Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2015)

En refermant le premier tome de cette série, je savais que je ne tarderais pas à lire la suite (pour sa part, Antoine qui n’a pas l’habitude de faire les choses à moitié, a lu les quatre tomes d’une seule foulée !). Il faut dire que Les fiancés de l’hiver était prometteur, tant pour son univers que pour son héroïne attachante, contrainte de quitter sa famille pour épouser un inconnu et vivre à la capitale. Les dernières pages laissaient de nombreuse questions en suspens : quelle place Ophélie pourrait-elle conquérir dans le maelström d’intrigues et d’illusions qui traverse la Cour ? De quelles protections pourrait-elle bénéficier pour survivre? En apprendrions-nous plus sur les conditions dans lesquelles le monde a jadis volé en éclats ? Le livre du seigneur Farouk livrerait-il les révélations attendues à cet égard ?

Ce deuxième tome parvient parfaitement à développer ces différents fils d’intrigue tout en ménageant le suspense, donnant à l’histoire des airs d’enquête policière. Les rebondissements se multiplient : Ophélie, nommée vice-conteuse, va devoir trouver, telle Shéhérazade, des histoires à même de divertir Farouk. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’elle reçoit des lettres de menace et que d’influentes personnalités se mettent à disparaître à la Cour, à l’approche du mariage, mais aussi de procès et d’assemblées très politiques. Face à ces épreuves, l’enjeu de décrypter le monde de la Citacielle et surtout de savoir à qui faire confiance est plus crucial que jamais…

Plus encore que dans le tome 1, j’ai été très impressionnée par la maîtrise avec laquelle Christelle Dabos construit sa saga, étoffant son univers de façon très inventive avec des éléments qui s’avèrent (parfois beaucoup plus tard) essentiels pour l’intrigue. La réflexion menée en toile de fond sur les ressorts du pouvoir et de l’émancipation, et notamment sur le rôle de la mémoire, de la coercition, des traditions et du divin, est passionnante et inspirante.

Tout cela pour dire que je n’ai pas vu ces 500 pages passer. La littérature de l’imaginaire à son meilleur !

Lu en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 19€ (9,50€ au format Poche)

Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité, par Myriam Daguzan Bernier, illustrations de Cécile Gariépy (Éditions du Ricochet, 2020)

La découverte de la sexualité cristallise bien des questionnements, que ce soit chez les ados ou chez leurs parents. Il semble qu’elle se fasse de plus en plus tôt, notamment en raison des pubertés plus précoces, de la sexualisation de la pop culture, de l’actualité sociale et politique, des informations (et de la pornographie) plus facilement accessibles sur Internet. Dans notre région allemande, la première séance d’information scolaire en la matière a lieu en classe de CM1 et j’ai été surprise par son niveau de détail. Bref, on a beau trouver que ses enfants sont encore jeunes et être vigilante quand il s’agit de les préserver des contenus non adaptés à leur âge, la question se pose tôt ou tard. Et elle est incontournable. Répondre aux interrogations, accompagner, rassurer, sensibiliser aux risques, aux discriminations genrées et au consentement, mais aussi montrer que la sexualité n’est pas un tabou mais quelque chose de naturel et de positif : l’enjeu de trouver les bons mots n’est pas des moindres !

Le dictionnaire bienveillant de la sexualité paru cette année est un allié de poids pour négocier ce tournant. Sur un ton naturel et factuel, à la fois simple et précis, qui instaure immédiatement la confiance, il informe sans détour et déconstruit les idées reçues avec bienveillance, comme son titre le promet. Les informations et définitions sont complétées, de façon très vivante par des témoignages, des lectures pour approfondir et des références littéraires, cinématographiques et artistiques.

