L’enlèvement du prince Oléomargarine (de Mark Twain et Philip Stead, illustrations d’Erin Stead, 2018)

Il était une fois un écrivain de génie… Mark Twain a inventé de belles histoires, pleines de personnages attachants, de péripéties et de dialogues irrésistibles – Les aventures de Tom Sawyer et celles de Huckleberry Finn figurent sans aucun doute parmi les lectures les plus marquantes de notre petite famille. Imaginez-vous un peu la chance des filles de notre écrivain pour qui il inventait quotidiennement des histoires ! Ainsi, un beau soir de 1879, Mark Twain imagina une histoire aux allures de conte : dans un lointain et étrange royaume, Johnny, un jeune garçon dépourvu de tout est contraint de se séparer d’une poule qui est sa seule amie. La suite de l’histoire implique une mystérieuse vieille dame, des graines magiques, un prince, les animaux les plus inattendus et deux dragons… Si les histoires du soir de la famille Twain n’ont malheureusement jamais été documentées et ont disparu avec elle, l’écrivain a eu la présence d’esprit de consigner l’essentiel de la trame de celle de Johnny sous forme de notes griffonnées.

L’enlèvement du prince Oléomargarine est le fruit du talent de Philip et Erin Stead, écrivain et illustratrice, qui ont entrepris de reconstituer le récit. L’objet-livre est de très belle facture, avec une belle couverture magnifiquement illustrée, un titre intriguant – et bien sûr, la perspective de découvrir une histoire inédite de Mark Twain ! Nous nous sommes donc plongés avec avidité dans cet album dont la lecture a été riche d’impressions.

extrait prince oléomargarine

La principale, surprenante, a été celle de retrouver la manière d’écrire de Mark Twain. Si, à la lecture de ses romans, les garçons s’étaient surtout délectés des bêtises de leurs galopins de protagonistes, j’ai pour ma part pris conscience en les relisant avec eux de la vive critique sociale qu’ils expriment et qui confine souvent à la satire – qu’il s’agisse de l’hypocrisie morale de la société américaine, de la ségrégation sociale et raciale, de la violence éducative, ou encore de la prégnance des superstitions les plus farfelues… Comme je l’expliquais dans la chronique consacrée aux Aventures de Tom Sawyer, j’ai pu craindre d’avoir initié cette lecture un peu trop tôt. J’écrivais ainsi :

« Le roman n’est pas construit autour d’une intrigue progressant de façon linéaire, mais plutôt par l’enchevêtrement de plusieurs lignes narratives développées en séquences irrégulières et interrompues par des chapitres plus descriptifs dans lesquels Mark Twain ironise, dans un langage fleuri, sur l’école du dimanche, les remèdes de charlatan de la tante de Tom ou encore la cérémonie d’examen à l’école. […] Rapidement convaincue qu’Antoine et Hugo percevraient ce type de passage comme rédhibitoire et se décourageraient vite, je dois reconnaître que je me suis trompée. Passionnés par les différentes intrigues, ils se sont impatientés à deux ou trois moments, mais n’ont jamais souhaité interrompre la lecture. Et la tension narrative monte en puissance à la fin du livre, si bien que nous n’avons pas regretté du tout ce choix de lecture. Par contre, de nombreuses explications étaient nécessaires et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de se lancer eux-mêmes si je ne le leur avais pas lu.»

oléomargarine_féeIl me semble que l’on pourrait dire des choses très similaires de L’enlèvement du prince Oléomargarine. L’histoire est pleine d’imagination, de revirements et de générosité ; les illustrations d’Erin Stead sont somptueuses et d’une sensibilité un peu sauvage ; Johnny nous donne une belle leçon de simplicité, de gentillesse et de résistance face à la tyrannie.

 

Cela dit, le texte est très exigeant pour de jeunes lecteurs : les phrases sont longues, le vocabulaire (délicieusement) riche, la critique sociale omniprésente et le récit volontiers interrompu par des échanges imaginaires entre Philip Stead et Mark Twain. Le procédé est ingénieux, lorsque l’on est chargé d’une tâche aussi impressionnante que de redonner au corps à un texte d’un monument de la littérature ! En intégrant au récit la conversation qu’il aurait pu avoir avec Twain sur le cours de l’histoire, les scénarios possibles et leur plausibilité, Philip Stead nous associe à ses interrogations et prend une distance ironique vis-à-vis de l’exercice qui n’est pas sans rappeler certains passages des romans de Twain… Cela permet également, en représentant l’écrivain en train d’évoquer l’histoire autour d’une tasse de thé, de restituer l’histoire du prince Oléomargarine en tant que récit oral. C’est très bien trouvé, mais je crains (peut-être à tort !) que de trop jeunes lecteurs soient un peu déroutés face à cette forme de récit.

