Pëppo, de Séverine Vidal (Bayard, 2018)

Pëppo, de Séverine Vidal, Bayard, 2018. Image de fond : extrait de Le mystère de la grande dune, de Max Ducos (Sarbacane, 2014)

« Salut mon frère

Je pars à La Jonquera.

Occupe-toi des petits.

Je reviendrai. »

La vie de Pëppo est un joyeux bazar, à l’image du camping Le Ropical (le T est tombé) où ses parents l’ont laissé quand ils ont dû partir. Ado rêveur, un peu paumé dans une dimension entre deux eaux qui n’appartient qu’à lui, il est le « voleur à deux balles » le plus attachant jamais croisé. Et aussi un véritable artiste du système D ! Heureusement, car Pëppo va avoir fort à faire : sa sœur disparaît, lui laissant ses jumeaux sur les bras (ou dessous, figurez-vous qu’il ignore comment on porte un bébé)…

La couverture vintage annonce la couleur : elle sent bon le sable, la baraque à frites de la plage et le pastique des chaises de camping. J’ai adoré le décor de ce camping déglingué mais plein de vie, où cabossés de la vie et âmes égarées se retrouvent sous le signe de l’entraide, des éclats de voix, de la guitare, du « café chaussette » et de la débrouille. De sa jolie plume qui fait mouche, Séverine Vidal navigue avec brio à la lisière entre gravité et humour acidulé. C’est joli et drôle de voir Pëppo grandir avec ses responsabilités, se surprendre lui-même et trouver ses marques (certes à sa manière !) avec les deux adorables « dodus ».

Une comédie déjantée et touchante qui vous ferait presque pousser des tongs aux pieds !

Les avis de Pépita, des Lectures lutines et de Hashtagcéline

Extraits

« Maximilien s’asperge le matin avec l’équivalent d’un demi-flacon d’eau de Cologne bon marché. Torride été, ça s’appelle, tout en virilité contenue. Chemise à motifs tropicaux, perroquets et fleurs de cactus, ouverte sur son poitrail poilu, short en éponge saumon fumé calé juste sous son énorme ventre : un géant magnifique capable de porter des Crocs jaune fluo et une gourmette en or en même temps. »

« T’es le môme le plus bizarre que je connaisse mais t’es le plus finaud, au fond. Un poète, un voleur à deux balles, un contemplatif. Et je t’adore pour ça. »

« À trois sur le skate, ça sera pas évident. J’essaierai, mais ça va être chaud. À moins d’en mettre un dans mon sac à dos, avec la tête qui dépasse pour respirer, et l’autre dans mes bras. Si on tombe, gros danger. Idée nulle. Il me faut un engin. »

Lecture commune avec Hugo en mars/avril 2021 – Bayard, 13,90€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

La faucheuse, de Neal Shusterman (PKJ 2021, pour l’édition poche de la traduction française)

Imaginez : un futur dans lequel des progrès scientifiques permettraient non seulement de se passer de gouvernement (l’intelligence artificielle du Thunderhead surpasse désormais largement les capacités humaines), mais aussi de vaincre la mort. À l’ère de la post-mortalité, les humains n’ont donc à craindre ni la pauvreté, ni la faim, ni la guerre, ni le trépas. Pas mal ! Mais un tel monde peut-il être utopique ? Si vous réfléchissez cinq minutes, vous identifierez facilement l’écueil le plus évident : les humains ne cassant plus leur pipe, ils sont de plus en plus nombreux. Pour contenir la population, une caste de « faucheurs » est chargée d’exécuter des personnes choisies au hasard. Attention, n’allez pas y voir un meurtre : on préfère d’ailleurs parler de « glanage » pour désigner cet acte nécessaire et vertueux, voire sacré. Engagés comme apprentis-faucheurs, Citra et Rowan savent que le parcours sera semé d’embûches : les deux adolescents se débattent avec des dilemmes et des épreuves terribles – et surtout, ils comprennent rapidement que le système des faucheurs est loin d’être parfait…