La sexualité est abordée de manière très large, avec notamment des informations détaillées sur les questions de genre, la nudité, les normes de beauté, l’alcool et les questions qu’il pose du point de vue du consentement, ou encore la première visite chez le gynécologue. En somme, c’est plutôt des « sexualités », déclinées au pluriel (à l’image de la rubrique « Première(s) fois »), qu’il s’agit, dans un cadre très inclusif permettant de s’accepter tel que l’on est, par delà les normes et prescriptions. Alors certes, certaines rubriques pourraient sembler un peu « niche » – si vous ne savez pas ce qu’est l’alexithymie, ou un « gris sexuel », vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Mais en même temps, même si on ne pense pas être personnellement concerné(e), cela contribue à élargir son horizon et peut par exemple éviter un jour de heurter quelqu’un. Et surtout, ce livre n’a pas forcément vocation à être lu de la première à la dernière page : sa construction par entrées alphabétiques, puisqu’il s’agit d’un dictionnaire, permet de cibler les réponses aux questions du moment, ou de le feuilleter en s’arrêtant sur les sujets qui nous parlent.

Ce n’est donc pas un livre que nous lirons de bout en bout à voix haute, mais je me réjouis que cet ouvrage indispensable figure en évidence sur une étagère de notre bibliothèque.

Bravo et merci à l’autrice, à l’illustratrice et aux éditions du Ricochet pour cette saine lecture !

Lu en septembre 2020 – Éditions du Ricochet, 22€

Âge tendre, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2020)

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En découvrant les dernières nouvelles de l’épidémie de Covid, du changement climatique, du chômage ou des nouveaux succès de l’extrême-droite à travers le monde, n’avez-vous jamais rêvé de pouvoir faire un bond dans les années 1960-1970 ? Imagine ! La tapisserie fleurie aux couleurs psychédéliques, un air de musique yéyé, des blousons noirs qui croisent des hippies dans un combi Volkswagen – et je serais en train de taper cette chronique sur une vieille machine à écrire…

Décidément, Clémentine Beauvais sait nous prendre de court ! On croit ouvrir son nouveau roman, on tombe sur une circulaire du ministère de l’éducation nationale instituant une année de Service Civique Obligatoire entre l’année de troisième et celle de seconde. Intrigué(e), on tourne la page pour tomber sur la page de garde du rapport de « serci » de Valentin Lemonnier, 378 pages (il a « dépassé »). Aucun de ses souhaits n’ayant été pris en compte par l’algorithme, il est envoyé à l’autre bout de la France, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse, dans les années 1960 (oui, le roman joue dans un futur où la France serait gouvernée par une présidente, ce qui n’aurait pas risqué d’arriver pendant les Trente Glorieuses, mais là je m’égare…). Et voilà que Valentin n’a pas le cœur d’annoncer à Mme Laurel qui a participé à un concours organisé par Salut les Copains (année 1967) qu’elle n’a pas gagné – et que Françoise Hardy ne pourra malheureusement pas venir chanter chez elle. Il va donc falloir se débrouiller pour qu’elle vienne !

J’ai tourné les pages, avide de savoir comment Valentin s’en tirerait, mais aussi de mieux comprendre ce garçon particulier, mais très attachant. Très vite, aussi, on brûle d’en savoir plus sur les personnes qu’il rencontre, notamment son impénétrable encadrante. Et notre curiosité est alimentée habilement par les notes rétrospectives que Valentin insère çà et là qui nous font pressentir l’ampleur des évolutions à venir…

L’intrigue est farfelue, la forme réjouissante, le propos optimiste : j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman. J’ai adoré la malice avec laquelle les réponses de Valentin, qui reprennent, avec une bonne volonté touchante, les termes de la trame standardisée du rapport, tournent en dérision le vocabulaire néo-libéral de la « détermination de ses champs de compétences préférentiels » à la « stratégisation de carrière » et au « plein déploiement de ses potentiels ». Vous vous en doutez, il ne s’agit pas vraiment de cela : Clémentine Beauvais évoque joliment et justement « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Une lecture très originale, drôle et émouvante !

Par ici pour découvrir mes chroniques des Petites Reines et de Brexit Romance, de la même autrice.

