De la démocratie, de Equipo Plantel et Marta Pina (Rue de l’échiquier, 2020)

La démocratie est un sujet qui intéresse énormément les enfants qui font vite des parallèles, par exemple en cette période où une partie de la scolarité se fait à la maison : la famille fonctionne-t-elle de façon démocratique, pourquoi ne le ferait-elle pas ? Les restrictions imposées dans le cadre de la crise sanitaire sont-elles démocratiques ? Il n’en faut pas plus pour déclencher des débats passionnants. Car si tout le monde parle de la démocratie, ce n’est pas si simple de définir ce qu’elle est ni ce qu’elle implique pour les citoyens en devenir que sont nos mouflets.

Après De la dictature, nous continuons notre découverte d’albums jeunesse qui placent la politique à hauteur d’enfant avec l’album-miroir, lui aussi publié par Equipo Plantel au moment de la chute du régime franquiste. Les éditions Rue de l’échiquier viennent de faire paraître une version française de cet album, paré de nouvelles illustrations signées Marta Pina.

Je tire mon chapeau à l’auteur pour la façon limpide dont il parvient à éclairer des concepts a priori abstraits à l’aide d’analogies très parlantes du point de vue des enfants. Il compare ainsi la démocratie à un « jeu » régi par des règles fixées collectivement, les partis politiques à des « équipes » ou les « programmes » à un menu au restaurant. Les libertés d’opinion et d’expression sont expliquées simplement, en insistant par ailleurs sur la nécessité de rester attentifs entre deux élections pour être en mesure d’exercer pleinement nos droits et de sanctionner nos représentants. On comprend aussi que la démocratie ne signifie pas liberté sans bornes :

« Dans une démocratie, les règles du jeu, ce sont les lois. Et comme dans un jeu, il faut les respecter pour que cela fonctionne. »

Les collages vintage de Marta Pina prolongent l’ensemble de façon assez surréaliste et décalée. Je ne suis pas sûre qu’elle ne déconcerte pas certains lecteurs mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel.

Tout cela est captivant et très accessible. Cela dit, le propos reste très centré sur les élections (qui ne font pas tout, comme nous le verrons dans ma prochaine chronique…). Deux aspects auraient mérité d’être développés : celui de la séparation des pouvoirs (qui est cependant mis en relief, en creux, par l’album jumeau sur la dictature) et les enjeux liés à l’extension du suffrage aux femmes, aux minorités dans certains pays ou encore aux jeunes. J’ai également regretté un ton un brin manichéen dans le traitement des grandes idéologies, avec d’un côté la priorité au travail, à la lutte contre les inégalités, à l’école gratuite et aux hôpitaux, présentées sur une double-page sympathique qui fait la part belle aux familles et aux services publics ; de l’autre, les tenants du productivisme et de la puissance des entreprises, sur fond d’industries enfumées ; et encore les ultra-libéraux au service des plus riches, dont les intérêts sont symbolisés graphiquement par de « gros sous ». Je le dis d’autant plus facilement que je sympathise personnellement avec les valeurs prônées !

Cela ne m’empêche pas de recommander chaudement cet album qui se démarque par son art de vulgariser des questions rarement abordées en littérature jeunesse. L’objet-livre est attrayant et l’enjeu de taille : mieux la génération montante connaîtra les valeurs démocratiques, mieux elle sera à même de les porter.

C’est pas tout, mais je dois vous laisser. J’ai un référendum à organiser pour ou contre la révision des déclinaisons allemandes !

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

La fabuleuse histoire de la Terre, de Aina Bestard (Saltimbanque, 2020)

Splendide format à l’italienne, couverture tissée épaisse sous la main, mise en page spectaculaire et ces illustrations étrangement désuètes évoquant les gravures du 19ème siècle qui suscitèrent tant de passions scientifiques… Avant tout, c’est cet objet-livre hors du commun qui m’a attirée de façon magnétique. Cela dit, c’est bien d’une histoire prodigieuse qu’il s’agit. Celle de notre planète Terre, de la formation de l’univers et du système solaire au développement de la vie jusqu’au règne des mammifères. Une aventure racontée comme une histoire, certes assez détaillée, mais passionnante – le livre se lit d’ailleurs très bien à voix haute avec de grands enfants qui s’intéressent au sujet.