Ce livre a été un coup de cœur pour Antoine qui n’a fait qu’une bouchée de ses 580 pages et l’a même choisi ce mois-ci comme lecture à présenter devant sa classe. Comme lui, je me suis laissée emporter par cette intrigue efficace enchaînant sans aucun temps mort rebondissements et révélations. La tension vient à la fois de l’évolution du duo de protagonistes et de la découverte d’un univers fascinant et travaillé, plein de mystères et de surprises. Pour ma part (c’est sans doute mon point de vue particulier de chercheuse en science politique), j’ai été intéressée par la façon dont le roman évoque la corruption et la difficulté de concevoir des institutions et des règles du jeu qui prémunissent efficacement contre les dérives.

C’est avant tout l’expérience de pensée au fondement du roman qui fait son originalité. On prend conscience en lisant ces pages de tout ce que l’immortalité viendrait bouleverser : l’éducation serait beaucoup moins cruciale puisque chacun aurait une infinité de temps pour accumuler connaissances et expérience ; les arbres généalogiques seraient entremêlés, parents et grands-parents pouvant paraître plus jeunes que leurs descendants ; l’art et la littérature, qui ne seraient plus nourris de préoccupations existentielles, pourraient devenir fades ; les religions finiraient peut-être pas devenir obsolètes. Et fondamentalement, quel peut être le sens de la vie si elle n’a pas de fin ? Ces questions sont explorées avec intelligence, notamment en entrecoupant les chapitres avec des extraits de journaux de faucheurs nous laissant entrevoir leurs ressentis et leurs dilemmes.

Ainsi, ce roman entre utopie et dystopie est plus profond que la plume assez « droit au but » et le côté manichéen de certains personnages ne pourraient le faire penser. Un premier tome divertissant et stimulant sur un sujet inattendu, nous lirons la suite !

L’avis de Bouma et une conclusion en musique avec un extrait de la chanson « Oncle Archibald » de Georges Brassens :

« Oncle Archibald, coquin de sort!
Fit, de Sa Majesté la Mort
La rencontre, la rencontre
Telle une femme de petite vertu
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant
Un peu plus haut qu’il n’est décent
Son suaire, son suaire »

Lu en mars 2021 – PKJ, traduction de Cécile Ardilly, 8,40€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963 pour la première édition)

Vous êtes-vous déjà demandé ce que ressentent les animaux tenus en laisse, parqués dans des conteneurs, chassés, mis en cage et exhibés dans des zoos, observés et soumis à des expériences sondant leurs instincts, leur cerveau ou leur comportement sexuel ? L’un des arguments principaux mobilisés pour justifier ces pratiques met en avant une différence fondamentale entre humains et animaux qui seraient, contrairement à nous, dépourvus de dignité personnelle, de raison, voire de sensibilité. Mais qu’est-ce qui fonderait, précisément, cette démarcation ? Prenez par exemple nos cousins les plus proches, les singes : que leur manque-t-il, à part la parole (et encore…) pour accéder à la suprématie que les humains se sont octroyée sur les autres espèces ? Qu’adviendrait-il alors de nous ?

Ce roman célébrissime nous invite à explorer un tel scénario. En l’an 2500, trois humains explorant l’environnement de la supergéante rouge Bételgeuse découvrent une planète semblable en tout point à la nôtre, à un détail près : les singes y règnent en maîtres, tandis que les hommes sont réduits à la condition de bêtes. Les mésaventures sidérantes de l’explorateur Ulysse Mérou nous font découvrir une société simiesque avec ses normes, ses hiérarchies et même ses sociétés savantes – un monde qui nous tend un miroir sur le mode d’un conte voltairien.