Lu en août 2020 – Sarbacane, 17€

Aya de Yopougon, tome 1, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, 2005)

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Abidjan, quartier de Yopougon, 1978. De jour comme de nuit, les rues débordent de vie : gamins, poules, hommes d’affaires, cousins, marchands, ménagères, frimeurs, fêtards enivrés et amoureux tourbillonnent, se croisent et se bousculent. Et surtout, il y a des filles, à l’aube de l’âge adulte, qui ont soif de liberté et qui ne manquent pas d’idées pour se jouer de leurs envahissants patriarches.

« Oui, tu fais comme si tu pouvais aller loin dans les études.
– Oui Kêh ! Je ne veux pas finir en séries « C », moi.
– C’est quoi « séries C », même ?
– Coiffure, couture et chasse au mari.
– Ah ! Ah ! Ah ! »

Les dialogues sont savoureux, l’histoire prenante comme un sitcom. On s’attache aux personnages qui dansent, flirtent, s’entraident, se brouillent pour mieux se réconcilier. Tout cela est raconté, avec un mélange désarmant d’humour et de lucidité, par Aya – dix-neuf ans de clairvoyance, de charme et de volonté à tracer sa route comme elle l’entend. Tout en respectant les choix différents que font ses deux meilleures amies.

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Marguerite Abouet, qui s’est inspirée de ses souvenirs de jeunesse à Abidjan, nous livre un témoignage coloré d’un quartier populaire et d’une époque. On s’y croirait. J’ai beaucoup aimé aussi le trait vivant et expressif, porté par une palette de chaudes couleurs. Clément Oubrerie insuffle aux personnages comme aux décors une touche d’ironie toujours empreinte de tendresse qui répond parfaitement aux mots de l’autrice. Ensemble, ils produisent une BD joyeuse et divertissante dont je ne suis pas surprise qu’elle ait connu un tel succès, dans le monde francophone et bien au-delà !

Merci beaucoup à Sophie pour cette découverte.

Lu en juillet 2020 – Folio, 7,51€

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Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

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Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

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Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Chroniques du tueur de roi, tome 1 : Le nom du vent (Bragelonne, 2009)

Le nom du vent

Une seule et même personne, est-ce vraiment possible ? L’aubergiste Kote, que l’on remarque à peine, serait en réalité Kvothe, dont nul n’ignore la légende ? L’un est taiseux, discret, effacé. L’autre est flamboyant, entêté et d’une audace incroyable. Ces deux faces si peu assorties nouent une double énigme que l’on brûle d’élucider : comment Kvothe s’est-il rendu si célèbre ? Et quelles sont les circonstances qui l’ont poussé à devenir Kote ?

Ces deux énigmes s’entremêlent, lorsqu’un chroniqueur illustre reconnaît le héros et le persuade de lui livrer le récit de son incroyable vie. Un récit si riche que trois jours seront nécessaires pour le restituer. L’histoire d’un garçon surdoué dans tous les domaines, mais sur lequel le sort semble s’acharner, à partir du jour funeste où sa famille est sauvagement assassinée. Commence une quête jalonnée de rencontres, d’apprentissages et d’embûches, qui ne fait que commencer au crépuscule de ce premier jour…

Cette lecture m’a entraînée très loin de ma zone de confort, moi qui ne lis pas de fantasy. Les univers imaginés dans les moindres détails – histoire politique, langues, géographie, mythologie, etc. –, les personnages largement déterminés par les caractéristiques de leur « clan », les affrontements manichéens et les grands récits épiques déployés sur des centaines de pages (dont presque tous les héros sont masculins), très peu pour moi – très certainement une perception horriblement simplificatrice, je compte sur les adeptes pour me détromper en me faisant découvrir les livres qui me feront surmonter mes idées reçues ! Toujours est-il qu’Antoine, lui, ne lit presque que des romans/séries fantasy, et adore les partager avec le reste de la famille. Cette série a été une vraie révélation pour lui, même s’il ne se remet pas de voir que la parution du troisième tome traîne depuis des années. Face à son insistance tenace, j’ai fini par ouvrir Le nom du vent. Et je n’ai pas boudé mon plaisir !

