King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Milo l’ours polaire, de Laurent Souillé, illustrations de Juliette Lagrange (Kaleidoscope, 2020)

Quelle image poignante que cet ours massif et pourtant si fragile, perdu dans l’immensité des gratte-ciels new-yorkais ? Cette couverture toute en délicatesse a eu un effet magnétique sur moi. Son étrangeté pique notre curiosité : que fait cet ours blanc en pleine ville ?

Page tournée, nous entrons dans un univers plus adapté aux ursidés : cinquante nuances de blanc, banquise à perte de vue surmontée d’un ciel étoilé, faune polaire. Pourtant, le monde des ours, ce n’est pas du sucre glace. Se bagarrer, boxer, guerroyer, rivaliser de force et de muscle, leurs centres d’intérêts ne sont pas incroyablement variés. Milo est à part. Il n’y a qu’une seule chose qui peut le mettre hors de lui : les humains qui s’en prennent à ses amis les bébés phoques. Et alors, on ne répond plus de rien…

Le registre est celui de la fable, l’histoire est simple et moins surprenante que ce que j’espérais. Cela dit, j’ai adoré les illustrations à l’encre et à l’aquarelle de Juliette Lagrange dont les lignes tordues m’ont fait forte impression.

Quel hommage à la sérénité précieuse et fragile des rares zones naturelles préservées des intrusions humaines ! La douceur des lignes des icebergs polaires n’a d’égal que le tapage effrayant de nos mégapoles.

La sagesse de deux colosses marins questionne notre rapport aux animaux et les dérives de nos modes de vie modernes, de la compétition à outrance et de la société du spectacle. Parfois quelques images saisissantes valent mieux qu’un long discours.

Un bel album, entre ville et grand blanc, dont les illustrations valent le détour.

N’hésitez pas à consulter le site de Juliette Lagrange pour vous faire une meilleure idée de ses merveilleuses illustrations !

Lu à voix haute en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres, 2020)

La couverture bouillonne de magie et laisse pressentir les incommensurables forces de la nature auxquelles nous allons avoir à faire. On ouvre la bande-dessinée et nous voilà transportés dans un univers de falaises, de menhirs, de vents et de flots qui ondoient comme les lignes d’un tableau de Van Gogh…

L’histoire est inspirée d’une grande légende bretonne. Le roi de Kerne prend pour femme une magicienne avec laquelle il scelle un pacte : elle fera tourner sa chance, domptera les éléments, repoussera la mer, lui offrira une cité éblouissante et une puissance incontestée. Mais quel est le prix de cette richesse décadente ? Le jour où la reine disparaît, cet ordre vacille et leurs deux filles, aussi différentes que possible, embrassent des voies radicalement opposées : d’un caractère solitaire, la première se réfugie dans la nature ; sa sœur cultive de grandes ambitions, une vie mondaine exaltante et l’amour de la magie. Sont-elles réellement libres ou leur sort est-il scellé par le pacte faustien au fondement de la Cité d’Ys ?

Cette légende inspire à Jo Rioux des graphismes sombres et envoutants. Ses illustrations sont assez particulières, mais très expressives, vives comme de furieux tourbillons (même le blanc entre les cases ondule sur certaines planches restituant des rêves ou des souvenirs). Elles font la part belle aux contrastes entre la lumière de la nature et l’obscurité des mondes marins – et des relations humaines.

« Toutes les fortunes cachent de sombres secrets. »

Cette imbrication entre éclat et noirceur est au cœur de l’histoire qui interroge les contreparties de la puissance. Le roi de Kerne, ce père insatiable et mégalomane qui ne parvient pas à tromper sa morosité en exigeant toujours plus de la magie de sa femme, est assez glaçant de ce point de vue : « chaque fois que Père lui demandait un nouvel édifice, elle semblait décliner. Ses forces se sont épuisées. Et lui réclamait sans cesse. Des jardins, des galeries de glaces, des flèches en cuivre, des chapelles. » La résonance actuelle de cette légende ancienne est évidente. On peut en effet y lire une métaphore sur l’orgueil des humains qui persistent à vouloir dompter les forces de la nature, mais aussi la soif d’accumulation qui met en péril le renouvellement des ressources naturelles. Les dilemmes des deux sœurs, tiraillées entre l’envie de vivre et la responsabilité de gouverner, sont intéressants aussi. Tout cela s’incarne de façon saisissante dans le regard tourmenté et le destin tragique de Dahut, hantée par des scrupules qu’elle est visiblement seule à supporter.

Un objet-livre superbe et une belle opportunité de découvrir la fascinante légende de la ville engloutie d’Ys.

