Tekenika, de Daniel Hénon (L’école des loisirs, 2019)

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Capture d’écran 2019-10-14 à 22.28.02Dans son dernier album, paru au mois de septembre, Daniel Hénon s’inspire d’une nouvelle de l’écrivain chilien Francisco Coloane pour nous conter en quelques mots évocateurs l’histoire d’une petite fille inuit. Comme souvent dans les contes, la vie n’épargne pas Tekenika : son père n’est jamais rentré de sa dernière pêche, comme englouti par les eaux glacées, laissant sa mère désemparée. Mais la fillette ne se laisse pas abattre et prend les choses en main : « Maintenant qu’il n’est plus là, c’est Tekenika qui rapportera le poisson. » Alors oui, la fillette est encore petite et la mer pleine de surprises dépassant tout ce que l’on pouvait imaginer… Mais quand on fait les bonnes rencontres, une dose solide de courage et de ténacité peut avoir raison des situations les plus désespérées !

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Le grand format de l’album et la concision du texte font la part belle au charme des illustrations peintes à l’aquarelle par Daniel Hénon. Toutes ne sont pas à la hauteur de la magnifique couverture, mais c’est dans l’ensemble un vrai plaisir pour l’œil qui se régale des paysages polaires et des ténèbres des fonds marins, en fort contraste avec la chaleur du foyer et des vêtements de fourrure. On s’attendrait presque à ce que Tekenika se détache du papier et prenne vie tant sa tristesse, sa détermination, sa colère, sa frayeur et son espièglerie sont expressives.

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Un vent d’aventure venu du grand nord souffle sur cet album qui porte un joli message d’espoir en forme d’invitation à repousser ses limites. Même quand on est une toute petite fille !

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Pour une autre aventure en mer, n’hésitez pas à découvrir aussi Le secret du rocher noir, chez le même éditeur.

Lu à voix haute en septembre 2019 – L’école des loisirs, 12,70€

C’est mon arbre, d’Olivier Tallec (L’École des loisirs – Pastel, 2019)

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Dans une belle forêt aux couleurs d’automne, un petit écureuil affirme sa propriété. Ces pommes de pin, cet arbre auxquels il tient tant – ce sont les siens ! Ils sont à lui, et seulement à lui. Mais comment se prémunir des intrus qui n’auraient pas saisi qu’il s’agit de sa propriété privée ?

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Voici un album plein d’humour et de sagesse qui évoque une problématique chère à tous les enfants : la difficulté à partager ce qui nous appartient. Les premières pages feront sans doute vibrer une fibre chez ceux qui savourent leur chez-soi et aiment affirmer leur propriété. Les enfants adorent voir des personnages de livre faire ce qu’eux-mêmes ne peuvent pas s’autoriser ! Mais très vite, il devient impossible de ne pas rire des excès de notre petit propriétaire, rongé par les craintes et la paranoïa. Les mesures outrancières qu’il prend l’entraînent vers une pente douteuse, avec une issue presque paradoxale. La forêt ne serait-elle pas précisément plus belle au-delà de la frontière âprement établie ?

L’ironie du texte et des illustrations est irrésistible – voyez plutôt notre propriétaire manier avec amour sa tondeuse à gazon sur la couverture ! Ils font de cet album une lecture à voix haute hilarante, donnant envie de mimer, pour le plus grand bonheur des enfants, les grimaces expressives du malheureux écureuil – tour à tour satisfait de s’être approprié un si bel arbre, inquiet, révolté, déterminé, puis repris par le doute…

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Au-delà d’une préoccupation enfantine universelle, ce petit écureuil tourmenté par l’entretien minutieux et la défense de son pré carré fait écho à notre société où l’être et l’avoir tendent souvent à se confondre. Aux peurs irrationnelles et aux réponses tout aussi saugrenues qu’elles suscitent. Aux dérives engendrées par la manie aussi fâcheuse qu’absurde des hommes de vouloir s’approprier les biens communs. Avec Antoine, 10 ans, cette lecture a provoqué une discussion sur le mur d’un certain Donald T…

Un concentré de fantaisie et de sagesse à mettre entre toutes les petites mains !