Le pavé fait certes 800 pages, mais elles se lisent très bien. D’une plume vive et généreuse, Patrick Rothfuss nous entraîne dans un univers étonnant, dense, mais dans lequel je suis facilement entrée : pays médiéval de cités, de forêts et de tavernes où l’on répète des légendes et joue du luth ; une contrée plongée dans une magie qui s’enseigne comme une science dont les ressorts m’ont semblé fascinants ; un pays miné par les injustices sociales, menacé par des forces dont on ne fait que pressentir les contours à la fin du premier tome. Intriguant aussi, tant on brûle de savoir ce qui rend l’époque si trouble et Kote si inquiet. Les personnages sont très réussis, à commencer par le protagoniste, que ses fêlures, son énergie et sa soif de savoir rendent attachants. Autour de lui gravitent des personnes profondément troublantes, à l’image de la mystérieuse Denna, ou du professeur Elodin, dont on ne sait s’il est génial ou fou. Ou encore de Bast, l’étrange apprenti qui ne lâche pas Kote d’une semelle et dont on serait plus rassuré de mieux cerner la personnalité.

Autant dire que je suis suspendue à ce récit et que je ne tarderai pas à découvrir la suite ! Et que je vais noter dans un coin de ma tête de ne pas hésiter à m’aventurer dans les littératures de l’imaginaire.

Captivant et émouvant !

Lu en mai 2020 – Bragelonne, 25€

Sans foi ni loi, de Marion Brunet (PKJ, 2019)

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Poussez la porte du saloon et faufilez vous entre joueurs de poker, shérif, danseuses, chercheurs d’or et chasseurs de primes… Pas de doute, vous êtes dans un western ! Avec ce que cela implique de chevauchées dans les grandes plaines américaines, de fusillades et de verres de whisky. Tous les ingrédients classiques y sont, à cela près : c’est une femme qui joue le premier rôle !

L’histoire est racontée par Garett qui vit sous la coupe d’un père pasteur terriblement violent… du moins jusqu’à ce qu’Ab Stenson le prenne en otage. D’abord terrifié par la hors-la-loi, aussi intimidante qu’une Calamity Jane, Garett découvre peu à peu une femme écorchée vive, touchante d’humanité, qui brandit sa liberté avec un courage inspirant. Une rencontre qui le changera à jamais en lui révélant la saveur inégalable de l’émancipation.

J’adore l’idée de faire découvrir le genre du western aux ados en le dépoussiérant au passage pour lui insuffler un message émancipateur. Que les lecteurs les plus jeunes s’abstiennent : la plume acérée de Marion Brunet dit sans détour la violence qui règne au Far West, impitoyable pour les enfants, les femmes, les noirs, les indiens, les « étrangers ». Une violence qui met en relief le chemin parcouru depuis un siècle. Même si elle n’en résonne pas moins effroyablement avec certaines actualités indignes de notre époque – je pense en écrivant ces lignes à Ahmaud Arbery, fusillé en 2020 dans l’État de Georgie pendant son jogging par deux abrutis qui ne pouvaient concevoir qu’un afro-américain puisse courir pour d’autres raisons que la fuite après un forfait…

Ce roman a été l’un des plus remarqués de l’année 2019, raflant la Pépite d’or à Montreuil, une nomination pour le prix Sorcières et une flopée de critiques dithyrambiques. J’aurais aimé être aussi enthousiaste tant l’idée d’un western décliné au féminin me séduit. J’ai trouvé que la première moitié du livre manquait de tension narrative, j’ai été dérangée de ne pas mieux voir où les multiples péripéties et rencontres menaient Garett et Ab. L’intrigue monte en intensité ensuite, jusqu’au dénouement qui m’a surprise et touchée, confirmant la capacité de Marion Brunet à se jouer des codes. J’ai trouvé les répétitions concernant Ab un peu lassantes; le narrateur revient sans cesse sur sa beauté et sa force. Mais là aussi, la fin du livre est mieux parvenue à me toucher en dévoilant qui se dissimule cette carapace.

Un western féministe dont le texte claque comme un coup de révolver !