Mais l’écrivain, qui a pensé à tout, semble d’ailleurs avoir anticipé ce questionnement !

oléomargarine_dragons« Et tu peux penser qu’une histoire peut être racontée convenablement malgré des interruptions constantes. Mais malheureusement tu aurais tort. Car cette histoire est chaotique. Et même si tu t’attends à ce que Johnny mène ses troupes courageusement dans la bataille…
– Oui !
– Et même si tu t’attends à ce que Johnny, en dépit des probabilité, en sorte victorieux et sans grands dommages…
– Oui !
– Et même si tu t’attends à ce que Johnny porte lui les leçons qu’il a apprises de la guerre pour le restant de sa vie…
– Amène toujours quelque chose à grignoter !
– … Il n’en sera rien. »

Merci beaucoup aux éditions Kaléidoscope de nous avoir permis de découvrir ce bel album plein de malice et d’optimisme, singulier et déroutant comme une fleur de juju !

Vous trouverez ici l’avis d’Andréa Baladenpage

Autres extraits :

« Je peux vous assurer, me dit monsieur Twain, sa tasse de thé à la main, qu’il y a plus d’oiseaux sur cette Terre qu’un homme pourrait jamais connaître, mais la gentillesse gratuite est la plus rare des espèces. »

« Johnny inspira profondément pour se calmer. Puis il ouvrit sa bouche et découvrit les mots qui pourraient sauver l’humanité de tous ses maux, si seulement l’humanité pouvait les prononcer de temps en temps avec sincérité. Il dit : ‘Je suis content d’être là’. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Éditions Kaleidoscope, 19,90€

prince_couvbdsite-300x406

La Reine des Neiges, de Hans Christian Andersen (1844 pour la version originale)

Lu à voix haute en août 2018

D’habitude, nos lectures quotidiennes explorent des ouvrages qui, d’une manière ou d’une autre, intriguent ou attirent mes garçons. Cela n’a pas été le cas de La Reine des Neiges, conte qu’ils avaient d’office catalogué parmi les histoires inintéressantes et autres récits à dormir debout. Pourtant, nous adorons les contes. Et pourtant, l’univers polaire et déroutant imaginé par Andersen avait de quoi attiser notre curiosité ! Il faut croire que le merchandising associé au film de Walt Disney a fonctionné de manière contre-productive, dans leur cas…

L’expérience montre que j’ai eu raison d’insister un peu puisque La Reine des Neiges les a captivés. Ce conte se présente en réalité sous la forme inhabituellement longue d’un récit en sept chapitres, si denses qu’il y aurait sans doute matière à développer un long roman. Comme les extraits ci-dessous en témoignent, l’histoire n’a pas grand-chose à voir avec celle du film : une invention diabolique, une apparition glaçante et envoûtante, la disparition inexplicable d’un petit garçon que son amie, Gerda, est bien décidée à retrouver. Le conte n’évoque la figure de la Reine des Neiges que de façon furtive, pour se concentrer sur les péripéties successives de la petite Gerda.

À la lecture de la Reine des Neiges, on comprend le formidable succès remporté par ce conte et la popularité de Hans-Christian Andersen, fils d’un cordonnier et d’une lavandière, qui fut invité à toutes les grandes cours d’Europe pour conter ses merveilleuses histoires. Une héroïne obstinée, pleine de courage et de générosité, des rencontres extraordinaires (avec peut-être une mention spéciale pour les fleurs psychédéliques du troisième chapitre !), un soupçon de poésie – que demander de plus ? Il s’agit probablement d’un texte fondateur qui en a sans doute influencé beaucoup d’autres. Il y aurait en tout cas des raisons de se demander si ce conte ultra-célèbre n’a pas influencé Lewis Carroll et son Alice au pays des merveilles, la sorcière blanche de C.S. Lewis dans Le monde de Narnia, les Trois Brigands de Tomi Ungerer, peut-être aussi Philip Pullman et ses Royaumes du Nord et Robert O’Brien, pour La couronne d’argent.

La Reine des Neiges me semble, en somme, offrir une lecture parfaite pour la transition entre histoires courtes, contes et roman plus longs. À découvrir, donc, avec petits et grands – au coin du feu par une froide journée d’hiver ou, comme nous, en pleine canicule estivale pour se rafraîchir !

