L’explorateur, de Katherine Rundell (2017 pour l’édition originale en anglais, Gallimard 2019 pour la traduction française)

A59984_explorateur_couv_V8.indd

Lorsque l’été et les vacances touchent à leur fin, on voit fleurir les livres sur la rentrée et l’école. Sur notre île aux trésors, les garçons et moi prenons alors un malin plaisir à prendre le contrepied et à choisir les lectures les plus éloignées du quotidien, les plus décalées et exotiques ! C’est ainsi que pendant qu’Antoine naviguait aux confins de l’univers avec le roman de science fiction Tau Zéro, Hugo et moi avons opté pour une aventure au plus profond de la jungle brésilienne, avec L’explorateur, de Katherine Rundell…

« On va devoir trouver un moyen de rejoindre Manaus tout seuls. »

Nous voilà donc dans un petit avion, survolant les méandres de l’Amazone, lorsqu’un événement terrible se produit. La machine s’écrase, laissant quatre enfants seuls dans l’immensité verte. Seuls ? Ils ne tardent pas à pressentir une présence. Quelqu’un les aurait-il précédés dans ces contrées reculées ?

L'explorateur_extrait 1.jpg

« Des fourmis ! répéta Connie. On va s’orienter grâce à des fourmis ? »

L’intrigue de ce merveilleux roman d’aventures accrochera sans aucun doute tous les petits lecteurs qui rêvent d’expéditions lointaines… On voyage en excellente compagnie avec Fred, Connie, Lila et Max qui apprennent progressivement à se connaître, à apprivoiser leurs peurs et à grandir – comme cela n’est possible que lorsque l’on se risque hors de sa zone de confort. À la fois débrouillards et fragiles, chacun à sa manière, ils nous font rire et sont souvent touchants. Au fil de leurs découvertes, le livre se révèle un vrai manuel de survie pour explorateur. On y apprend énormément de choses incroyables sur la jungle, ses habitants et les secrets indispensables pour s’en sortir. Par exemple, saviez-vous que les mygales ont un goût de sel ? Et qu’il reste probablement des centaines de sites mayas à découvrir en Amazonie ? De quoi donner le frisson et susciter des vocations d’explorateur !

L'explorateur_extrait 2

Tout cela nous a donné envie de nous replonger dans les magnifiques photographies que Yann Arthus-Bertrand a prises de la région. J’en ai été d’autant plus consternée de lire quotidiennement que les flammes étaient en train de ravager ce havre naturel… Cette actualité terrible ne fait que renforcer l’importance, l’urgence même, de livres qui, comme celui-ci, communiquent l’art d’aimer et de préserver la nature.

L'explorateur_extrait 3

Autre extrait : « Ses chaussures semblaient faites en peau d’alligator, avec des lianes très fines en guise de lacets. Une veste faite de fourrures noires pendait sur ses épaules. Les boutons, c’étaient des dents de caïman. Il portait des manchettes de cuir à chaque poignet et une chevalière à l’auriculaire.
De loin, il avait l’allure de quelqu’un se rendant à une fête dans une maison de campagne. De près, on aurait dit un Premier ministre vêtu de choses volées à des animaux. »

Lu à voix haute en août 2019 – Gallimard jeunesse, 16€

Sur mon île (de Myung-Ae Lee, 2019)

Sur mon île_couverture.jpg

La littérature, et la littérature jeunesse en particulier, offre souvent une parenthèse de rêve, une opportunité de faire abstraction des préoccupations quotidiennes et de s’évader dans des mondes imaginaires où tout est possible… Elle peut aussi permettre de parler de la réalité, des splendeurs et des misères du monde réel avec les enfants – parfois plus aisément qu’en les abordant de façon frontale. Car les petits sont sensibles au monde qui les entoure. Ils perçoivent les grandes questions de société et l’actualité, sans toujours être armés pour les décoder. Ce contexte est pourtant souvent essentiel car il préoccupe les adultes autour d’eux, mais aussi dans la mesure où il affecte leurs comportements et motive certains principes de vie. Par exemple, il n’a pas toujours évident de faire comprendre à nos enfants pourquoi nous consommons le moins possible et en privilégiant, dès que la situation le permet, les matériaux durables et les objets d’occasion… Nous sommes évidemment soucieux de les préserver des réalités sociales trop dures. Mais impossible de leur expliquer pourquoi nous ne achetons pas de jouets en plastique sans leur parler de surconsommation, de déchets et de pollutions.

