Boo, de Neil Smith (L’école des loisirs, 2019)

Voici un roman étrange, en forme de casier métallique à travers lequel deux yeux semblent nous épier d’on ne sait où…

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On le comprend dès les premières pages, ce regard indéchiffrable est celui d’Oliver, alias Boo – collégien surdoué, présentant tous les signes d’un syndrome d’Asperger, marginalisé, et même harcelé. Boo s’adresse à ses parents d’une sorte d’au-delà, après avoir trouvé la mort au collège, alors qu’il venait enfin de parvenir à réciter par cœur (et dans l’ordre !) les 106 éléments du tableau périodique… Ainsi, Oliver n’atteindra jamais l’âge adulte et ne deviendra jamais scientifique comme il en rêve depuis toujours. Le roman pourrait être pathétique, mais il ne l’est pas. En effet, Boo pose sur son passage de vie à trépas et sur l’existence dans l’au-delà un regard curieux, avide de comprendre et soucieux de restituer cette expérience de la façon la plus factuelle et précise possible. On découvre donc, petit à petit, le fonctionnement de cet étrange « Village » réservé aux adolescents décédés aux États-Unis au cours de leur treizième année. Mais il n’est pas si facile pour Boo de tourner la page de sa vie sur Terre : lorsque arrive un autre élève de son collège, mort quelques jours après lui, Boo réalise qu’après tout, il n’a peut-être pas été victime d’un emballement cardiaque dû à l’euphorie de son exploit mémoriel…

Ce roman est très prenant, tant on a besoin de comprendre ce qui est arrivé à Boo – et de savoir comment son histoire peut continuer. Le récit nous a surpris en bifurquant à plusieurs reprises, l’intrigue se complexifiant et prenant à chaque fois un cours complètement inattendu. Les aventures et les réflexions foisonnantes de Boo permettent de traiter de façon profonde et intéressante plusieurs thèmes pourtant difficiles à évoquer en littérature jeunesse, notamment le harcèlement scolaire, les fusillades dans des écoles américaines et la peine de mort. C’est peut-être la perspective analytique, presque détachée, de Boo qui permet de parler de tout cela de façon adaptée à un lectorat jeune. Il me semble également que le roman parle très bien des troubles du spectre autistique, du décalage perçu par Boo, de son besoin de se réfugier dans sa bulle et dans le monde rassurant des sciences. Les thèmes sont graves, donc, mais la tonalité du roman est souvent positive et porteuse d’espoir. La façon dont Boo parle à/de ses parents est belle et touchante. Lui qui avait tant de mal à nouer des relations sociales tant qu’il était en vie, rencontre au « Village » des personnes magnifiques qui apprennent à apprivoiser ses petites singularités.

« Puis, parce que je demeure allergique aux câlins, elle me donne un petit coup de pied dans le tibia, ce qu’elle appelle une « tape d’amour ». Je lui rends la pareille. »

La vision de la mort imaginée par Neil Smith est très riche ; il invente une voie médiane fascinante entre l’approche matérialiste et les représentations religieuses de la mort. L’univers de cet au-delà est très travaillé avec sa géographie et son écosystème particulier, son vocabulaire, ses traditions et une multitude de références à des personnages de livres, des œuvres littéraires et musicales (de Cole Porter à Nirvana !)… Nous avons aussi beaucoup aimé les clins d’œil multiples au monde de la science et des scientifiques.

Un roman original, captivant et sensible qui parvient à parler à hauteur d’adolescent de questions aussi difficiles qu’incontournables. Je ne suis pas étonnée du tout qu’il ait déjà remporté un tel succès en anglais et qu’il soit traduit dans de nombreuses langues !

L’avis de Linda est disponible par ici !

Autres extraits

« Je songe à mon existence sans amis au collège Helen-Keller. Dans le cours de sciences, j’étais toujours seul pour disséquer la grenouille. Aucun camarade ne voulait être jumelé à moi, malgré une note maximale garantie. Avant d’adopter ma politique d’évitement, j’avais essayé à quelques reprises, en particulier en cinquième, d’engager la conversation avec d’autres élèves. Je m’étais au préalable exercé devant le miroir : par le passé, en effet, mes propos avaient eu le malheur d’offenser ou d’irriter. Devant la glace, donc, j’ai dit : « Tiens, salut, Cynthia Orwell. Comment se sont passées les épreuves de sélection des pom-pom girls, aujourd’hui ? Tu as réussi des grands écarts satisfaisants ? » »

« Comme vous le savez, chère mère et cher père, chez nous, aux États-Unis, je n’allais jamais au théâtre. Je ne regardais pas de sitcoms ni de séries policières à la télévision. Je ne lisais pas de romans. Rien, en somme, qui suppose une incursion dans la fiction. Je ne comprenais pas la nécessité de la fiction dans un monde où les événements de la vie réelle – les drames qui se produisent à l’échelle cellulaire dans notre corps et sur le plan astrophysique dans notre univers – étaient à la fois fantastiques et fascinants.
Ce n’est que dans le monde réel du paradis que j’ai pris conscience du bien-fondé de l’illusion. La fiction a le grand avantage de vous dégager de la réalité lorsque la réalité devient peu engageante. Je regrette de ne pas avoir fait cette découverte aux États-Unis. Sa Majesté des mouches m’aurait peut-être aidé à survivre au collège. »

« – Vade retro, Satana ! lui dis-je.
C’est une expression latine que j’adore, mais que j’ai rarement l’occasion d’utiliser. (Origine : formule d’exorcisme qui se traduit par « Arrière, Satan ».) »

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs (coll. Medium +), 18€

Chaque jour Dracula (de Loïc Clément et Clément Lefèvre, 2018)

chaqueJourDracula-1.jpgLe monde des cours de récréation peut être impitoyable ! Il suffit parfois d’être un peu différent pour être rejeté et ce type de mécanisme d’exclusion reste malheureusement fréquent… La bonne idée consiste ici à évoquer ce problème à travers l’histoire d’un personnage fictionnel inattendu dans le rôle de la victime, puisqu’il s’agit de Dracula lui-même ! Car on apprend qu’avant de devenir le terrifiant vampire que nous connaissons tous, il a été « un enfant (presque) comme les autres », certes un peu plus pâle, frêle et introverti, avec des yeux plus rouges et des dents plus longues, mais aussi sensible que n’importe quel autre élève… Comment sortir de son statut de souffre-douleur et retrouver confiance ?