Extraits

« Quelques flocons tombaient dehors, et l’un d’eux, le plus gros de tous, resta au bord de l’une des caisses de fleurs ; ce flocon grandit peu à peu, il finit par devenir une femme vêtue du plus délicieux voile blanc, qui était fait comme de millions de flocons étoilés. Elle était belle et charmante, mais de glace, brillante, aveuglante, et pourtant elle vivait ; ses yeux étincelaient comme deux étoiles, mais étaient sans calme ni repos. »

« Que disent les hyacinthes ?
– Il y avait trois charmantes sœurs, toutes menues et diaphanes ; l’une avait une robe rouge, la deuxième bleue et la troisième blanche ; la main dans la main elles dansèrent près du lac paisible au clair de lune. Elles n’étaient pas des elfes, elles étaient filles d’homme. L’air embaumait et les sœurs disparurent dans la forêt. L’air sentit plus fort…, trois cercueils, où gisaient les charmantes filles, sortirent du fourré et glissèrent sur le lac ; des vers luisants volaient autour comme de petites lumières flottantes. Les danseuses dorment-elles ou sont-elles mortes ? … Le parfum des fleurs disent qu’elles ont vécu. La cloche du soir sonne pour les mortes.
– Tu me désoles, dit la petite Gerda. Tu sens bien fort ; tu me fais penser aux filles mortes ! Hélas ! Le petit Kay est-il vraiment mort ? »

« Elle est grasse, elle est gentille, elle est engraissée au pain d’épice, dit la vieille femme de brigand, qui avait une barbe en broussaille et des sourcils pendant jusque sur ses yeux. C’est comme un agneau gras, ça sera bon à manger. »

Folio Junior, 4€

FJTC_REINE_DES_NEIGES_A65629.indd

Ce document a ŽtŽ crŽŽ et certifiŽ chez IGS-CP, Charente (16)

Hugo de la nuit, de Bertrand Santini (2016)

Lu à haute voix en mai 2018

Alors, bienvenue Hugo, dans un monde plus magique que le plus magique des rêves !

Laissez vous tenter par la couverture splendide de Hugo de la nuit et ouvrez ce conte moderne ahurissant ! Effrayant dès les toutes premières pages, il nous entraîne dans un décor spectral de garrigues et de vallons, au creux d’une nuit d’été où tout, absolument tout peut arriver… Imaginez qu’un vivant se retrouve brusquement parmi les morts, voire que les morts aient l’opportunité de revenir une heure à la vie… Une dose de magie, mêlée à un soupçon d’histoire et à un voile de secret : Hugo parviendra-t-il à survivre aux périls terribles qui le guettent, lui et sa famille ?

Tous les ingrédients sont réunis pour produire un cocktail détonnant. L’intrigue est passionnante et nous conduit à travers la nuit, de la première à la dernière page – même si Bertrand Santini se permet de petites digressions autour d’anecdotes souvent délirantes… Rebondissements et coups de théâtre se multiplient aux moments où l’on s’y attend le moins. Les personnages, vivants et morts, sont pour le moins hauts en couleur et leurs dialogues (souvent géniaux !) font vibrer le roman d’une énergie communicative.

Ce qui fait la particularité du roman, c’est pourtant sa capacité à nous faire rire (à gorge déployée dans le cas d’Antoine et de Hugo) des questions les plus graves – et avant tout de la mort. Deuil, suicides, meurtres motivés par les motifs les plus sombres, alcoolisme, cadavres en décomposition, mares de sang, intoxication spectaculaire aux champignons hallucinogènes… Aucun détail ignoble ne nous est épargné. Au final, je n’oserais jamais offrir ce roman à d’autres enfants (je ne sais pas si j’aurais amorcé cette lecture à des enfants de 7 et 8 ans si j’avais su !), mais ce moment de partage a incontestablement permis de dédramatiser le sujet et a laissé tout le monde d’excellente humeur. Force est de constater que cela fait du bien de rire de tout cela !

Si bien que je me suis demandé si Bertrand Santini ne nous livre pas un métadiscours sur l’art de ne pas dissimuler les choses aux enfants, à travers la bouche de la mère du héro : « Il y a une chose que je n’écris pas dans mes livres, tu sais ? Une vérité qu’il est inutile de raconter aux enfants. Le monde est un endroit cruel, injuste et absurde. Je le cache non pas pour mentir ou tricher, mais parce que je crois que les histoires sont faites pour consoler et donner du courage. Mais quoi qu’on écrive, quoi qu’on invente, le monde demeure cruel, injuste et absurde. Nous avons eu cette chance, longtemps, de le tenir à distance. Mais il nous a retrouvés. »

En refermant ce livre, on se dit qu’il s’agit d’un très bel hymne à la vie et à la vérité.