Sur mon île_extrait 1.png

Sur mon île est un album précieux qui permet précisément de parler, à hauteur d’enfant, du « continent de plastique » qui grandit dans l’océan Pacifique, alimenté par les déchets au gré des courants marins. Nous découvrons cette gigantesque décharge à travers la perspective d’un oiseau qui évoque la consommation massive d’objets en plastique qui paraissent à première vue inoffensifs. Mais dont on perçoit bientôt, grâce à un jeu subtil sur les couleurs, la dissémination dans les cours d’eau et le milieu marin – dévastatrice pour le paysage, mais aussi pour les animaux… Les mots sont d’autant plus touchants qu’ils sont simples. Et pourtant, les dessins de Myung-Ae Lee sont si splendides et densément évocateurs qu’ils se suffiraient presque à eux-mêmes. Avec intelligence, il donnent beaucoup à réfléchir à notre portion de responsabilité individuelle dans ce drame écologique…

Sur mon île_extrait 2.jpg

Myung-Ae Lee prend donc ses jeunes lecteurs au sérieux, mais parvient parfaitement à se placer à hauteur d’enfant. Parce que le ton de l’oiseau-narrateur reste sobre et ne verse à aucun moment dans le pathos. Parce que les dessins permettent de montrer la réalité en choquant moins qu’une photographie. Parce que les initiatives prises pour limiter l’ampleur des dégâts sont évoquées, elles-aussi. Parce que la nature reste belle et continue de fourmiller de vie sur chacune des illustrations de l’album. Parce que la mort des animaux n’est pas explicitement évoquée – l’album se prête à des prolongements sous forme d’échange avec les parents qui jugeront ce que leur enfant peut entendre et sous quelle forme…

Sur mon île_extrait 3.jpg

Sur mon île_détail.jpgUn album fort, émouvant et important, qui a su captiver mes deux garçons, mais aussi mes deux nièces plus jeunes, dont l’une est en maternelle. Tous l’ont dévoré avec curiosité et l’ont beaucoup apprécié, ce qui ne m’a pas étonnée. Les enfants aiment quand le monde leur est rendu intelligible… Sur mon île montre qu’il est possible de parler avec eux des questions les plus terribles. Le souffle poétique, la densité du texte et la sensibilité des illustrations en font un modèle en la matière.

Lu à voix haute en mai 2019 – La Martinière Jeunesse, 13,90€

1 temps (de Henri Meunier et Aurore Petit, 2018) et Chaque seconde dans le monde (Bruno Gibert, 2018)

Difficile pour les tous petits de prendre conscience du temps ! C’est à n’y rien comprendre : les moments de jeux prennent fin en un clin d’œil alors que la journée de classe (ou l’attente de son anniversaire !) peut sembler très longue – mais pas aussi interminable que de patienter pour une durée indéfinie dans une salle d’attente ou dans un avion. Une journée ou une minute peuvent sembler immenses… ou négligeables ! Pour nos têtes blondes, chaque saison représente une éternité et un an dure un siècle et pourtant, la perspective très lointaine de parvenir au bout de la vie les inquiète. Impossible de réaliser le temps de la vie de leurs parents et de leurs grands-parents ; mais les enfants ne s’en passionnent pas moins pour les dinosaures, les chevaliers et les autres acteurs d’un passé antédiluvien. Sujet difficile, donc, que le temps. Mais il structure la journée, l’année et la vie et il s’agit donc là d’un enjeu incontournable. Il est tellement plus facile de patienter jusqu’au retour d’un parent ou jusqu’aux vacances quand on peut se représenter le temps que cela représente !

1 temps.jpgHenri Meunier, Aurore Petit et les éditions du Rouergue nous proposent un merveilleux album pour aborder concrètement cette thématique avec les enfants. Nous observons un enfant qui lance un caillou dans l’étang. Au fil des pages, des heures, des saisons, des années, le décor se transforme, nous invitant de façon très ludique à scruter les traces du passage du temps : transformations du paysage, cheminement des randonneurs, trajectoire de l’avion et de l’escargot, chenille qui se transforme… Le lecteur est également interpellé par le texte : qui du caillou, de l’enfant ou de l’étang était là le premier ? Combien de temps le caillou met-il à tomber ? S’agit-il vraiment du même enfant ? Le temps a-t-il un début et une fin ? On se laisse volontiers entraîner dans cette agréable et amusante méditation qui nous ferait presque oublier le temps qui ne cesse de s’écouler… Jusqu’à ce que, plouf, le livre touche à sa fin et nous ramène aux préoccupations du présent !

