Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

Idéalis. À la lueur d’une étoile inconnue. Tome 1, de Christopher Paolini (Bayard, 2020 pour la traduction française)

La saga Eragon a contribué à révéler la passion d’Antoine pour la lecture en général et le genre de la fantasy en particulier. Impossible de passer à côté d’un nouveau livre de Christopher Paolini, surtout avec une couverture aussi splendide. Et voilà que l’équipe de Babelio nous invite à une rencontre en ligne avec cet auteur ! Nous avons donc plongé avec enthousiasme dans le Fractalverse, un univers de science-fiction à mille lieux d’Alagaësia, qui voit les humains quitter la Terre pour explorer le cosmos…

Kira travaille comme exobiologiste dans le cadre de la terraformation de nouvelles planètes. Lors d’une mission de routine, elle découvre un corps étranger avec lequel elle ne semble bientôt faire qu’un. Quelle est l’origine de cet organisme, est-il en train de prendre possession d’elle ? C’est le début d’une transformation qui entraîne Kira dans une véritable odyssée spatiale sur fond de guerre des étoiles. Il en va de la survie de la Terre, de ses colonies et de l’humanité.

L’intrigue démarre sur les chapeaux des roues et rebondit au fur et à mesure que les fronts se précisent et que Kira prend la mesure de ce qui lui arrive. Le récit est dynamique et l’univers crédible pour autant que je puisse en juger, travaillé dans ses moindres détails, avec de chouettes trouvailles comme les intelligences de bord. Les personnages sont intrigants pour certains (mais qui est Falconi ?), sympathiques pour beaucoup. La curiosité de Kira qui prend toujours le dessus sur les craintes vis-à-vis des espèces étrangères m’a plu. Paolini fait la part belle à des personnages féminins forts et hauts en couleurs.

Malheureusement, la mécanique se grippe dans la deuxième, et surtout la troisième partie. L’intrigue m’a paru de plus en plus diluée, touffue et mouvante dans certains arcs (cette histoire de Baton bleu par exemple). Sans doute est-ce lié à mon manque de familiarité avec les space operas, mais l’univers m’a semblé prendre le pas sur l’histoire et j’ai eu du mal à garder le fil face à tant de digressions, de péripéties et de longueurs. Un sentiment partagé par Antoine, pourtant plus adepte du genre, qui n’a pas renoué avec le plaisir éprouvé à la lecture du classique Tau Zéro, de La stratégie Ender d’Orson Card ou même de Phobos de Victor Dixen.

Un grand merci tout de même à Babelio pour la possibilité d’échanger avec Christopher Paolini que j’ai trouvé sympathique et généreux dans ses réponses aux questions de lecteur.ice.s : un moment passionnant et très émouvant pour Antoine !

Lecture commune avec Antoine – Bayard, traduction d’Éric Moreau, Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet, 19,90€

L’île, de Vincent Villeminot (PKJ, 2021)

L’île, de Vincent Villeminot, PKJ, 2021. Illustration de fond: extrait de l’album Robinson, de Peter Sis.

Je ne sais pas comment celles et ceux qui ont découvert ce texte sous forme de feuilleton quotidien ont tenu face à un tel suspense. Quelle frustration de ne pas avoir pu dévorer ce roman d’un seul trait ! Comme les habitants de l’île et la bande d’ados au centre de l’histoire, on brûle de savoir ce qui se passe là-bas, sur le continent : pourquoi l’ordre a-t-il été donné de couper toute liaison ? Quelles sont les fumées qu’on aperçoit sur la côte et faut-il croire aux rumeurs terrifiantes ?