Le chapitre sur la formation de la lune, moins connu que d’autres, nous a laissés bouche-bée devant cette illustration suggérant comment nous aurions vu ce satellite lorsqu’il était 16 fois plus près qu’aujourd’hui. On découvre également comment collisions, éruptions, frémissements et dérives des continents ont modelé notre planète. Puis le monde microscopique des premiers être vivants qui muent sous nos yeux ébahis en organismes plus complexes. Au fil des pages, l’album explique comment les paléontologues reconstituent cette généalogie, en revenant en détail sur l’analyse des strates terrestres et des fossiles, avec des rabats révélant à quoi ressemblaient ces bestioles avant de se fossiliser.

Il faut savoir que la mise en page est parfois un peu touffue, avec une profusion de stimuli et d’informations en différentes tailles de police dans lesquelles je n’ai pas toujours trouvé aisé de me repérer.

Mais pour moi, le charme de cet album reste entier dans la mesure où j’y ai vu un livre d’art plutôt qu’un documentaire au sens classique. Aina Bestard réinvente le genre en étoffant cette immense frise temporelle de dessins à la fois minutieux et spectaculaires, savants et poétiques.

Un album hors du commun qui ravit la rétine et nous rappelle au passage l’éphémérité de notre espèce et notre responsabilité quant à la suite de cette « fabuleuse histoire »… 

Lu en décembre 2020 – Saltimbanque, 19,90€

J’ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński, illustrations de Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse, 2020)

La collision entre l’enfance et l’horreur insondable de la guerre nous a laissés silencieux et abasourdis. Elle est d’autant plus poignante que Michal Skibiński s’en tient à l’essentiel, comme les enfants de huit ans savent si bien le faire.

« J’attends la venue de Maman. »

En cet été 1939, en Pologne, le garçon s’acquitte de son devoir d’écrire une phrase par jour, de sa petite écriture appliquée. Ses mots déploient un univers enfantin organisé, comme il se doit, autour des promenades, des jeux, des petits motifs quotidiens d’émerveillements, une montgolfière, une grosse chenille, des moments partagés avec ses proches. Et soudain, cette phrase terrible qui fait tout basculer : « la guerre a débuté ».

« Je me suis caché à l’approche des avions. »

Michal ne s’étend pas plus après qu’avant : une phrase, pas plus. Mais chaque mot résonne, nous fait pressentir le bouleversement irrémédiable de sa vie.

Difficile de prendre la mesure de ce qui s’est passé, essentiel d’entretenir cette mémoire. Ce cahier, conservé pendant toutes ces années, devait être publié et traduit. Ala Bankroft donne vie à ces instants avec beaucoup de sensibilité, dans de très belles peintures impressionnistes en double-page, sans les départir de leur résonance universelle. Le jardin, la forêt, la maison, le ciel où passe un planeur, que l’on voit à travers le regard du narrateur – ce pourraient être ceux de notre enfance. Impensable d’imaginer cela sombrer dans les ténèbres qui envahissent les pages au fur et à mesure qu’on les tourne. Les révélations des dernières pages sur l’histoire de la famille sont bouleversantes.

Une lecture partagée que jamais nous n’oublierons.

Pour en savoir plus : l’avis de Sophie van der Linden et l’émission France Inter L’as-tu lu mon petit loup ? sur cet album.

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14,50€

L’islam raconté et expliqué, de Ramzi Assadi et Hélène Aldeguer (Saltimbanque, 2020)

La religion musulmane est la deuxième de France en nombre de fidèles, après le catholicisme. Pourtant, elle reste mal connue et associée à toutes sortes de préjugés exaspérants. Je me souviens avoir réalisé à quel point j’en étais ignorante en suivant un cours sur le « monde musulman » pendant mes études de science politique. J’aurais été assurément très intéressée dans ma jeunesse de lire ce documentaire qui s’adresse à celles et ceux qui ont envie de mieux comprendre l’islam.