Lu en mai 2020 – PKJ, 16,90€

La passe-miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2013)

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La réputation de cette tétralogie la précédait. Dans ces cas-là, il y a toujours le risque d’être déçu(e), mais que je vous rassure tout de suite : ce premier tome nous a transportés et a irrésistiblement piqué notre curiosité !

Nous nous sommes très vite attachés à l’héroïne. Ophélie perd tous ses repères lorsqu’un arrangement est conclu avec le clan des Dragons pour la marier à Thorn, un homme mystérieux et taciturne dont elle ignore tout. Cette entente la contraint à quitter sa famille, son musée et ses livres pour suivre son futur mari à la Citacielle, centre politique du Pôle. Elle se retrouve au cœur d’une société de cour décadente, gouvernée par les intrigues et les complots. Qui est Thorn ? Pourquoi aspire-t-il à ce mariage ? Quelle peut être la place d’Ophélie dans cette société si impitoyable et différente de celle qu’elle connaît ? Et surtout, comment cette jeune fille maladroite et effacée la conquerra-t-elle ?

D’une plume généreuse, Christelle Dabos convoque un univers original mêlant des éléments steampunk, des références à la vie de cour sous l’absolutisme et une bonne dose de magie. Les tomes suivants nous permettront peut-être de nous situer plus précisément, il pourrait s’agir d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. Le territoire que nous découvrons est fragmenté géographiquement et socialement, miné par les clivages entre castes et clans. Cette société semble engluée dans des traditions oppressives, mais on la sent travaillée par des forces multiples qui pourraient bien faire bouger les lignes dans les tomes suivants…

En attendant, l’intrigue centrée sur Ophélie est addictive en elle-même, pleine de rebondissements, souvent alimentés par des personnages complexes qui s’étoffent par petites touches au fil du texte. Ophélie elle-même change, grandit, se révèle – et j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied… Le monde qu’elle découvre est plein de surprises, de trompe l’œil et de faux-semblants qui nous incitent à tourner les pages pour tirer enfin l’histoire au clair. Et hop, encore un livre de 560 pages englouti en un clin d’œil. Et à voix haute, s’il vous plaît !

Un premier roman immersif qui éclaire les questions de la vérité, de la liberté, des ressorts du pouvoir et de l’émancipation. En tournant l’ultime page, on pressent tout ce qui nous reste à découvrir et on sait déjà qu’on lira bientôt la suite…

Les avis de Linda et de Livres d’avril

Extraits

« Elle observa l’herbe du gazon à ses pieds, puis les cours d’eau scintillants, puis les feuillages qui frémissaient dans le vent, puis le ciel rosi par le crépuscule. Elle ne pouvait taire un petit malaise en elle. Le soleil n’était pas à sa plce ici. La pelouse était beaucoup trop verte. Les arbres roux ne déversaient aucune feuille. On n’entendait ni le chant des oiseaux ni le bourdonnement des insectes. »

 » L’idée d’être privée de sa liberté de mouvement lui faisait horreur. On la mettait d’abord en cage pour la protéger, puis un jour la cage deviendrait prison. Une femme confinée chez elle avec pour seule vocation de donner des enfants à son époux, c’est ce qu’on ferait d’elle si elle ne prenait pas son avenir en main dès aujourd’hui. »

« Assis la tête en bas dans son fauteuil, il décrocha son narguilé de ses lèvres et souffla un ruban de fumée bleue. Son vieux haut-de-forme était tombé et ses cheveux pâles s’écoulaient jusque sur le tapis.
– J’observe mon existence sous un angle différent, déclara-t-il gravement.
– Voyez-vous cela ! Et qu’en déduisez-vous ?
– Qu’à l’endroit ou à l’envers, elle est absolument vide de sens. »

L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson, 1885 (version illustrée par Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2018)

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Comme nous n’avions pas envie de quitter l’Angleterre victorienne de Miss Charity, je me suis dit que nous avions là une merveilleuse occasion de nous plonger dans un classique qui m’avait beaucoup marquée adolescente : L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Nous avions la chance (merci à mes parents !) d’avoir sous le coude la splendide version illustrée publiée par les éditions Sarbacane dans leur excellente collection « Grands classiques illustrés », point d’entrée somptueux vers l’univers de grands auteurs comme Herman Melville, Mark Twain, Jack London ou, en l’occurrence, Robert Louis Stevenson.