 

Extraits

« L’émotion le submergea lorsqu’il songea à ses parents, son chien, sa nounou et tous ces êtres encore prisonniers de la terre. Hugo aurait voulu redescendre pour leur annoncer que tout allait bien, que la vie n’était pas si sérieuse et la mort pas si méchante. »

« – Monsieur, ce n’est guère le moment de s’exprimer en rimes, alors que chaque instant nous rapproche d’un crime !
– Vous en faites aussi !
– De quoi ?
– Des rimes !
– Je voulais simplement dire, s’emporta Nicéphore, qu’en situation de crise, la poésie n’est pas de mise !
– Mais vous faites exprès ou quoi, avec vos rimes à la noix ! hurla Cornille.
– Tiens ! Vous rimez aussi ! remarqua le sorcier. »

« – Vous vous êtes fait mal, maman ?
– Oui ! C’est affreux ! C’est piquant ! C’est glacé ! C’est brûlant !
– C’est la vie ! répliqua son fils d’un ton fataliste et subtilement satisfait. »

« Monsieur nous pique une crise au prétexte qu’il est mort ! Il y a tout de même pire dans la vie ! »

« Vivre sur terre
C’est bon pour les légumes
Moi je veux de l’air
Et vivre comme une plume »

Grasset Jeunesse, 13,50€

hugodelanuit

Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca, 2015.

Lu pour la première fois en 2017, Albin Michel Jeunesse, 19€

Voici un album magnifique, en très grand format, dans lequel se plonger pendant les longs mois d’hiver, confortablement installé auprès du feu…

« Les enfants ne disparaissent pas comme ça. Aucune trace sur la neige. Quelqu’un, ou quelque chose avait dû les prendre, mais quoi ? »

Le décor est le pays du grand blanc, une contrée opprimée par une chape de neige et par un pouvoir prédateur. Année après année, toute une génération d’enfants disparaît sans laisser de trace, laissant leurs familles perplexes et dévastées. C’est une héroïne féminine (ce qui reste suffisamment rare dans ce registre pour mériter d’être souligné), pleine de courage et de détermination, qui prendra l’énigme à bras le corps et mènera la révolte, soutenue par une armée d’animaux polaires et majestueux…

anya.png

L’intrigue est originale et fonctionne très bien avec les enfants, petits et grands – cet album impose suscite la curiosité de tous. L’action est spectaculaire, pleine de rebondissements et de magie, à la frontière entre conte, mythologie, épopée et récit fantastique. L’album nous plonge dans une atmosphère singulière, glaciale et glaçante, à laquelle contribuent bien sûr les illustrations à couper le souffle, mais aussi le texte qui joue sur les sonorités et les rythmes pour nous donner l’impression de marcher dans la neige. Et le narrateur est le temps: « La vie n’était pas facile au pays du Grand Blanc, car le Roi, comme son père, et son grand-père avant lui, était dur, sévère, injuste, et laissait au peuple à peine de quoi survivre. Moi, je sais tout, mais je ne dirai rien. Je vous raconterai cette histoire comme si je n’avais rien vu. Comme si j’étais né du dernier blizzard. Blanc comme neige. »

Très séduits, nous avons découvert avec plaisir il y a quelques semaines La Malédiction de l’anneau d’or, des mêmes auteurs, dont l’intrigue rejoint celle d’Anya et de Tigre blanc.

AnyaMalédiction anneau d'or.jpg

 

Jack et le haricot magique, conte traditionnel raconté et illustré par Christophe Bourges (2015)

Lu et relu en famille depuis 2016

Quel beau livre ! Impossible de ne pas avoir envie de feuilleter cet album splendide qui magnifie le conte par des illustrations grand format, à la fois oniriques et effrayantes de réalisme. Voilà un album vertigineux et tout en clair-obscur, s’adressant aussi aux lecteurs plus âgés qui apprécieront la qualité du texte et la tension du récit. Une occasion de redécouvrir ce conte célèbre dont la morale nous invite à prendre des risques !

Extraits

« Ne vois-tu pas que ce sont des haricots magiques ? S’ils sont plantés ce soir, demain ils atteindront le ciel et feront ta fortune. »

 

 

[Illustrations empruntées au site de Christophe Bourges]

« Le lendemain, lorsque mère et fils se réveillèrent, il régnait une drôle d’atmosphère dans la chaumière. Jack sortit et poussa un cri de stupeur: les haricots avaient germé et cinq hautes tiges, entortillées entre elles, avaient poussé, formant un solide tronc dressé dans le ciel. »

« – Je sens de la chair fraîche par ici ! Je sens le sang d’un enfant !
Qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, ses os moulus feront le seigle de mon pain!
– Mais non, l’Ogre, répondit la femme, c’est l’odeur du dernier que vous avez mangé hier. Asseyez-vous, j’ai ici un repas qui devrait vous combler. »

Belin Jeunesse, 14,90€

couverture Jack