L’album se structure en deux parties : la première raconte l’histoire de l’islam en se focalisant sur la vie et le rôle de Mohammed avant d’aborder rapidement la division entre sunnites et chiites ; la seconde présente les fondamentaux de la religion musulmane – prophètes, mythes fondateurs, valeurs, pratiques et mosquées célèbres.

L’ensemble est informatif, à la fois précis et accessible. Sublimées par les couleurs et la poésie des illustrations de Hélène Aldeguer, ces pages disent l’essentiel, permettent de mieux saisir le sens de rites dont on a forcément entendu parler, décryptent les mots – hégire, minbar, oumma, mektoub, zakat, mais aussi le polysémique djihad. Les liens avec les autres religions monothéistes sautent aux yeux : on retrouve les mythes d’Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse ou David, même si les protagonistes portent des noms un peu différents. Nous avons également été intéressés par les différentes facettes de l’héritage arabo-musulman. Nous lui devons des mots français comme « mirage » ou « génie », nos chiffres arabes, les Contes des Mille et Une Nuits, d’influentes universités ou encore certains principes de médecine et de pharmacie.

Un livre riche et beau, donc. Cela dit, j’aurais aimé une distinction plus claire entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire, comme je l’ai appréciée dans La Bible racontée et expliquée, dont je parlais très récemment. Par exemple, le prologue de l’éditeur s’adresse au lecteur avec ces mots : « En 610, un événement se déroule en Arabie, qui va changer le cours de l’histoire. Un homme, du nom de Mohammed, reçoit la visite d’un ange, qui lui parle au nom de Dieu. »  Ou page 24, on peut lire : « Chaque phrase du Coran est mot pour mot ce que l’ange Djibril a dit à Mohammed. Pour les musulmans, le Coran contient donc la parole de Dieu. » D’autres passages mettent mieux les croyances en contexte. Le livre aurait gagné à le faire de façon plus systématique ; la salutaire déconstruction des clichés à laquelle il participe n’en aurait été que plus saisissante.

Lu en novembre – décembre 2020 – Saltimbanque, 16€

Extraits

« Le mot français mirage vient du mot arabe mi’raj qui désigne ce fameux voyage de Mohammed  à travers les sept cieux. »

« Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de certains musulmans fanatiques, appelés les « islamistes ». Ils font la guerre en prenant comme prétextes certains versets du Coran qui parlent des guerres de Mohammed. L’immense majorité des musulmans est fermement opposée aux islamistes et choquée par leurs actes jugés barbares. »

« En 624 environ, Mohammed instaura la constitution de Médine. C’était un document détaillé dans lequel étaient rappelés les grands principes fondateurs de cette nouvelle cité-État : finance, armée, justice… Elle affirmait la liberté pour chacun de pratiquer sa religion, elle instaurait aussi l’aide aux plus pauvres, elle dictait de nouvelles règles en matière d’héritage, de mariage et de commerce. »

La Bible racontée et expliquée, de Jean-Michel Billioud, illustrations de Hélène Georges (De La Martinière Jeunesse, 2016)

Que l’on soit croyant ou non, la Bible constitue un réservoir incontournable de mythes fondateurs, de symboles et de références culturelles (du moins dans les sociétés occidentales). Même pour ceux qui, comme nous, n’optent pas pour une éducation religieuse, la Bible peut se lire comme un récit mythologique qui reste essentiel pour comprendre d’où viennent notre semaine de sept jours, les fêtes juives, chrétiennes ou musulmanes qui rythment l’année, des symboles comme celui de la colombe ou encore une foule d’expressions comme « tour de Babel », « les trompettes de Jéricho », « un jugement de Salomon », « pauvre comme Job », etc.