Cette BD est bourrée de qualités : l’intrigue est bien construite et elle se lit d’une traite. Les dessins sont très réussis : ils ont un charme enfantin, empreint de douceur et de sensibilité, avec des personnages très expressifs et des jeux intéressants sur les contrastes entre la lumière éclatante de l’école et la douce pénombre du château où se réfugie Dracula. Le texte est percutant, avec des jeux de mots bien sentis et, bien entendu, de multiples allusions au roman de Bram Stoker et à ses différentes adaptations !

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Antoine et Hugo sont pleinement entrés dans l’histoire et ont été très touchés par la souffrance du jeune Dracula. Il me semble que cette fable est assez universelle dans la mesure où la plupart des enfants sont potentiellement la cible ou le témoin de phénomènes d’exclusion d’individus perçus, d’une manière ou d’une autre, comme différents. Cette BD offre, outre un excellent moment de lecture, un support pertinent pour parler avec eux des manières de répondre aux formes d’intolérance et de harcèlement – et, plus généralement, de prendre conscience de ses qualités même si on a parfois l’impression d’être à part…

L’avis de Bouma, c’est par là!

 

Lu en février 2019 – Delcourt Jeunesse, 10,95 €

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Zarbi – enfant zèbre (de Suzanne Galéa et Floriane Ricard, 2018)

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas forcément facile d’être un enfant « zèbre » – terme proposé par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin pour désigner les enfants « surdoués ». Spontanément, beaucoup pensent à ces petits génies capables très jeunes de performances (intellectuelles, artistiques…) extraordinaires. En réalité, la littérature montre que la particularité des enfants zèbres n’est pas seulement quantitative, telle que mesurée classiquement par un indice de QI, mais aussi et surtout qualitative, avec souvent les particularités suivantes :
– un fonctionnement cognitif différent avec une pensée « en arborescence » plutôt que structurée par une séquence linéaire ;
– des perceptions sensorielles très intenses typiquement associées à une conscience aiguë des choses et une hypersensibilité émotionnelle.

Particularités pouvant notamment permettre d’appréhender des problèmes complexes de façon intuitive, de percevoir intensément l’état émotionnel ou de développer un sens affirmé de la justice. Les conséquences peuvent aussi ne pas être toutes aussi positives. Outre les problèmes d’ennui à l’école, elles peuvent comprendre, pêle-mêle : une incapacité à « filtrer » pouvant causer des problèmes d’attention ; une sensibilité exacerbée, notamment vis-à-vis des critiques et des reproches ; un état d’anxiété et de vigilance permanente ; une surchauffe mentale ; et surtout un sentiment de décalage par rapport aux autres susceptible de peser sur la confiance en soi… D’où le sentiment de beaucoup de personnes concernées que ces particularités ne sont pas faciles à vivre – ni pour les enfants, ni pour leurs parents. Les observations montrent que le diagnostic et le fait de mettre en mot ces spécificités sont déjà très importants pour surmonter ces difficultés potentielles. Ce n’est pourtant pas forcément facile d’expliquer ce qui précède à des enfants, a fortiori s’ils sont très jeunes.

C’est l’objectif parfaitement atteint de cet album qui donne la parole à Zarbi, une enfant-zèbre qui évoque sa différence avec ses mots à elle, très évocateurs et accessibles, portés par des illustrations pleines de sensibilité.

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L’objet livre est vraiment beau, avec sa couverture à la texture zébrée et aux couleurs chatoyantes. Les autrices sont parvenues à exprimer le ressenti que peuvent avoir les enfants-zèbres de façon simple, percutante et touchante. Nous sommes loin, ici, de l’image fausse d’enfants « petits génies ». Zarbi nous explique l’effervescence permanente dans sa tête, ses inquiétudes, l’intensité de ses émotions, son sentiment de décalage, son aspiration à ressembler aux autres et sa détresse de ne pas y parvenir. Elle raconte aussi sa conscience de la préoccupation de ses parents et de la maîtresse, puis sur un mode optimiste, ce que lui a apporté la compréhension et l’acceptation de sa différence.

Zarbi Hugo.jpgHugo a repéré ce livre parmi les nouvelles parutions et a eu immédiatement envie de le lire ; je remercie beaucoup les éditions Rue de l’échiquier jeunesse de nous avoir permis de le découvrir. Mes deux garçons se sont jetés sur cet album avec avidité et ont été très touchés par cette histoire qui leur a visiblement beaucoup parlé. Ils ont tous les deux regretté que le récit ne se poursuive pas et auraient apprécié de passer plus de temps avec Zarbi…

J’espère sincèrement que Zarbi sera lu largement pour contribuer à faire mieux comprendre et accepter les particularités des enfants-zèbres, à rebours des stéréotypes. À cet égard, il me semble que cet album est important pour les enfants directement concernés, mais aussi pour tous les autres…

Éditions Rue de l’échiquier jeunesse, 2018, 16,50€

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