Combien de pas jusqu’à la lune ? de Carole Trébor (Albin Michel, 2019)

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Katherine Johnson a longtemps évolué dans l’ombre, mais son destin extraordinaire a été mis en lumière avec le film Les Figures de l’ombre, sorti en 2016. Rien ne prédestinait cette femme noire, née en 1918 dans l’État ségrégationniste de Virginie occidentale d’un père bûcheron et d’une mère enseignante, à devenir mathématicienne à la NASA. On pourrait même dire que tous les déterminismes sociaux, raciaux et de genre s’y opposaient.

Mais l’histoire de Katherine est tout à la fois celle d’une femme douée, passionnée et tenace, indéfectiblement soutenue par un entourage aimant, et celle d’un siècle d’avancées progressives, durement acquises face au racisme, à la ségrégation et à la misogynie. Je recommande chaudement à ceux qui ne l’auraient pas fait de lire la trilogie du siècle, de Ken Follett, qui est particulièrement instructive sur l’histoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Ce n’est qu’en 1954 que la ségrégation scolaire est interdite, l’accès à l’université restant fermé aux Afro-Américains dans les États ségrégationnistes. C’est grâce à un arrêt de la Cour suprême que Katherine deviendra, au terme d’un parcours scolaire exceptionnel, la première femme noire de son État à étudier à l’université. Après des années de travail comme enseignante, elle saisit l’opportunité d’entrer à la NASA comme calculatrice et parvient à grimper les échelons, toujours grâce à ses capacités hors du commun doublées d’une volonté sans faille face aux barrières de genre et de race. C’est ainsi qu’elle jouera un rôle-clé dans la préparation de la mission Apollo 11, au cours de laquelle les premiers humains marcheront sur la lune…

C’est cette histoire incroyable que retrace cette biographie romancée (qui s’inscrit dans la collection DESTINS qui rend hommage à des personnalités marquantes comme Simone Veil, Mohamed Ali ou Marilyn Monroe). Passionnée à la fois par l’histoire des États-Unis, la cause des Afro-Américains, les recherches aérospatiales, les sciences et les difficultés qui persistent pour les femmes à s’y faire une place (je suis bien placée pour m’en rendre compte, en tant que chercheuse au CNRS), je ne pouvais pas passer à côté de cette lecture.

Au regard des attentes très fortes que j’avais à l’égard de ce livre, j’ai été un peu déçue. La destinée de Katherine Johnson gagne certes sans aucun doute à être connue. Mais j’ai perçu la façon dont elle est restituée ici comme trop linéaire, ne laissant pas suffisamment de place aux doutes, aux détours forcés de la vie de Katherine. L’issue heureuse de l’histoire est connue dès la lecture de la quatrième de couverture. J’aurais aimé trembler plus pour la jeune femme, mais je n’ai pas douté un seul instant qu’elle tracerait sa route. Les signes d’un destin exceptionnel sont présents dès ses premiers jours de bébé, et même avant, au travers de la curiosité et des capacités surprenantes de ses parents. Et j’ai eu l’impression que le personnage de Katherine manquait d’épaisseur, de failles qui la rendraient plus humaines, étant peut-être trop ramenée à ses capacités intellectuelles. L’exercice de la biographie romancée est difficile, à cet égard. Carole Trebor s’est attachée à rester près des faits, même si elle explique dans le prologue avoir projeté sa propre sensibilité sur le personnage de Katherine. Cette flamme qui vous touche, vous prend à la gorge même dans certains romans, m’a manqué, me donnant l’impression d’un propos parfois trop pédagogique. Le travail de documentation réalisé par l’autrice est impressionnant, mais j’ai trouvé que d’une certaine manière, on le sentait trop à la lecture (et c’est un détail, mais la multiplication des notes de bas de page était-elle vraiment indispensable ?).

Malgré ces réserves, j’ai passé un bon moment avec ce livre et je suis ravie d’avoir découvert la vie de Katherine Johnson. Je regarderai à la prochaine occasion Les Figures de l’ombre, curieuse de voir comment cette vie hors des sentiers battus a été transcrite au cinéma !

