L’île au trésor, de Robert Louis Stevenson (initialement publié en 1881-1882, sous forme de feuilleton)

Lu en novembre-décembre 2017

C’est d’abord l’histoire d’un petit garçon qui grandit dans l’Écosse des années 1850 et qui souffre beaucoup de l’humidité ambiante et d’une santé fragile. Solitaire et victime de maladies pulmonaires chroniques, Robert doit renoncer à fréquenter régulièrement l’école et rester confiné à la maison. Pourtant, ces conditions de vie moroses nourrissent une imagination fertile : enfermé dans sa chambre, l’enfant rêve de voyages et d’aventures ; plus grand, ses problèmes de santé motiveront des séjours de cure dépaysants dans le sud de l’Angleterre, puis en France, en Italie, en Autriche et en Allemagne. Robert ne perpétue pas la tradition familiale en devenant ingénieur-concepteur de phares, mais se démarque : il prône le rejet de l’éducation parentale et l’athéisme, devient écrivain et mène une vie de bohème et de voyages qui le conduit dans les Cévennes, puis en Californie où il rejoint celle qu’il aime. L’expédition de deux navires à la recherche d’un trésor pirate sur l’île Cocos lui inspire ce roman d’aventures que nous venons de lire avec beaucoup de plaisir, emmitouflés sous des plaids et au coin du feu…
L’histoire est celle du jeune Jim qui se retrouve par hasard en possession d’une carte qui pourrait bien le mener au fabuleux trésor d’un célèbre pirate. Mais avant cela, il faudra se jouer des individus (pour certains peu recommandables) qui recherchent le trésor, des risques de la navigation sur l’océan et des surprises que réserve l’île au trésor…
Stevenson est un conteur hors-pair qui sait mettre tous les effets au service de son intrigue : annonces, multiples rebondissements, scènes d’action ébouriffantes, délégation du récit à plusieurs narrateurs dont les points de vue décalés contribuent à nourrir le doute, insertion de documents comme la correspondance entre les protagonistes, le journal de bord du bateau ou la carte au trésor, découpage des chapitres pour entretenir le suspense… Les péripéties de Jim sont captivantes et le roman a tenu toute la famille en haleine sur 330 pages – difficile d’aller se coucher à la fin d’un chapitre, entre l’excitation de la chasse au trésor et la crainte de ne pas rentrer sauf !
Une mention spéciale doit être faite de l’impassible Docteur Livesey et de son sang-froid incroyable, mais surtout du personnage de Long John Silver, pirate trouble et retors, mais cultivé, élégant, charmeur, éloquent et charismatique, dont on se demande si on doit se laisser aller à le trouver sympathique.
L’écriture de Stevenson est très visuelle et précise, qu’il s’agisse du port, de la topographie de l’île ou du navire dont les recoins sont décrits en exploitant tout le vocabulaire technique disponible. Les garçons, passionnés par l’intrigue, n’ont pas semblé se lasser de cette récurrence de descriptions détaillées et par la nécessité d’expliquer (quand je le pouvais !) de nombreux termes. Néanmoins, il me semble pour cette raison – et peut-être aussi pour la violence des affrontements entre gentilshommes et pirates – que ce roman s’adresse à des lecteurs plus grands et confirmés. En même temps, tous les ingrédients sont vraiment réunis pour faire rêver les enfants d’évasion, d’aventures et de chasse au trésor.
En refermant L’île au trésor, on a l’impression de rentrer d’un voyage à bord de l’Hispaniola, déphasé et ravi d’avoir croisé le chemin de Robert Louis Stevenson – et la fin de son histoire à lui ? Et bien, c’est celle de quelqu’un qui vécut décidément à contre-courant mais dont l’œuvre et les convictions seront unanimement reconnues comme visionnaires. Après avoir navigué lui-même à travers l’Océan Pacifique, il participa aux luttes contre les colonialismes dans les mers du sud et c’est sur une île des Samoa qu’il rendit l’âme en 1894, à l’âge de 44 ans.

Extraits

« Un jour, il m’avait pris à l’écart pour me promettre de me donner une pièce d’argent de quatre pence le premier de chaque mois, si je voulais bien accepter « de veiller au grain et de guetter l’arrivée d’un marin amputé d’une jambe », et d’aller lui annoncer la nouvelle dès qu’il apparaîtrait. […] Je n’ai guère besoin de vous dire à quel point ce personnage hantait mes rêves. Par les nuits de tempête, lorsque le vent ébranlait la maison de fond en comble, lorsque les vagues grondaient dans la crique et montaient à l’assaut des falaises, je le voyais sous mille formes, avec mille expressions diaboliques. Tantôt la jambe était coupée à la hauteur du genou, tantôt à la hauteur de la hanche. Ou bien l’homme était une créature monstrueuse qui n’avait jamais eu qu’une seule jambe placée au milieu du corps. Le voir courir à mes trousses, en sautant les haies et les fossés, était le pire des cauchemars. Tout compte fait, je payais assez cher, par ces abominables visions, ma pièce d’argent mensuelle. »

« Pendant que j’attendais, un homme sortit d’une pièce adjacente : d’un seul coup d’œil, je compris que ce devait être Long John. Il avait la jambe gauche coupée au ras de la hanche, et il s’appuyait sur une béquille dont il se servait avec une prodigieuse dextérité en sautillant dessus comme un oiseau. De très haute taille, d’aspect robuste, il avait un visage blême, plutôt laid, aussi gros qu’un jambon, mais intelligent et souriant. À vrai dire, il semblait de fort joyeuse humeur, sifflait comme un merle en se déplaçant entre les tables, et accordait à ses clients préférés un bon mot ou une tape sur l’épaule. »

« Or, juste après le coucher du soleil, alors que, mon travail terminé, je me dirigeais vers ma couchette, il me prit fantaisie de manger une pomme. Je montai en courant sur le pont. Les matelots de quart étaient tous à l’avant, guettant l’apparition de l’île. L’homme à la barre observait les ralingues du côté du vent en sifflant doucement : on n’entendait aucun autre bruit, sauf le chuintement des flots contre l’étrave et les flancs du navire.

Après être entré tout entier dans le tonneau, je m’aperçus qu’il n’y avait presque plus de pommes. Je m’assis tout au fait, et là, sous l’effet de la rumeur de la mer et du bercement du navire, ou bien je m’étais endormi ou bien j’allais céder au sommeil, lorsqu’un homme s’affala bruyamment tout près de moi. Le tonneau fut ébranlé au moment où il y appuya ses épaules. Je me préparais à me lever d’un bond quand l’homme se mit à parler. Je reconnus aussitôt la voix de Silver, et, dès que j’eus entendu une douzaine de mots, je perdis toute envie de me montrer. Je restai là, tremblant, l’oreille au guet, au paroxysme de la peur et de la curiosité, car ces douze mots avaient suffi à me faire comprendre que la vie de tous les honnêtes gens du bord dépendait de moi seul. »

Folio Junior, 6,30€ (Gallimard jeunesse propose également une version lue sur CD, 18,90€)

ile au trésor

2 réflexions au sujet de « L’île au trésor, de Robert Louis Stevenson (initialement publié en 1881-1882, sous forme de feuilleton) »

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