Cet album me semble offrir une excellente entrée dans les textes bibliques. Les illustrations sont attrayantes, le livre bien conçu et informatif. Les principaux épisodes sont développés sur une double-page chacun avec, au centre, un récit illustré qui se lit comme une histoire – ou, dans notre cas, comme l’un des fameux feuilletons de mythologie grecque de Murielle Szac.

« À toutes les époques, la Bible est traduite, commentée, retranscrite. Or, aucune interprétation n’est neutre ! Les auteurs font toujours des choix : ils valorisent certains personnages, certaines scènes ou événements en fonction de leur propres idées et de leur époque. »

Sur les côtés, de petits paragraphes mettent chaque chapitre en perspective, anecdotes, cartes et frises chronologiques à l’appui. Ces informations sont à la fois accessibles et véritablement captivantes (je vous en ai mis quelques exemples en extraits ci-dessous pour que vous puissiez vous en faire une idée). Avant tout, elles reviennent sur le contexte historique dans lequel s’enracine chaque mythe en mobilisant des recherches archéologiques. Nous avons été fascinés de voir les épisodes bibliques mis en lien avec les modes de vie en Mésopotamie ou en Égypte, les mythes préexistants, le climat, la faune et la société, les rivalités entre nomades et agriculteurs, le statut des femmes, le développement du droit ou encore l’essor des relations commerciales.

Nous avons également été intéressés par les informations variées sur la réception des textes bibliques : les déplacements de sens liés aux traductions, la réception artistique et littéraire de la Bible ou encore les fêtes et rites qui la célèbrent dans les religions monothéistes. L’auteur identifie des ponts avec ces dernières, revenant par exemple sur la façon dont certains épisodes sont évoqués dans le Coran.

Parvenir à proposer tout ça à hauteur d’enfant est un vrai tour de force ! Cela dit, cela reste passionnant pour un.e adulte. Autant dire que je recommande chaleureusement cet album pour se familiariser avec la Bible.

Lu en 2020 – De La Martinière Jeunesse, 19,90€

Extraits

« Bien avant que la Bible ne soit écrite, de nombreux peuples du Proche-Orient expliquent la création de l’humanité à travers des mythes. Pour les Babyloniens, l’homme a été créé avec le sang et la chair d’un dieu. En Égypte, c’est le dieu Khoum qui a modelé l’homme sur un tour de potier. »

« Selon la Bible, l’arche de Noé mesure 157m de long et 26 de large. C’est beaucoup plus que le bateau le plus ancien, retrouvé par des archéologues en 1974. Les auteurs de la Bible ont exagéré d’autres détails : selon eux, Noé serait âgé de plus de 500 ans ! »

« Les différentes catastrophes qui s’abattent sur l’Egypte peuvent être une succession de calamités liées les unes aux autres. Les grenouilles envahissent les terres car elles fuient les eaux polluées du Nil. Puis elles meurent à leur tour créant une pullulation d’insectes parasites (moustiques, taons) puisque ces batraciens en sont les prédateurs. Logiquement, cette multiplication peut provoquer des épidémies. »

« Dès 1881, l’écrivain italien Carlo Collodi écrit les aventures du pantin Pinocchio. Comme Jonas, le pantin et son père Gepetto sont avalés par un gros poisson puis recrachés sur le rivage. Une fois sauvé, Pinocchio est transformé en véritable petit garçon. L’histoire est sûrement inspirée par cet épisode biblique ! »

La vie secrète des virus, Collectif Ellas Educan, illustrations de Mariona Tolosa Sisteré (Rue du Monde, 2020 pour la traduction en français)

Virus, bactéries, infection, anticorps, pandémie, vaccin… Que de mots inquiétants et mystérieux en cette année 2020 ! Des termes qui doivent, plus que jamais à l’ère des gestes barrière, être décryptés à hauteur d’enfant. Je l’avais déjà constaté avec Mon petit monde, très beau documentaire consacré aux bactéries, rien ne vaut une bonne explication pour faire passer l’importance des mesures d’hygiène sans tomber dans un moralisme culpabilisant.