Est-il besoin de résumer cette affaire ultra-célèbre ? Nous voilà aussi perplexes que le notaire Utterson face au comportement insondable du respectable Dr Jekyll. Quels peuvent être ses liens avec l’infâme Edward Hyde ? Pourquoi ce dernier peut-il aller et venir comme bon lui semble chez le docteur ? Comment ce dernier, si plein de vertus, peut-il fermer les yeux sur les ignominies de Hyde ? Pourquoi refuse-t-il d’en parler à ses amis les plus proches et se retranche-t-il dans ses appartements ? Alarmé, Utterson tente de faire la lumière sur ce cas décidément bien étrange…

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Les premières pages sont ardues pour le jeune lecteur peu familier de la langue de la fin du 19ème siècle. Cela vaut cependant vraiment la peine de persister car une fois l’intrigue nouée, impossible de reposer ce livre. Stevenson sait très bien y faire pour piquer notre curiosité et nous donner une bonne dose de frissons ! Antoine et Hugo ont adoré mener l’enquête avec Utterson, recensant indices et témoignages, multipliant les conjectures et tournant avidement les pages jusqu’aux révélations finales. Londres, présentée ici sous son jour le plus sinistre entre ruelles obscures et intérieurs feutrés, offre un décor parfait à l’histoire, sublimé par les illustrations de Maurizio A.C. Quarello.

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Ainsi, cette réédition grand format, cossue comme un salon anglais, permet à la fois de redécouvrir un texte illustre qui se relit vraiment avec plaisir (même en connaissant le fin mot de l’histoire), mais aussi d’en donner l’accès au jeune public.

Et ce texte reste une référence incontournable – peut-être LA référence – pour évoquer les doubles personnalités. Et plus généralement les dilemmes moraux des humains, partagés entre aspiration au bien et tentation du mal, entre civilisation et pulsions. La morale de l’histoire semble débattue. J’ai lu dans ce court roman une critique de la morale victorienne qui impose d’afficher d’hypocrites vertus et honnit tout amusement – ce que mes garçons ont eu beaucoup de mal à concevoir et qui a déclenché des débats animés ! C’est finalement le refus d’admettre certains de ses penchants qui déclenche le dédoublement de personnalité chez Jekyll…

Et Stevenson est quand même un personnage fascinant. J’avais déjà parlé de ses aventures dans ma chronique sur L’île au trésor. Il y aurait mille et une autres anecdotes à raconter. Saviez-vous par exemple que L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde lui fut inspiré par l’incroyable double-vie de l’Écossais William Brodie, ébéniste vertueux le jour et criminel la nuit ? Ou que l’épouse de Stevenson brûla le premier manuscrit de ce roman, le considérant comme raté ? Il faut croire que la réalité dépasse parfois la fiction !

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Extrait

« Pauvre Harry Jekyll, pensait-il. Le voilà dans de bien vilains draps, si mon intuition ne me trompe pas. Il a eu une folle jeunesse, et cela ne date pas d’hier : mais aux yeux de Dieu, le temps n’est rien. Oui, ce doit être cela : le spectre d’une haute ancienne, le cancer d’un déshonneur resté secret : la punition survient, traînant la patte, des années après que le souvenir en a été effacé et que l’indulgence a excusé le méfait. »

Le notaire, que cette pensée effarait, médita un long moment sur son propre passé, explorant à tâtons les recoins de sa mémoire, de peur d’y trouver le ricanant Polichinelle d’une vieille injustice, monté sur ressort et lui sautant soudain au nez. La biographie de Mr Utterson était pratiquement sans tâche ; rares étaient ceux qui pouvaient examiner leur curriculum avec aussi peu de craintes que l’ami du Dr Jekyll : et cependant, la honte le saisit au souvenir des mauvaises actions qu’il avait commises. »

Lu à voix haute en avril 2020 – Éditions Sarbacane, 23,50€