Je savais avant même d’ouvrir ce livre que ce serait une lecture à partager avec les lectrices d‘À l’ombre du grand arbre, pour qui l’arbre est un lieu ouvert, de rencontre et de partage. Je n’ai donc pas été étonnée de voir que Pepita l’avait lu dès sa parution ! Son avis est par ici

Lu à voix haute en septembre 2019 – Pastel (L’école des loisirs), 12,50€

Petit Garçon, de Francesco Pittau, illustré par Catherine Chardonnay (Éditions MeMo, Petite Polynie, 2019)

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Petit garçon_extrait 2.jpgIl paraît que Roald Dahl a dit que savoir captiver les jeunes lecteurs exige d’« avoir préservé deux caractéristiques fondamentales de ses huit ans : la curiosité et l’imagination ». Pour avoir le bonheur de côtoyer quotidiennement un mouflet de cet âge-là, je peux confirmer que ces deux propriétés en font tout le charme. Expériences de physique dans le bain, raisonnements absurdes suivis aussi loin que possible, jeux si prenants qu’ils en deviennent parfaitement sérieux, composition de blagues, examen des hypothèses les plus délirantes, fous-rire, bavardages imaginaires avec les peluches qui ont chacune leur nom à coucher dehors et leur personnalité, longs moments de contemplation rêveuse en cultivant des plantes carnivores, histoires sans fin déclamées jusqu’à s’effondrer de sommeil… Je dois bien admettre que toute cette énergie n’est pas toujours de tout repos et que je mesure souvent à quel point mes huit ans sont loin. Certains auteurs parviennent toutefois merveilleusement à réveiller l’esprit de l’enfance chez leurs lecteurs de tous âges et à bouleverser leur imaginaire. Leurs mots illuminent nos lectures du soir, nous permettant, le temps d’un livre, d’avoir le même âge, de rire sous cape et de vagabonder dans des territoires où tout est possible.

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Petit garçon_extrait 3.jpgC’est précisément ce plaisir partagé qui a fait tout le charme de la lecture à voix haute de ce Petit Garçon, de Francesco Pittau, qui paraît aujourd’hui dans la magnifique collection Petite Polynie des éditions MeMo. Ce garçonnet nous a entraînés, Hugo et moi, dans un univers malicieux où les idées fusent, la magie se déploie et les choses s’animent. Là bas, chaque jour apporte son lot d’émotions, de surprises et d’expériences fantaisistes qui se dégustent avec bonheur et de nombreux éclats de rire ! Comme ce jour où le garçon a dû traquer son vrai reflet, parti en vadrouille, où lorsqu’il s’était transformé en mouche. Ou encore la fois où il s’est fait réprimander par les motifs de son dessin qu’il avait certes un peu bâclé ! Un monde que nous découvrons à hauteur d’enfant. Un enfant encore petit dans ce vaste monde. Mais qui grandit, mine de rien…

Nous avons beaucoup ri des (més-)aventures du petit garçon qui ont complètement parlé à Hugo qui a souhaité les relire seul. Les illustrations crayonnées de Catherine Chardonnay, un brin loufoques, donnent la touche finale à l’univers enfantin du roman. Certaines ont enchanté Hugo autant qu’elles l’ont laissé perplexe : « Mais comment a-t-elle fait pour réussir aussi bien à dessiner aussi mal ? »

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Mille mercis à Chloé Mary et à l’auteur de nous avoir permis de découvrir ce texte débordant de tendresse et de joie de vivre !