Cet album attrayant et didactique est un allié de choix. Bien conçu et très complet, il fait le tour des questions liées aux virus : leur omniprésence, leur innocuité dans l’immense majorité des cas, leur constitution et leur mode de reproduction, les virus les plus célèbres, le mécanisme des réactions immunitaires qu’ils déclenchent, leurs modes de transmission, l’histoire des virus chez les humains depuis la préhistoire et les gestes efficaces pour s’en prémunir. Ces sujets passionnants avaient de quoi captiver toute la famille et si cet album se prête à être feuilleté au gré de sa curiosité, nous l’avons pour notre part dévoré de la première à la dernière page.

Le travail de vulgarisation d’une grande quantité d’informations complexes doit être salué. Le texte reste très accessible et les pages ne se ressemblent pas, mobilisant des schémas annotés, un « catalogue » ou une frise chronologique selon les besoins.

Les garçons ont apprécié les données chiffrées (vous serez probablement aussi ravis qu’eux d’apprendre qu’un seul gramme de crotte contient près d’un milliard de virus), le quizz final qui permet de tester ses connaissances (9/10 pour eux, ferez-vous mieux ?) et les illustrations pleines d’humour – avec par exemple cette cellule infectée qui prend des airs de zombie ; ou ces virus colorés et dissipés un peu partout qui contribuent finalement plutôt à égayer cette lecture. Seule petite réserve, la façon dont les humains sont dessinés, avec de gros visages ronds un peu figés.

Un livre inattendu qui rassure et réjouit !

Lu en octobre 2020 – Rue du Monde, 16,50€

Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité, par Myriam Daguzan Bernier, illustrations de Cécile Gariépy (Éditions du Ricochet, 2020)

La découverte de la sexualité cristallise bien des questionnements, que ce soit chez les ados ou chez leurs parents. Il semble qu’elle se fasse de plus en plus tôt, notamment en raison des pubertés plus précoces, de la sexualisation de la pop culture, de l’actualité sociale et politique, des informations (et de la pornographie) plus facilement accessibles sur Internet. Dans notre région allemande, la première séance d’information scolaire en la matière a lieu en classe de CM1 et j’ai été surprise par son niveau de détail. Bref, on a beau trouver que ses enfants sont encore jeunes et être vigilante quand il s’agit de les préserver des contenus non adaptés à leur âge, la question se pose tôt ou tard. Et elle est incontournable. Répondre aux interrogations, accompagner, rassurer, sensibiliser aux risques, aux discriminations genrées et au consentement, mais aussi montrer que la sexualité n’est pas un tabou mais quelque chose de naturel et de positif : l’enjeu de trouver les bons mots n’est pas des moindres !

Le dictionnaire bienveillant de la sexualité paru cette année est un allié de poids pour négocier ce tournant. Sur un ton naturel et factuel, à la fois simple et précis, qui instaure immédiatement la confiance, il informe sans détour et déconstruit les idées reçues avec bienveillance, comme son titre le promet. Les informations et définitions sont complétées, de façon très vivante par des témoignages, des lectures pour approfondir et des références littéraires, cinématographiques et artistiques.

La sexualité est abordée de manière très large, avec notamment des informations détaillées sur les questions de genre, la nudité, les normes de beauté, l’alcool et les questions qu’il pose du point de vue du consentement, ou encore la première visite chez le gynécologue. En somme, c’est plutôt des « sexualités », déclinées au pluriel (à l’image de la rubrique « Première(s) fois »), qu’il s’agit, dans un cadre très inclusif permettant de s’accepter tel que l’on est, par delà les normes et prescriptions. Alors certes, certaines rubriques pourraient sembler un peu « niche » – si vous ne savez pas ce qu’est l’alexithymie, ou un « gris sexuel », vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Mais en même temps, même si on ne pense pas être personnellement concerné(e), cela contribue à élargir son horizon et peut par exemple éviter un jour de heurter quelqu’un. Et surtout, ce livre n’a pas forcément vocation à être lu de la première à la dernière page : sa construction par entrées alphabétiques, puisqu’il s’agit d’un dictionnaire, permet de cibler les réponses aux questions du moment, ou de le feuilleter en s’arrêtant sur les sujets qui nous parlent.