Lu en octobre 2020 – Rue de Sèvres, 20€

Une planète verte ! Les énergies renouvelables, de Sandrine Dumas Roy et Céline Manillier (Éditions du Ricochet, 2020)

L’énergie est au cœur des débats actuels et les enfants le perçoivent bien : ils voient à quel point la moindre prise électrique est stratégique et ont, comme nous, du mal à concevoir un mode de vie sans appareils ni voiture. Et en même temps, on leur demande d’éviter les gaspillages, ils étudient le changement climatique à l’école, se rendent compte que le sujet cristallise les tensions et voient défiler les cortèges des Fridays for Future. Le problème semble donc incontournable mais il peut être angoissant. Voilà un documentaire qui permet de l’aborder sous un angle résolument optimiste, à l’image de cette attrayante couverture verte, puisqu’il s’agit du développement des énergies renouvelables !

Les questions abordées sont passionnantes : pourquoi avons nous besoin d’énergie ? Que sont les énergies fossiles ? Les humains les ont-ils toujours utilisées ? Quels sont leurs problèmes ? Mais surtout, quelles sont les alternatives ? L’album donne à voir un spectre impressionnant de technologies toutes plus inventives les unes que les autres, dont plusieurs m’étaient complètement inconnues. Aviez-vous entendu parler du four solaire, des biocarburants, des centrales hydro-éoliennes, de la production d’énergie à partir du sel de mer, ou des recherches encours pour entraîner les cargos à l’aide d’immenses voiles de cerf-volant ? Le texte et les illustrations expliquent à hauteur d’enfant comment fonctionnent ces technologies, sans omettre leurs lacunes respectives ni le fait que la façon la plus efficace de protéger la planète reste encore d’économiser l’énergie.

Comme d’habitude chez les éditions Ricochet (voir ici ou pour d’autres exemples), le travail de vulgarisation est remarquable. C’est une vraie prouesse de restituer les débats dans leurs multiples dimensions (techniques, écologiques, sociales, politiques) sous la forme d’un texte qui se lit comme une histoire, accessible aux jeunes enfants et porté par de belles illustrations annotées. Nous avons notamment adoré la double-page de rétrospective historique sur les besoins d’énergie des humains !

De quoi donner envie d’imaginer de nouvelles solutions, mais aussi (d’ici là) d’enfourcher son vélo plutôt que de prendre la voiture et de vivre plus sobrement. Énergisant !

Lu à voix haute en septembre 2020 – Éditions du Ricochet, 13,50€

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

L'incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace_couv

« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

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Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€

Tobie Lolness, Tome 1, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2006)

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Tout un monde, ce livre que nous venons de refermer après deux semaines délicieuses de lecture à voix haute… Un univers touffu, densément peuplé, dont les ramifications s’entrelacent sans jamais s’emmêler. Un arbre généalogique dont les racines s’enfoncent profondément dans le passé. Un macrocosme segmenté, des Cimes ensoleillées et convoitées, aux Basses branches humides et sauvages, en passant un écheveau de rameaux réservant mille surprises. Un écosystème fragile, menacé par le productivisme, la cupidité, les obscurantismes et les populismes…

Tout cela se cristallise dans l’aventure incroyable de Tobie, un millimètre et demi de clairvoyance, de courage et de débrouillardise. Pourquoi ce petit fils d’une riche propriétaire des Cimes fait-il l’objet d’une traque impitoyable ? Combien de temps survivra-t-il dans cette jungle semée d’embûches et de prédateurs terrifiants ? Sur qui peut-t-il vraiment compter ?

Les mots ne seront sans doute pas à la hauteur pour dire à quel point nous avons aimé ce roman.

De sa plume incroyable, Timothée de Fombelle nous a cueillis sans ambages, nous précipitant dans un tourbillon d’aventures avec un grand « A ». L’intrigue est parfaitement construite pour nous tenir en haleine, livrés tous crus aux spirales entre présent et passé qui se resserrent lentement mais sûrement autour de nous au fil des chapitres… nous laissant frémissants d’impatience de nous jeter sur le deuxième tome.

L’écriture est sensuelle, imagée, belle à couper le souffle. Les personnages sont parfaitement campés, dans leurs dilemmes, leurs choix et leurs contradictions – incarnations subtiles de la façon dont les périodes de tourmente politique peuvent tordre les cheminements individuels… La profondeur du propos est vertigineuse : cette histoire d’arbre éclaire notre monde avec la force des métaphores, que l’on pense au changement climatique, aux clivages sociaux, aux autoritarismes, aux frontières ou encore aux dérives de la science. Un propos, dont l’actualité n’a malheureusement jamais été plus brûlante, une quinzaine d’années après sa parution, mais qui est traité ici de façon lumineuse et porteuse d’espoir, en forme d’invitation à prendre de la hauteur et d’hymne à la vie.

Un trésor à découvrir absolument, lové dans un bel arbre. Pour l’évasion, le souffle épique et une sensation grisante de liberté.