Extraits

« Le petit garçon aurait voulu être grand, plus grand que ses copains du jardin d’enfants, plus grand que maman, plus grand que papa et plus grand que tout le monde. Même le chien, même le chat étaient plus grands que lui.Parfois il rêvait qu’il devenait si grand que sa tête atteignait la Lune. Et même encore plus haut quand il rêvait très longtemps. »

« Le petit garçon dessinait toujours les mêmes choses. Et ce jour-là, comme d’habitude, il dessina ce qu’il aimait dessiner. Sauf que le bonhomme tout tordu était encore plus tout tordu que d’habitude, que le chien n’avait que deux pattes, que les oiseaux ressemblaient à des éléphants ailés, que la montagne de déchets montait jusqu’au ciel, que l’île était à moitié enfoncée dans l’eau et que le palmier penchait comme s’il était malade.Le petit garçon était quand même fier de son dessin. Aussi fut-il étonné quand le bonhomme tout tordu lui lança :– Tu exagères, mon petit gars ! Tu deviens de plus en plus négligent ! Tu ne soignes plus tes dessins. »

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions MeMo, Petite Polynie, 10€

Chnourka (de Gaya Wisniewski, 2019)

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Cet album délicieux nous transporte au creux de l’hiver – celui du froid glacial, de la poudreuse qui freine les marches et du grand blanc qui nous ferait presque perdre nos repères. Cet hiver qui rend d’autant plus merveilleux le parfum des biscuits qui sortent du four, la chaleur du foyer, de l’amitié et des longues veillées à se raconter des histoires autour d’un thé. Un hiver sublimé par le charme et la sensibilité des aquarelles de Gaya Winsniewski.

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« Maintenant, j’éteins la lanterne, la lune éclaire notre marche. La neige est encore plus belle ainsi. Elle est tellement blanche qu’elle reflète nos rêves. »

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De la belle slow literature, nous invitant à prendre notre temps pour profiter des plaisirs de l’hiver et des moments de partage d’une bande d’amis aussi improbable que soudée. On s’émerveille avec eux des beautés de la nature, on suit le chat Mirko dans une aventure dont il sortira grandi et plus proche que jamais de ses compères. Jusqu’à ce qu’un beau jour, la neige fonde et la nature commence à s’éveiller sous nos yeux éblouis.

 

 

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Un concentré de plaisirs simples, d’amitié et de sagesse – un album paru le 21 mars, idéal pour se réchauffer lorsque le printemps commence à se faire désirer…

Merci beaucoup à l’éditeur pour cette gourmandise de saison !

Lu à voix haute en mai 2019 – Éditions MeMo, 16€

Tyranno petite sœur (de Davide Cali et Sébastien Mourrain, 2019)

Tyranno petite soeur_couvertureC’est un véritable album d’épouvante que voilà ! On tremble rien qu’en découvrant l’étendue des dégâts sur la couverture, dans une chambre dévastée : objets renversés, Lego dépecés, matelas renversé, jouets amoncelés dans un chaos apocalyptique… Votre imagination galope sans doute déjà à la recherche de ce qui pourrait avoir causé un tel cataclysme : cyclone ? Séisme ? Guerre atomique ? La vérité pourrait être pire encore : la responsable est là, prise sur le fait, son sourire satisfait dégoulinant de bave et ses yeux diaboliques à la recherche de nouveaux terrains à ravager…

La petite sœur d’Axel pourrait paraître adorable dans son pyjama dinosaure, avec sa petite bouille ronde et ses cheveux en bataille. Sauf que du point de vue de son grand frère, elle n’est rien d’autre qu’une Tyranno petite sœur à la folie destructrice !

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Davide Cali et Sébastien Mourrain abordent avec beaucoup d’humour les turpitudes qui peuvent pimenter la cohabitation entre frères et sœurs. Nous nous sommes beaucoup amusés du goût de l’ordre (un brin excessif !) d’Axel, comme de l’énergie de sa petite sœur, qui n’est pas sans rappeler la légendaire Nana (des BD Tom-Tom et Nana). Les illustrations de Sébastien Mourrain jouent sur les perspectives pour rendre la fillette encore plus redoutable, Davide Cali n’hésite pas à mobiliser l’arsenal lourd du vocabulaire militaire pour rendre compte des affrontements. Si bien qu’on rit de bon cœur de tant d’excès ! Alors certes, le happy end n’est peut-être pas complètement crédible, mais cela fait du bien de rire en famille des disputes entre frères et sœurs et d’entrevoir qu’elles peuvent avoir une issue favorable !