Ce n’est donc pas un livre que nous lirons de bout en bout à voix haute, mais je me réjouis que cet ouvrage indispensable figure en évidence sur une étagère de notre bibliothèque.

Bravo et merci à l’autrice, à l’illustratrice et aux éditions du Ricochet pour cette saine lecture !

Lu en septembre 2020 – Éditions du Ricochet, 22€

Le musée des émotions. 40 chefs d’œuvre livrent leurs secrets (Elsa Whyte, La Martinière Jeunesse, 2020)

Les émotions qui jaillissent des œuvres d’art, l’art de s’émouvoir… Vaste sujet pour ce documentaire ! La couverture saisissante et les illustrations sublimées par le format majestueux et le papier glacé font de cet album un bel objet-livre, à la hauteur de l’enjeu. Mais ce n’est pas tout : sa construction très intelligente autour de 40 œuvres captive en suggérant plusieurs clés de lecture.

Chacune de ces créations est mise à l’honneur sur une double page et associée à une émotion. Ces œuvres comprennent des incontournables de l’histoire de l’art, comme la Joconde, le Cri de Munch ou Guernica de Picasso. Mais aussi des peintures, des sculptures et des photographies moins célèbres, dont certaines nous étaient inconnues. Page après page, elles esquissent une palette d’émotions aux quarante nuances, montrant ce que tristesse, chagrin, colère, sérénité, déception, honte, souffrance, etc. font aux corps. De petits encadrés zooment sur des détails pour mieux attirer notre attention sur un sourcil froncé, une ride déformant un visage, un torse affaissé, une main crispée, des yeux exorbités, un sourire énigmatique… Le texte interroge chaque scène, tend des perches, invite à sonder les états d’âmes des personnages représentés. Voilà de quoi éveiller la sensibilité artistique des jeunes lecteurs, en leur faisant prendre conscience que chaque œuvre renferme une histoire !

L’ensemble est classé par ordre chronologique, permettant de découvrir les principales périodes artistiques et leurs mouvements les plus importants. Un voyage dans le temps fascinant car il donne à voir comment les émotions et leur expression, que l’on pourrait croire universelles, changent au fil des siècles. Ainsi ces pleureuses à la forme triangulaire déconcertante, figurant leur buste et leurs bras saisissant désespérément leur tête, sur une céramique vieille de près de 3.000 ans, témoignent de la façon dont la tristesse pouvait être représentée pendant l’Antiquité. Et en même temps, les « têtes de caractère » sculptées au 18ème siècle par Franz Xaver Messerschmidt ont un côté outrancier qui n’est pas si éloigné des caricatures contemporaines.

Un album très riche, que nous avons parcouru de la première à la dernière page, et qui donne envie d’aller voir plus loin sur certaines œuvres et leurs artistes. Vous l’aurez compris, le musée des émotions vaut le détour !

Lu à voix haute en septembre 2020 – La Martinière Jeunesse, 18€

Une planète verte ! Les énergies renouvelables, de Sandrine Dumas Roy et Céline Manillier (Éditions du Ricochet, 2020)

L’énergie est au cœur des débats actuels et les enfants le perçoivent bien : ils voient à quel point la moindre prise électrique est stratégique et ont, comme nous, du mal à concevoir un mode de vie sans appareils ni voiture. Et en même temps, on leur demande d’éviter les gaspillages, ils étudient le changement climatique à l’école, se rendent compte que le sujet cristallise les tensions et voient défiler les cortèges des Fridays for Future. Le problème semble donc incontournable mais il peut être angoissant. Voilà un documentaire qui permet de l’aborder sous un angle résolument optimiste, à l’image de cette attrayante couverture verte, puisqu’il s’agit du développement des énergies renouvelables !

