société d’enfants faussement naïfs qui ne semblent pas authentiques et dont on sent à chaque page que les idées sont en fait celles d’un adulte. De véritables enfants jouiraient de leur liberté de façon innocente et intuitive et… ne passeraient pas autant de temps à se préoccuper des adultes. Par exemple, les bambins qui jouent au Papa et à la Maman n’auraient jamais l’idée de mimer le patriarche qui ignore sa compagne et ses attentions, ce n’est tout simplement pas du ressort de leurs préoccupations – et c’est très bien comme cela.

Si l’intrigue vous dit, lisez plutôt Sa Majesté des Mouches ou même Peter Pan ; les potentialités de l’île déserte pour une bande d’enfants en quête d’aventures ne sont pas du tout exploitées, autant se rabattre sur Robinson Crusoé ; et si vous aimez les néologismes, privilégiez Le Bon Gros Géant de Roald Dahl, ceux des enfants de la Délivrance, combinés de façon peu crédible à l’usage de termes soutenus, sont lourds et agaçants.

Je ne conseillerais donc vraiment pas la lecture des Coloriés, dont je n’ai vraiment apprécié que les illustrations chatoyantes. En revanche, nos garçons se sont laissés prendre par l’histoire que nous avons donc lue jusqu’à la fin. Le livre leur a clairement plus plu qu’à nous.

Extrait

« Exalté et persuasif, Ari ne cessait de sermonner ses partisans. Il leur rappelait avec foi la nécessité de rompre avec les valeurs malsaines auxquelles les adultes ont l’air de tenir : le travail, le respect maniaque des habitudes et la manie de taire ce que l’on éprouve vraiment. Pourquoi les grands avaient-ils l’obsession d’être conséquents, alors que c’est si drôle de ne pas l’être ? Et le souci de ne pas trop gigoter. »

La-revolte-des-Colories