Vincent Villeminot sait parfaitement y faire pour refermer sur nous ses intrigues haletantes. Mais surtout (vous allez me dire, voilà bien un réflexe de geek de la science politique, mais tant pis il faut que je partage mon enthousiasme) : il n’a pas son pareil pour concevoir de passionnantes expériences de pensée. J’adore et je sens que mes étudiants vont finir par avoir droit à ses romans ! En l’occurrence, voilà une île assez petite pour fonctionner « en communauté » ; assez grande cependant pour mettre les solidarités à l’épreuve et provoquer des dilemmes de coopération, surtout lorsque l’ordre social est menacé. Tout cela fait écho à l’actualité – ce défi collectif qui exige un degré poussé de coopération et de sacrifices individuels sans assurance que tous jouent vraiment le jeu, ça ne vous dit rien ? Dans la continuité de ses romans précédents (voir ici et ), l’auteur sonde l’humain au prisme du retour à l’état de nature et la tectonique des groupes, scrutant ici plus particulièrement les effets dévastateurs des peurs sur la construction sociale de la réalité et, in fine, sur une cohésion sociale manifestement fragile. C’est fascinant, subtil et complètement addictif.

Des flash forward nous faisant pressentir des développements inconcevables font encore monter d’un cran le suspense : l’énigme autour de la crise en cours se double ainsi du mystère quant aux enchaînements susceptibles d’aboutir à un tel dénouement. Bluffée au départ, j’ai fini par trouver, au moment où les fils narratifs se sont rejoints, que ces anticipations en avaient trop dévoilé. À certains moments, j’ai eu aussi un peu de mal à me repérer parmi les nombreux habitants de l’île, dont certains ne sont mentionnés qu’en passant. Ce qui ne m’a pas empêchée d’engloutir aussi rapidement que possible les centaines de pages de ce roman.

Entre feuilleton d’aventures, robinsonnade et fable philosophique, un excellent cru !

Extraits

« Maintenant que les nuages et la brume de mer s’étaient dissipés, on distinguait parfaitement le continent, à quatre kilomètres de nous : le fort d’Énée, comme un récif planté à ras de l’eau, au milieu de la traversée ; la jetée de la pointe de la Fumée, et, à peine plus loin, le bourg de Fouras ; la côte qui s’étirait, largement urbanisée, perspective à perte de vue, semée presque sans discontinuer de maisons basses, hérissée çà et là d’un clocher, d’un château d’eau, et au moins aussi souvent d’une tour militaire, d’un sémaphore, puisque l’homme a sans cesse fortifié cette rade…

Mais ce ne fut pas la vue familière, ni même le calme de l’océan, couleur de boue, qui nous frappa ce matin-là. Non. Ce furent les trois fumées qui montaient depuis La Rochelle, très loin ; trois lourdes colonnes noires qui semblaient un funeste présage. »

« – On pourra voter, nous aussi ?

– Quand ça vous concernera. Mais je pense que le plus souvent, on s’en tiendra aux majeurs, si ça ne t’ennuie pas…

Françoise sourit. Simon leva de nouveau la main :

– Et en attendant, on ne va pas au collège, n’est-ce pas ?

– Non. Effectivement. Nous allons en parler avec vos parents, voir ce qui serait le mieux pour…

– Et là-dessus, on pourra voter ? Parce que ça nous concerne…

Des rires.

– Nous verrons, Simon.

Françoise redevint sérieuse.

– Je voulais vous rappeler aussi que je conserve une pleine autorité en matière de police, sur l’île. Je vous tiendrai informés, bien sûr. Mais quoi qu’il arrive, quoi qu’il se soit passé sur le continent, je crois que le pire danger serait de laisser s’installer la discorde ou le désordre parmi nous. »

Lu en avril 2021 – PJK, 18,90€

Anne d’Avonlea, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2021)

« La page de sa jeunesse avait été tournée par un doigt invisible ; et la page de sa vie de femme se présentait à elle, avec son charme et ses mystères, ses souffrances et ses joies. »

On a vite fait le tour d’Avonlea et bientôt, on croit en connaître chaque habitant. Cette charmante bourgade pourrait être ennuyeuse si Anne n’était pas là pour la bousculer un peu ! Qu’il s’agisse d’insuffler de nobles desseins à ses jeunes élèves, d’embellir le village ou de venir en aide aux âmes en peine, la jeune fille nourrit les ambitions les plus élevées. Dans ce deuxième tome aux finitions toujours aussi fabuleuses, la voici au seuil de l’âge adulte, en proie à des doutes à la mesure de ses aspirations au moment de concrétiser ses rêves. Une épreuve de réalité parfois redoutable, mais Anne est si pleine d’idées, d’énergie et d’optimisme qu’elle semble capable de déplacer des montagnes !