Les questions abordées sont passionnantes : pourquoi avons nous besoin d’énergie ? Que sont les énergies fossiles ? Les humains les ont-ils toujours utilisées ? Quels sont leurs problèmes ? Mais surtout, quelles sont les alternatives ? L’album donne à voir un spectre impressionnant de technologies toutes plus inventives les unes que les autres, dont plusieurs m’étaient complètement inconnues. Aviez-vous entendu parler du four solaire, des biocarburants, des centrales hydro-éoliennes, de la production d’énergie à partir du sel de mer, ou des recherches encours pour entraîner les cargos à l’aide d’immenses voiles de cerf-volant ? Le texte et les illustrations expliquent à hauteur d’enfant comment fonctionnent ces technologies, sans omettre leurs lacunes respectives ni le fait que la façon la plus efficace de protéger la planète reste encore d’économiser l’énergie.

Comme d’habitude chez les éditions Ricochet (voir ici ou pour d’autres exemples), le travail de vulgarisation est remarquable. C’est une vraie prouesse de restituer les débats dans leurs multiples dimensions (techniques, écologiques, sociales, politiques) sous la forme d’un texte qui se lit comme une histoire, accessible aux jeunes enfants et porté par de belles illustrations annotées. Nous avons notamment adoré la double-page de rétrospective historique sur les besoins d’énergie des humains !

De quoi donner envie d’imaginer de nouvelles solutions, mais aussi (d’ici là) d’enfourcher son vélo plutôt que de prendre la voiture et de vivre plus sobrement. Énergisant !

Lu à voix haute en septembre 2020 – Éditions du Ricochet, 13,50€

Métamorphoses, de Frédéric Clément (Seuil Jeunesse, 2015)

Métamorphoses_couv

Concours de circonstance, il se trouve que Antoine et Hugo ont tous les deux au programme de cette année la reproduction des insectes et des batraciens. Pendant le confinement, ils doivent donc regarder chacun des reportages vidéo, lire des entrées d’encyclopédies, remplir des fiches et des schémas et imaginer des expériences en lien avec cette thématique. J’ai eu envie de leur proposer d’appréhender le sujet différemment avec cet album qui invite à s’émerveiller des innombrables petits miracles de la nature…

Le fil conducteur est donc celui des métamorphoses, des changements de forme parfois prodigieux que connaissent certains êtres vivants : moustique, grenouille, champignon, papillon, etc.

« Patientez deux ou trois jours, loupe à l’œil, car l’œuf de moustique est minuscule.
Tout à coup, déclic, l’œuf se secoue, se tortille. En sort, sous l’eau, une créature étrange et translucide,
LA LARVE. »

L’auteur jubile, à l’évidence, en racontant chacune de ces transformations comme une histoire pleine de suspense ! La narration est émerveillée, le texte rythmé comme une poésie dont on a envie de faire résonner chaque mot. Surtout les termes magiques que les enfants aiment répéter rien que pour leur sonorité et leur mystère : nymphe, sporophore, mycélium, chrysalide, monocotylédone…

« Pas un mouvement. Proche d’un sommeil de Belle au bois dormant. Même un être aussi petit que moi, Pisello Petit-Pois, peine à percevoir sa faible respiration par les minuscules trous de sa fine cuirasse de chrysalide. Pourtant, à l’intérieur tout bouge, tout se transforme. Secrètement. Minutieusement. Formidablement. »

Cet émerveillement est prolongé par les illustrations. On reste bouche bée en voyant la nymphe de moustique s’extirper de sa carapace, le pistil d’une fleur enfler et s’arrondir pour devenir une poire, la tulipe s’épanouir à partir d’un insignifiant petit bulbe… Chaque illustration est un tableau. Un hommage émouvant à une nature fascinante, frémissante de vie, mais fragile et éphémère.

Métamorphoses_extrait 1

Métamorphoses_extrait 2

Un grand merci à Colette qui nous a offert cet album hors-classe, entre documentaire et livre d’art, récit et poésie. Un spectacle qui a captivé toute la famille ! De quoi nous donner envie de découvrir Parades et Camouflages, du même auteur.