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Si vous avez le courage d’affronter la Tyranno petite sœur, n’hésitez pas… Cet album peut être découvert avec des enfants de maternelle, il a beaucoup parlé à Antoine et Hugo qui ont quelques années de plus que le public cible. Et même à moi, il a rappelé un souvenir ancien : mon tumultueux petit frère s’était alors attaqué à ma bibliothèque que je gardais scrupuleusement triée par collection, taille et couleurs…

Lu à voix haute en avril 2019 – Sarbacane, 14,90€

Cargo (d’Adèle Tariel et Jérôme Peyrat, 2018)

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Un cargo s’apprête à larguer les amarres, dont le capitaine laisse un petit garçon endormi dans sa chambre… Mais même au large, à travers vents et marées, un lien persiste entre les deux. En effet, un mystérieux goéland envolé par la fenêtre semble décidé à ne pas lâcher le bateau d’une semelle, mu par la curiosité à l’égard du capitaine – ou peut-être par un besoin de veiller sur lui ?

 

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Cargo est un album de toute beauté : tant les illustrations que la poésie du texte, rythmé comme le ressac et plein de métaphores, sont à couper le souffle. Les représentations du cargo sont impressionnantes. Elles jouent sur les échelles pour nous faire sentir aussi petit(e) qu’un garçonnet dont le père est parti parcourir le vaste monde. Cet album nous fait, plus largement, découvrir un univers marin et maritime que l’on a presque l’impression de pouvoir respirer et palper : espaces infinis dans lesquels même des machines colossales semblent dérisoires, perte de repères, oiseaux marins, caprices météorologiques et sophistication des manœuvres humaines… Peut-être grâce au prisme particulier, l’ensemble baigne dans une atmosphère de douceur et d’optimisme, à l’image des splendides mosaïques de containers multicolores empilés sur le cargo.

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Optimisme également puisqu’il s’agit ici avant tout des liens aussi réconfortants qu’inaliénables qui unissent enfants et parents, même lorsque ces derniers sont amenés à s’absenter, grâce au pouvoir de l’imaginaire. Un thème universel qui parlera à tous les lecteurs, petits ou grands !

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Un album coup de cœur, comme le précédent de ces deux auteurs que nous avions déjà adoré dans un tout autre registre…

Lu à voix haute en avril 2019 – Éditions du Père Fouettard, 13€

Le troisième fils de monsieur John, de Nadine Brun-Cosme et Christine Davenier (2018)

À la naissance de chacun de ses trois fils, Monsieur John plante une graine et un arbre grandit. Les voisins admirent le bel arbre qui pousse bien droit, emplissant de fierté le papa jardinier. Mais le troisième arbre est à l’image du dernier-né : il pousse à sa façon, déployant ses branches tordues dans tous les sens et suscitant la perplexité des voisins…

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Cet album évoque avec beaucoup de poésie et de sensibilité la question de la différence et la difficulté pour certains enfants de trouver leur place dans leur fratrie. Le texte de Nadine Brun-Cosme est juste et sonne comme une fable, presque une comptine. Les illustrations de Christine Davenier sont très jolies et expressives. Dans la droite ligne des dessins de Sempé, elles rendent un hommage émouvant à l’esprit de famille.

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Troisième fils_quatrièmeLa métaphore des arbres bien trouvée pour parler du rôle des parents qui sèment leur graine et s’efforcent du mieux qu’ils peuvent de rassembler les conditions pour voir leurs enfants s’épanouir, mais finissent souvent, heureusement, par les accepter et les aimer tels qu’ils sont. Y compris lorsqu’ils sortent des sentiers battus – et peuvent réserver des surprises aussi belles qu’inattendues… Un message important et optimiste que j’ai été heureuse de partager avec mes garçons à travers cette lecture.

 

Un grand merci aux éditions Sarbacane pour cette belle découverte. N’hésitez pas à regarder aussi l’avis de Bouma en cliquant ici !

Lu à voix haute en février 2019 – Sarcabane, 15,50€

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