Les avis de Linda, Pépita et Sophie sont aussi enthousiastes que le mien ! Et si vous aimez Tobie Lolness, n’hésitez pas à découvrir Les Minuscules, de Roald Dahl, une autre histoire de peuple miniature vivant dans les arbres…

Extraits

« Dans l’arbre, les voyages se vivaient toujours comme des aventures. On circulait de branche en branche, à pied, sur des chemins très peu tracés, au risque de s’égarer sur des voies en impasse ou de glisser dans les pentes. À l’automne, il fallait éviter de traverser les feuilles, ces grands plateaux bruns, qui, en tombant, risquaient d’emporter les voyageurs vers l’inconnu.
De toute façon, les candidats au voyage étaient rares. Les gens restaient souvent leur vie entière sur la branche où ils étaient nés. Ils y trouvaient un métier, des amis… De là venait l’expression ‘vieille branche’ pour un ami de longue date. On se mariait avec quelqu’un d’une branche voisine, ou de la région. Si bien que le mariage d’une fille des Cimes avec un garçon des Rameaux, par exemple, représentait un événement très rare, assez mal vu par les familles. C’était exactement ce qui était arrivé aux parents de Tobie. Personne n’avait encouragé leur histoire d’amour. Il valait mieux épouser dans son coin. »

« La largeur de la toile du vêtement était à la mesure de l’âge. Les petits enfants vivaient tous nus, puis on leur mettait autour de la taille une petite bande de lin, on les appelait alors Brin de Lin, et chaque année, on retissait quelques nouvelles rangées. On disait d’une jeune fille « elle a peu de lin », et d’un vieillard, « il porte sur lui un champ de lin blanc ». À quinze ans, le vêtement couvrait depuis les cuisses jusqu’à la poitrine. À la fin de la vie, une dernière rangée de tissu transformait la robe en linceul. »

Animains, de Silvia Lopez et Guido Daniele (Éditions du Genévrier, 2019)

Animains

La nature est époustouflante : prenez le prodigieux camouflage du caméléon, le bec flamboyant du toucan, les couleurs du canard mandarin, les motifs fascinants des rayures du zèbre, ou la délicatesse du papillon « monarque » ! Cet album rend hommage à toute cette beauté, sublimée par le format à l’italienne et le pinceau minutieux de Guido Daniele. Le support est pour le moins inhabituel, puisque l’artiste milanais esquisse ces seize splendides animaux non pas sur une toile ou une feuille de papier, mais sur… des mains ! Paume, doigts, plis et ongles permettent à merveille de reproduire becs, écailles, rides, pelage, nervures, oreilles et pupilles… Une manière originale de symboliser la responsabilité des humains qui tiennent pour ainsi dire dans leurs mains le futur du monde animal.

Animains_camaléon

L’album est de ceux qui se prêtent à plusieurs lectures. Chaque double-page présente une espèce, dont on peut admirer les singularités que Guido Daniele jubile manifestement à représenter dans leurs moindres détails. Certaines des peintures sont vraiment stupéfiantes de réalisme ; à première vue, on ne soupçonnerait pas que ces animaux sont peints ! Les textes de Silvia Lopez sont à la fois concis et riches d’anecdotes qui témoignent bien de la diversité des façons dont les espèces s’adaptent à leur environnement. Et bien sûr, une fois le principe compris, Antoine et Hugo ont pris beaucoup de plaisir à repérer les mains humaines (parfois nombreuses) qui se camouflent derrière les illustrations.

Animains_aigle

Animains_panda géant

A mi-chemin entre livre d’art et documentaire, Animains est une lecture à la fois plaisante et instructive. Seules réserves : on ressent bien la tendresse des auteurs pour chacune des espèces présentées, mais on en apprend finalement peu sur ce qui les rendent vulnérables. Les risques d’extinction ne sont évoqués que sur une double-page finale (dont la mise en page me semble assez rébarbative…), ce qui est dommage étant donnée l’ambition affichée par cet album de sensibiliser ses lecteurs à la préservation de la biodiversité. Par ailleurs, à moins de poser l’album sur une table, son format à l’italienne ne facilite pas la consultation des illustrations « verticales » (comme celle du panda ci-contre), heureusement peu nombreuses.

À faire découvrir à celles et ceux qui aiment l’art, la nature et… le camouflage !

Pour en savoir plus sur le handpainting de Guido Daniele, n’hésitez pas à consulter son site.

 

Extraits

« Dans certains pays d’Asie, les canards mandarins sont considérés comme un symbole d’amour et de fidélité, parce que mâle et femelle restent ensemble toute leur vie.
Le mâle est considéré comme l’un des plus beaux canards au monde. Ses plumes sont une explosion de couleurs et de motifs, contrairement à celles de la femme qui n’ont rien de spectaculaire. Mais il y a une bonne raison à cela.
La femme mandarin dépose ses œufs dans des creux d’arbres hauts placés. Ses plumes unies se mêlent aux ombres, dissimulant le nid aux prédateurs tels que les serpents, les chouettes ou les putois. »

« Un pygargue à tête blanche plane au-dessus d’un lac scintillant, ses immenses ailes déployées, à quelques 1000 mètres d’altitude. Même à cette hauteur, l’oiseau peut repérer un poisson nageant au loin. Les paupières de l’aigle produisent des gouttelettes huileuses qui enduisent ses yeux et atténuent le reflet de l’eau. L’expression « œil d’aigle » n’a jamais été plus appropriée. » 

Lu en janvier 2020 – Éditions du Genévrier, 16€