C’est Antoine qui m’a énergiquement pressée de lire ce roman (oui, c’est de plus en plus souvent le cas, je commence à avoir du mal à suivre le rythme des recommandations enthousiastes des deux fistons !). Le récit est effectivement prenant et se dévore jusqu’à un final qui nous a laissés tous les deux abasourdis – chapeau ! Nous avons aussi apprécié l’ironie et l’autodérision du ton, ainsi que la réflexion à laquelle la fable nous invite. Certaines parties ont tout de même mal vieilli, comme la façon dont les explorateurs parlent des « peuplades primitives » de Nouvelle-Guinée et d’Afrique, qui évoque plus le 20ème siècle que l’an 2500 ; la trajectoire du professeur Antelle m’a également laissée un peu perplexe, je ne vois pas comment elle pourrait s’expliquer. Et surtout, j’ai été heurtée par l’invraisemblance avec laquelle la planète Soror ressemble à la Terre : à 300 années-lumière, mêmes villes, mêmes forêts, mêmes commerces, mêmes véhicules, mêmes vêtements, mêmes armes, mêmes pipes et mêmes montres. Avec un peu d’imagination, on aurait pu concevoir une société singulière qui susciterait des parallèles plus subtils avec la nôtre.

Malgré ces bémols, j’ai passé un très bon moment avec La planète des singes. L’occasion aussi de découvrir l’incroyable biographie de Pierre Boulle !

Extrait : « Une petite fille ayant attrapé un fruit au vol, son voisin se précipita sur elle pour le lui arracher. Le singe, alors, brandit sa pique, la passa entre les barreaux et repoussa l’homme avec brutalité ; puis il mit un deuxième fruit dans la main même de l’enfant. »

Lu en février 2021 – Pocket, 4,80€

Plein Gris, de Marion Brunet (Pocket Jeunesse, 2020)

Avis de tempête ! Le dernier roman de Marion Brunet est de ceux qui vous happent, vous secouent et vous laissent rincé.e, mais galvanisé.e et plus vivant.e que jamais.

Le suspense est à son comble dès les premières pages. Il faudrait même dire dès cette couverture plongée dans le noir d’encre des pires tornades dans lequel l’on distingue un voilier cerné par les éléments et d’inquiétants reflets rouges. En quelques mots se noue une intrigue implacable. En pleine mer, un groupe de copains découvre le corps de l’un des leurs flottant près de leur bateau. Aussitôt remontent les souvenirs d’un garçon charismatique, prince régnant sans partage sur la bande : comment en partant de là, en arrive-t-on au drame ? Nous n’avons pas le temps de nous remettre de nos surprises – et eux de leur choc – que la panique gagne le voilier : à l’horizon, une barre monumentale sépare déjà ciel et océan, annonçant une tempête cauchemardesque…

La double tourmente qui frappe le groupe, celle qui l’a précipité vers la mort de Clarence et celle qui submerge le voilier, place le récit sous haute tension. Antoine l’a parcouru d’un seul trait, en apnée ; j’ai mis à peine plus de temps, très frustrée d’être parfois obligée d’interrompre ma lecture !

« Nous sommes entre deux murs de mer grise. J’ai l’image d’un étau, soudain, et du bateau noyé dans le ventre d’une lame immense, happé par deux mouvements contradictoires. »

En tournant la dernière page, il nous reste d’abord les frissons, le sentiment d’avoir réchappé à quelque chose de terrible. Marion Brunet nous fait vivre comme si nous y étions les tentatives désespérées et les spirales de pensée des navigateurs, avec en prime des clins d’œil multiples où la mythologie grecque tutoie les films catastrophe. Il y a aussi quelque chose de fort dans la façon dont se révèlent, dans l’ouragan, les larmes muettes, les blessures cachées et le tumulte déchaîné sous la surface sciemment lissée tournée vers les autres. Les mots d’Emma disent très bien la férocité et la naïveté du regard adolescent sur le monde et les autres, l’ivresse de naviguer à la lisière du danger et les jeunes amitiés, intenses et troubles. Ils sondent surtout, avec une grande justesse, l’alchimie d’un groupe, la cristallisation des rôles et de certaines formes de complaisance.