Ce roman vit moins de l’intrigue – qui n’a pas vraiment d’arc général, à part la question du destin forcément hors du commun auquel Anne est promise, et une romance qui s’esquisse à peine – que du charme des péripéties sublimées par la plume vive, et même lyrique, de Lucy Maud Montgomery. Cette forme de narration lente permet de restituer la façon dont le cours d’une vie est façonné par d’infimes tournants. De nouveaux personnages viennent étoffer le récit – un nouveau voisin excentrique, des jumeaux turbulents, une mystérieuse dame qui semble sortie d’un conte de fée. Comme dans le premier tome, nous avons aimé rire de la façon dont les idées grandiloquentes et poétiques d’Anne s’entrechoquent avec les préoccupations beaucoup plus prosaïques de son entourage. On aimerait l’avoir pour amie : elle est une de ces personnes profondément ouvertes d’esprit, avec lesquelles on est sûr de ne pas s’ennuyer, capables de révéler la poésie des choses, de sublimer le moindre instant, de saisir chaque occasion d’imaginer une histoire, un jeu, un projet.

J’ai pu craindre lors de cette lecture à voix haute que cette histoire et cette plume d’un autre temps ne lassent Hugo dans ce tome où Anne reste dans un entre-deux qui laisse entrevoir des changements plus importants dans le troisième tome à venir. J’ai été émerveillée de voir que la magie d’un texte composé il y a plus d’un siècle continuait d’opérer pleinement auprès d’un mouflet de dix ans en 2021.

On se trouve décidément bien à Avonlea. Nous ne manquerons pas d’y retourner bientôt, histoire de découvrir ce que deviendra Anne, de nous laisser envouter avec elle par la beauté du monde et de prendre soin de ce super-pouvoir qu’est l’imagination !

Une série tendre et solaire, au charme intemporel.

Les avis de Linda et de Tachan.

Lu à voix haute en avril 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Isabele Gadouin, 16,50€

Pëppo, de Séverine Vidal (Bayard, 2018)

Pëppo, de Séverine Vidal, Bayard, 2018. Image de fond : extrait de Le mystère de la grande dune, de Max Ducos (Sarbacane, 2014)

« Salut mon frère

Je pars à La Jonquera.

Occupe-toi des petits.

Je reviendrai. »

La vie de Pëppo est un joyeux bazar, à l’image du camping Le Ropical (le T est tombé) où ses parents l’ont laissé quand ils ont dû partir. Ado rêveur, un peu paumé dans une dimension entre deux eaux qui n’appartient qu’à lui, il est le « voleur à deux balles » le plus attachant jamais croisé. Et aussi un véritable artiste du système D ! Heureusement, car Pëppo va avoir fort à faire : sa sœur disparaît, lui laissant ses jumeaux sur les bras (ou dessous, figurez-vous qu’il ignore comment on porte un bébé)…

La couverture vintage annonce la couleur : elle sent bon le sable, la baraque à frites de la plage et le pastique des chaises de camping. J’ai adoré le décor de ce camping déglingué mais plein de vie, où cabossés de la vie et âmes égarées se retrouvent sous le signe de l’entraide, des éclats de voix, de la guitare, du « café chaussette » et de la débrouille. De sa jolie plume qui fait mouche, Séverine Vidal navigue avec brio à la lisière entre gravité et humour acidulé. C’est joli et drôle de voir Pëppo grandir avec ses responsabilités, se surprendre lui-même et trouver ses marques (certes à sa manière !) avec les deux adorables « dodus ».

Une comédie déjantée et touchante qui vous ferait presque pousser des tongs aux pieds !

