1 temps (de Henri Meunier et Aurore Petit, 2018) et Chaque seconde dans le monde (Bruno Gibert, 2018)

Difficile pour les tous petits de prendre conscience du temps ! C’est à n’y rien comprendre : les moments de jeux prennent fin en un clin d’œil alors que la journée de classe (ou l’attente de son anniversaire !) peut sembler très longue – mais pas aussi interminable que de patienter pour une durée indéfinie dans une salle d’attente ou dans un avion. Une journée ou une minute peuvent sembler immenses… ou négligeables ! Pour nos têtes blondes, chaque saison représente une éternité et un an dure un siècle et pourtant, la perspective très lointaine de parvenir au bout de la vie les inquiète. Impossible de réaliser le temps de la vie de leurs parents et de leurs grands-parents ; mais les enfants ne s’en passionnent pas moins pour les dinosaures, les chevaliers et les autres acteurs d’un passé antédiluvien. Sujet difficile, donc, que le temps. Mais il structure la journée, l’année et la vie et il s’agit donc là d’un enjeu incontournable. Il est tellement plus facile de patienter jusqu’au retour d’un parent ou jusqu’aux vacances quand on peut se représenter le temps que cela représente !

1 temps.jpgHenri Meunier, Aurore Petit et les éditions du Rouergue nous proposent un merveilleux album pour aborder concrètement cette thématique avec les enfants. Nous observons un enfant qui lance un caillou dans l’étang. Au fil des pages, des heures, des saisons, des années, le décor se transforme, nous invitant de façon très ludique à scruter les traces du passage du temps : transformations du paysage, cheminement des randonneurs, trajectoire de l’avion et de l’escargot, chenille qui se transforme… Le lecteur est également interpellé par le texte : qui du caillou, de l’enfant ou de l’étang était là le premier ? Combien de temps le caillou met-il à tomber ? S’agit-il vraiment du même enfant ? Le temps a-t-il un début et une fin ? On se laisse volontiers entraîner dans cette agréable et amusante méditation qui nous ferait presque oublier le temps qui ne cesse de s’écouler… Jusqu’à ce que, plouf, le livre touche à sa fin et nous ramène aux préoccupations du présent !

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Lu à voix haute en janvier 2019 – 1 temps, Le Rouergue, 14,50€

 

Chaque seconde dans le monde.jpgJe profite de cette chronique pour évoquer un autre bel album sur le sujet du temps que mes parents ont eu l’idée formidable d’offrir à Hugo pour Noël – et qui remporte depuis un succès immense auprès des deux garçons qui le feuillettent presque chaque jour ! Il s’agit de Chaque seconde dans le monde, paru en 2018 chez Actes Sud. L’idée est aussi simple que géniale : chaque double-page présente des statistiques sur ce qui se passe dans le monde au cours d’une seconde. On apprend des choses inouïes, vertigineuses, voire inquiétantes : chaque seconde, deux personnes meurent, mais quatre bébés naissent ; quatorze livres et quarante smartphones sont vendus, 1200 kilos de bifteck et 6000 kilos de sucre sont consommés, la Terre avance de 30 kilomètres autour du soleil, etc., etc. ! Les illustrations stylisées se détachent avec élégance de l’arrière-plan coloré en jouant sur les contrastes. Pour Antoine et Hugo qui adorent mesurer toutes sortes de choses, cet album est une mine d’information inestimable ! Et au-delà du plaisir ludique de prendre précisément la mesure de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement, le défilement des chiffres excessifs et leur mise en regard habile donne à réfléchir sur les dérives du productivisme et de la société de consommation.

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Chaque seconde dans le monde – Actes Sud, 14,90€

Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants (de Coline Pierré et Loïc Froissart, 2018)

Saviez-vous qu’il y a très longtemps, le monde était peuplé d’ogres qui occupaient le plus clair de leur temps à engloutir des enfants ? Oui, vous avez bien entendu, des ogres – énormes créatures bedonnantes, animées d’un appétit insatiable les poussant à se goinfrer du soir au matin de mouflets délicieux et de gosses glacés. Des mômes d’élevage, nourris avec tout ce qu’il faut pour une saveur optimale et apprêtés selon les recettes les plus raffinées. Mais à la réflexion : ces ogres abominables sont-ils si différents de nous – êtes-vous bien certains de ne pas en avoir dans votre entourage ? Qu’adviendrait-il si un jour, par un terrible concours de circonstances, ils devaient se résoudre à admettre que trop, c’est trop ?

À travers cette fable moderne aux illustrations presque caricaturales, voici la réflexion à laquelle cet album sarcastique, voire provocateur, conduit ses lecteurs. Quelques jours après Jefferson de Jean-Claude Mourlevat, voici donc un nouveau livre engagé en faveur du végétarisme, ou du moins d’une réflexivité sur le sens donné à l’alimentation, les excès de la surconsommation de viande et de la malbouffe.

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Ce thème nous parle beaucoup puisque nous avons été végétariens pendant de très longues années, sans toute fois jamais avoir tenté de convaincre d’autres personnes de faire de même. Peut-être parce qu’il s’agit d’un sujet délicat et personnel, tant l’alimentation constitue non seulement une nécessité physique, mais aussi un acte social (il peut, par exemple, être socialement pénalisant de ne pas manger de viande dans mon Sud-Ouest natal !). Peut-être aussi parce qu’il est presque toujours contre-productif d’adopter une attitude moralisatrice sur des choix qui relèvent d’expériences personnelles, voire intimes – l’histoire et des goûts individuels, mais aussi des moyens dont chacun dispose pour se nourrir. En somme, si l’idée de stimuler une réflexion sur des questions qui restent trop souvent impensées est vraiment bienvenue, l’exercice est très délicat, a fortiori lorsque l’on s’adresse à de jeunes lectrices et lecteurs.

Et pourtant, les enfants adorent discuter de problèmes éthiques (il faudra d’ailleurs absolument que je parle sur le blog des Grandes questions philo des 7-11 ans publiées par Astrapi qu’Antoine et Hugo lisent et relisent sans se lasser en ce moment…). Et pourtant, on s’amuse de bon cœur de l’accablement et du désœuvrement des ogres, et des légumes aux formes et aux noms invraisemblables qu’ils découvrent. Et pourtant, aussi bien Jefferson que Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants parviennent à aborder le sujet à hauteur d’enfant, avec humour, légèreté et optimisme…

Puisque les ogres, le jour où ils cessèrent de dévorer des gamins, prirent goût à des saveurs insoupçonnées et même à toutes sortes de choses qui n’avaient plus rien à avoir avec la nourriture. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler ce qu’ils sont devenus, mais le fait est que cette chute ne manque pas de piquant !

Merci aux éditions du Rouergue pour cette lecture aigre-douce. Elle nous a beaucoup intéressés, même si ce n’est pas un coup de cœur pour nous – dans la mesure où les illustrations ne nous ont pas vraiment parlé et où nous avons trouvé dommage que les parallèles qui auraient pu être tirés avec les humains vivant dans la société industrielle soient limités par le caractère un peu forcé de la « conversion » alimentaire des ogres.

Retrouvez ici et ici les avis de Pepita et Céline

Lu à voix haute en janvier 2019 – Le Rouergue, 15,50€

le jour où les ogres... couverture