Après son western féministe, Marion Brunet mène sa barque avec brio entre huis clos et nature incommensurable, entre roman catastrophe et thriller psychologique. Addictif et réussi !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lu en janvier 2021 – Pocket Jeunesse, 16,90€

L’âge des possibles, de Marie Chartres (L’école des loisirs, 2020)

« L’infini des possibles s’offrait à nous. Danserions-nous autour du tourbillon ? »

Doutes et questionnements paralysent Temple à l’idée de quitter sa minuscule zone de confort. Les doutes, c’est précisément ce qui ne devrait pas concerner Saul et Rachel, membres d’une communauté amish qui font leur rumspringa, petite excursion dans la société moderne pour mieux pouvoir y renoncer en connaissance de cause. Tout sépare la douceur joyeuse de Rachel, la mélancolie inquiète de Saul et l’ironie fragile de Temple, mais suite à leur rencontre si improbable dans l’immense Chicago, c’est ensemble qu’ils vont chercher leurs repères parmi tous les possibles qui s’offrent soudain à eux.

Sans l’enthousiasme de mes copinautes Pépita et Linda, rédactrices des excellents blogs Mélimélo de livres et Sir This and Lady That, je n’aurais jamais lu ce roman. Malgré sa magnifique couverture. Les amish, ce n’est pas franchement ma tasse de thé, même depuis qu’Emmanuel Macron les a propulsés sur le devant de la scène en leur comparant ironiquement les adversaires de la 5G. Et pourtant, le charme a opéré dès les premières pages : l’alternance rythmée des narrateurs, et surtout la ferveur de leurs émotions respectives, ont piqué ma curiosité. Quels étaient leur histoire, leurs secrets ? Et surtout, qu’allaient-ils devenir ?

D’une plume délicate, Marie Chartres évoque très joliment l’émerveillement terrifiant de « l’âge des possibles » au seuil de l’inconnu adulte, ce moment de repousser l’horizon de son enfance. La petite vie toute tracée des amish ne fait pas envie, mais leur regard sur la société est intéressant ; il révèle la frénésie, le consumérisme futile et la solitude au cœur de la jungle urbaine, mais les élans de solidarité et la saveur des petites libertés, des accrocs et des bifurcations imprévues n’en sont que plus réconfortants.

J’avais donc tort sur toute la ligne. Il n’est pas, au fond, question d’une obscure communauté (qui a tout de même fini par m’intriguer au point de faire mes petites recherches !) mais d’émotions qui nous parlent, évidemment, par leur portée universelle.

Belle surprise qui a pris une dimension particulière pour moi qui ai tant aimé déambuler dans la ville de Chicago !

N’hésitez pas à consulter les avis de Linda, de Pépita et de Hashtagcéline.

Extraits

« Je ne sais pas non plus comment se porte un sac à main. J’ignore cela. Je les regarde lorsque je me promène en ville : je vois toutes les filles de mon âge avec leur sac coincé dans le creux du coude, comme si c’était un prolongement naturel de leur corps ou de leur personnalité, elles sont légères et aériennes. Il y a quelques années, je me suis entraînée avec un sac de courses, j’ai fait des allers et retours studieux entre ma chambre et la cuisine pour voir ce que ça faisait. Je n’y suis pas arrivée, je me suis sentie ridicule. Maman m’a ensuite appelée pour que je descende au poulailler. En ces lieux, je suis la reine. Je porte le panier à œufs à merveille. Je n’en ai jamais fait tomber un seul. Chaque matin, c’est une gloire silencieuse. C’est la mienne. Ma petite gloire silencieuse. »

« J’ai fermé les yeux pour me concentrer, pour visualiser le fils sur lequel je me tenais en équilibre. Le moindre coup de vent et je tomberais. Rachel savait que j’étais près du bord. Ou alors c’était le contraire. Peut-être que c’est elle qui tombait progressivement et moi, j’étais là à regarder, sans bouger, sans broncher. J’étais perdu. Dans un monde à l’envers, comment peut-on savoir si l’on tombe ou si l’on reste debout ? »

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 15€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€