Les avis de Pépita, des Lectures lutines et de Hashtagcéline

Extraits

« Maximilien s’asperge le matin avec l’équivalent d’un demi-flacon d’eau de Cologne bon marché. Torride été, ça s’appelle, tout en virilité contenue. Chemise à motifs tropicaux, perroquets et fleurs de cactus, ouverte sur son poitrail poilu, short en éponge saumon fumé calé juste sous son énorme ventre : un géant magnifique capable de porter des Crocs jaune fluo et une gourmette en or en même temps. »

« T’es le môme le plus bizarre que je connaisse mais t’es le plus finaud, au fond. Un poète, un voleur à deux balles, un contemplatif. Et je t’adore pour ça. »

« À trois sur le skate, ça sera pas évident. J’essaierai, mais ça va être chaud. À moins d’en mettre un dans mon sac à dos, avec la tête qui dépasse pour respirer, et l’autre dans mes bras. Si on tombe, gros danger. Idée nulle. Il me faut un engin. »

Lecture commune avec Hugo en mars/avril 2021 – Bayard, 13,90€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

L’avis de Pépita

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

La faucheuse, de Neal Shusterman (PKJ 2021, pour l’édition poche de la traduction française)

Imaginez : un futur dans lequel des progrès scientifiques permettraient non seulement de se passer de gouvernement (l’intelligence artificielle du Thunderhead surpasse désormais largement les capacités humaines), mais aussi de vaincre la mort. À l’ère de la post-mortalité, les humains n’ont donc à craindre ni la pauvreté, ni la faim, ni la guerre, ni le trépas. Pas mal ! Mais un tel monde peut-il être utopique ? Si vous réfléchissez cinq minutes, vous identifierez facilement l’écueil le plus évident : les humains ne cassant plus leur pipe, ils sont de plus en plus nombreux. Pour contenir la population, une caste de « faucheurs » est chargée d’exécuter des personnes choisies au hasard. Attention, n’allez pas y voir un meurtre : on préfère d’ailleurs parler de « glanage » pour désigner cet acte nécessaire et vertueux, voire sacré. Engagés comme apprentis-faucheurs, Citra et Rowan savent que le parcours sera semé d’embûches : les deux adolescents se débattent avec des dilemmes et des épreuves terribles – et surtout, ils comprennent rapidement que le système des faucheurs est loin d’être parfait…

Ce livre a été un coup de cœur pour Antoine qui n’a fait qu’une bouchée de ses 580 pages et l’a même choisi ce mois-ci comme lecture à présenter devant sa classe. Comme lui, je me suis laissée emporter par cette intrigue efficace enchaînant sans aucun temps mort rebondissements et révélations. La tension vient à la fois de l’évolution du duo de protagonistes et de la découverte d’un univers fascinant et travaillé, plein de mystères et de surprises. Pour ma part (c’est sans doute mon point de vue particulier de chercheuse en science politique), j’ai été intéressée par la façon dont le roman évoque la corruption et la difficulté de concevoir des institutions et des règles du jeu qui prémunissent efficacement contre les dérives.

C’est avant tout l’expérience de pensée au fondement du roman qui fait son originalité. On prend conscience en lisant ces pages de tout ce que l’immortalité viendrait bouleverser : l’éducation serait beaucoup moins cruciale puisque chacun aurait une infinité de temps pour accumuler connaissances et expérience ; les arbres généalogiques seraient entremêlés, parents et grands-parents pouvant paraître plus jeunes que leurs descendants ; l’art et la littérature, qui ne seraient plus nourris de préoccupations existentielles, pourraient devenir fades ; les religions finiraient peut-être pas devenir obsolètes. Et fondamentalement, quel peut être le sens de la vie si elle n’a pas de fin ? Ces questions sont explorées avec intelligence, notamment en entrecoupant les chapitres avec des extraits de journaux de faucheurs nous laissant entrevoir leurs ressentis et leurs dilemmes.

Ainsi, ce roman entre utopie et dystopie est plus profond que la plume assez « droit au but » et le côté manichéen de certains personnages ne pourraient le faire penser. Un premier tome divertissant et stimulant sur un sujet inattendu, nous lirons la suite !

L’avis de Bouma et une conclusion en musique avec un extrait de la chanson « Oncle Archibald » de Georges Brassens :

« Oncle Archibald, coquin de sort!
Fit, de Sa Majesté la Mort
La rencontre, la rencontre
Telle une femme de petite vertu
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant
Un peu plus haut qu’il n’est décent
Son suaire, son suaire »

Lu en mars 2021 – PKJ, traduction de Cécile Ardilly, 8,40€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€