1 temps_extrait.jpg

Lu à voix haute en janvier 2019 – 1 temps, Le Rouergue, 14,50€

 

Chaque seconde dans le monde.jpgJe profite de cette chronique pour évoquer un autre bel album sur le sujet du temps que mes parents ont eu l’idée formidable d’offrir à Hugo pour Noël – et qui remporte depuis un succès immense auprès des deux garçons qui le feuillettent presque chaque jour ! Il s’agit de Chaque seconde dans le monde, paru en 2018 chez Actes Sud. L’idée est aussi simple que géniale : chaque double-page présente des statistiques sur ce qui se passe dans le monde au cours d’une seconde. On apprend des choses inouïes, vertigineuses, voire inquiétantes : chaque seconde, deux personnes meurent, mais quatre bébés naissent ; quatorze livres et quarante smartphones sont vendus, 1200 kilos de bifteck et 6000 kilos de sucre sont consommés, la Terre avance de 30 kilomètres autour du soleil, etc., etc. ! Les illustrations stylisées se détachent avec élégance de l’arrière-plan coloré en jouant sur les contrastes. Pour Antoine et Hugo qui adorent mesurer toutes sortes de choses, cet album est une mine d’information inestimable ! Et au-delà du plaisir ludique de prendre précisément la mesure de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement, le défilement des chiffres excessifs et leur mise en regard habile donne à réfléchir sur les dérives du productivisme et de la société de consommation.

Chaque seconde_extrait.jpg

Chaque seconde dans le monde – Actes Sud, 14,90€

Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants (de Coline Pierré et Loïc Froissart, 2018)

Saviez-vous qu’il y a très longtemps, le monde était peuplé d’ogres qui occupaient le plus clair de leur temps à engloutir des enfants ? Oui, vous avez bien entendu, des ogres – énormes créatures bedonnantes, animées d’un appétit insatiable les poussant à se goinfrer du soir au matin de mouflets délicieux et de gosses glacés. Des mômes d’élevage, nourris avec tout ce qu’il faut pour une saveur optimale et apprêtés selon les recettes les plus raffinées. Mais à la réflexion : ces ogres abominables sont-ils si différents de nous – êtes-vous bien certains de ne pas en avoir dans votre entourage ? Qu’adviendrait-il si un jour, par un terrible concours de circonstances, ils devaient se résoudre à admettre que trop, c’est trop ?

À travers cette fable moderne aux illustrations presque caricaturales, voici la réflexion à laquelle cet album sarcastique, voire provocateur, conduit ses lecteurs. Quelques jours après Jefferson de Jean-Claude Mourlevat, voici donc un nouveau livre engagé en faveur du végétarisme, ou du moins d’une réflexivité sur le sens donné à l’alimentation, les excès de la surconsommation de viande et de la malbouffe.

ogres extrait.JPG

Ce thème nous parle beaucoup puisque nous avons été végétariens pendant de très longues années, sans toute fois jamais avoir tenté de convaincre d’autres personnes de faire de même. Peut-être parce qu’il s’agit d’un sujet délicat et personnel, tant l’alimentation constitue non seulement une nécessité physique, mais aussi un acte social (il peut, par exemple, être socialement pénalisant de ne pas manger de viande dans mon Sud-Ouest natal !). Peut-être aussi parce qu’il est presque toujours contre-productif d’adopter une attitude moralisatrice sur des choix qui relèvent d’expériences personnelles, voire intimes – l’histoire et des goûts individuels, mais aussi des moyens dont chacun dispose pour se nourrir. En somme, si l’idée de stimuler une réflexion sur des questions qui restent trop souvent impensées est vraiment bienvenue, l’exercice est très délicat, a fortiori lorsque l’on s’adresse à de jeunes lectrices et lecteurs.

Et pourtant, les enfants adorent discuter de problèmes éthiques (il faudra d’ailleurs absolument que je parle sur le blog des Grandes questions philo des 7-11 ans publiées par Astrapi qu’Antoine et Hugo lisent et relisent sans se lasser en ce moment…). Et pourtant, on s’amuse de bon cœur de l’accablement et du désœuvrement des ogres, et des légumes aux formes et aux noms invraisemblables qu’ils découvrent. Et pourtant, aussi bien Jefferson que Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants parviennent à aborder le sujet à hauteur d’enfant, avec humour, légèreté et optimisme…

Puisque les ogres, le jour où ils cessèrent de dévorer des gamins, prirent goût à des saveurs insoupçonnées et même à toutes sortes de choses qui n’avaient plus rien à avoir avec la nourriture. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler ce qu’ils sont devenus, mais le fait est que cette chute ne manque pas de piquant !

Merci aux éditions du Rouergue pour cette lecture aigre-douce. Elle nous a beaucoup intéressés, même si ce n’est pas un coup de cœur pour nous – dans la mesure où les illustrations ne nous ont pas vraiment parlé et où nous avons trouvé dommage que les parallèles qui auraient pu être tirés avec les humains vivant dans la société industrielle soient limités par le caractère un peu forcé de la « conversion » alimentaire des ogres.

Retrouvez ici et ici les avis de Pepita et Céline

Lu à voix haute en janvier 2019 – Le Rouergue, 15,50€

le jour où les ogres... couverture

La feuille d’or (de Kirsten Hall et Matthew Forsythe, 2018)

En ce jour de Noël, c’est un album lumineux que j’ai eu le plaisir de découvrir avec Hugo et ma nièce de quatre ans et demi ! Il s’agit de l’une de ces lectures dans lesquelles le décor ravit autant que l’intrigue – en l’occurrence, il s’agit d’une forêt dont la faune et la flore évoque le Canada, dont nous suivons les transformations au fil des saisons. On ne peut que s’émerveiller de la palette changeante de couleurs offerte par la nature, restituée avec une grande sensibilité par l’illustrateur et par l’autrice :

« Au printemps, les feuilles reviennent. Tout est vert dans la nature. Vert jungle, vert laurier, vert mousse, vert menthe, vert sapin, vert avocat et, bien sûr, vert sève. »

 

la feuille d'or_extrait 1

La beauté presque miraculeuse de la forêt culmine dans une petite feuille dorée qui, un beau jour, brille et étincelle. Évidemment, chacun des animaux convoite la feuille d’or et souhaiterait se l’approprier. Obnubilés par leur dispute, ne risquent-ils pas d’ignorer à quel point les trésors de la nature sont éphémères ?

Hugo et sa cousine ont pris beaucoup de plaisir à reconnaître les animaux de la forêt et surtout à chercher les petits éclats d’or au fil des pages. Cette histoire nous a rappelé celle du Petit poisson Arc-en-ciel qui avait eu beaucoup de succès dans la famille il y a quelques années. Tour à tour curieux, émerveillés, attristés et de nouveau optimistes, les enfants ont vécu cette lecture intensément.

 

Un album splendide qui invite avec force à s’émerveiller de la beauté de la nature – tout en montrant à quel point notre monde peut être vulnérable face aux égoïsmes. L’écriture suggestive de Kirsten Hall, les illustrations chaleureuses de Matthew Forsythe et la touche d’espoir qui enlumine la fin de l’histoire en font un album lumineux qui paraît à point, à un moment où petits et grands en ont bien besoin.

Lu à voix haute (plusieurs fois de suite !) en décembre 2018 – Éditions Little Urban, 16,50€

La feuille d'or

Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2016 pour l’édition originale en anglais, 2018 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

La couverture du secret du rocher noir est si belle, avec ses motifs empreints de mystère et ses reliefs qu’elle a eu de quoi nous redonner envie, pour la première fois depuis un petit moment, de découvrir un album !

Erine vit près d’un port avec sa mère pêcheuse (oui oui ! Tellement rare que j’ai dû vérifier le féminin du mot en écrivant cette critique…). Tous les pêcheurs vivent dans le crainte du rocher noir, dont la légende dit qu’il détruit tous les bateaux qui s’en approchent. Irrésistiblement attirée par le large, Erine est pleine de courage et décidée à faire la lumière sur le rocher noir : que découvrira-t-elle ?

L’histoire est très jolie et empreinte de rêve et de magie : qui n’a pas rêvé de découvrir les mondes sous-marins qui se cachant sous la surface des océans ? Le texte est à la fois sobre et bien écrit : il me semble adapté à des enfants très jeunes. Mais ce sont avant tout les illustrations qui font le charme de cet album : pleines de petits détails et de surprises, elles composent un univers merveilleux dans lequel on plonge avec délice pour rêver d’un monde où les humains vivraient en harmonie avec la nature et où une courageuse petit fille nous donnerait envie de dépasser les idées reçues…

Erin-Rod

 

Extraits

« Tous les pêcheurs avaient une histoire terrifiante à raconter.
– Il change tout le temps de place et est capable de réduire un bateau en miettes !
– Il est aussi gros qu’une montagne et aussi pointu qu’un espadon ! »

« Soudain, une forme sombre, gigantesque, se dressa devant le bateau ! »

L’école des loisirs, 12,20€

secret rocher noir