N’hésitez pas à écouter l’émission de la bibliothèque des ados de France Inter consacrée au roman !

Extrait : « Il lui révéla comment Icare s’était approché trop près du soleil et comment les ailes que lui avait si patiemment confectionnées son père avaient fondu, entraînant sa chute dans la mer, où le héros s’était noyé. Le message de cette histoire fit écho en elle. Elle ne parvenait pas à saisir la raison pour laquelle il lui laissait une si forte impression. Puis elle se souvint que leur mère les avait mis en garde à de multiples reprises : ‘Faites attention à ne pas vous brûler les ailes’. Elle le répétait surtout à Horace, qui rêvait d’aviation à longueur de journée. Elle insistait car, à sa connaissance, il n’y avait aucun aviateur noir. De telles aspirations pouvaient faire beaucoup de mal à son fils aîné, en l’entraînant dans des combats vains où il risquait de voir ses espoirs partir en fumée. »

Lu en novembre 2019 – Albin Michel, 15,90€

La troisième vengeance de Robert Poutifard, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2004)

La troisième vengeance de Robert Poutifard

Trente-sept ans de carrière d’instituteur à l’école des Tilleuls… On aurait pu croire qu’au moment de partir à la retraite Robert Poutifard serait nostalgique, ou impatient d’entamer une nouvelle vie – et bien, rien de tel ! Le maître d’école cache bien son jeu, mais ses pensées tournent en réalité autour d’une idée fixe : se venger des mouflets tous plus épouvantables les uns que les autres qui se sont succédé sur les bancs de sa classe au fil des décennies. Ils lui en ont fait voir de toutes les couleurs ? La revanche minutieusement imaginée par Poutifard, aidé de son indéfectible maman, pourrait bien être à la hauteur…

Jean-Claude Mourlevat a sauvé notre samedi dernier, alors que les embouteillages auraient pu nous rendre fous. Notre trajet de retour de vacances menaçait de prendre quelques heures de plus ? Qu’à cela ne tienne, dans les situations désespérées, il y a toujours la possibilité d’écouter un livre lu – et tant qu’à faire, l’un des romans de cet auteur que nous avions la chance de ne pas connaître !

Nous avons été bien inspirés d’opter pour La troisième vengeance de Robert Poutifard, lu par l’auteur lui-même. Le récit nous a immédiatement pris de court (voir les premières lignes ci-dessous), avec l’improbable duo que forment Poutifard et sa mère qui, à 88 ans, n’est plus aussi alerte mais aime toujours autant se régaler d’un bon steak de cheval et est littéralement galvanisée par la vengeance de son fils qu’elle soutient envers et contre tous. Il nous a ensuite tenus en haleine jusqu’à l’arrivée à la maison, alternant entre souvenirs des farces les plus abominables de la carrière de l’instituteur et l’exécution de chaque étape de ses incroyables représailles.

L’histoire est à la fois drôle et féroce, ravissant l’enfant qui persiste au fond de chaque lecteur, un peu à la manière de Roald Dahl. Particulièrement pour notre famille qui n’a pas toujours eu des expériences positives avec l’école, je dois avouer que cela fait du bien de rire à gorge déployée des péripéties de cet instituteur et de ses (anciens) élèves, tous parfaitement croqués avec une plume trempée dans le vitriol. Jean-Claude Mourlevat nous délecte de cette vendetta outrancière, redoublant d’imagination pour concevoir des mauvais tours digne des Deux gredins. Cela dit, l’équilibre est savamment dosé, le récit ne versant jamais dans la surenchère et restant dans un registre ironique jubilatoire.

La fin vient d’ailleurs adoucir le ton et saupoudrer le tout d’une pincée de tendresse. Elle a un peu fait débat parmi nous. Certains membres de la famille auraient trouvé plus plausible que Poutifard reste l’indécrottable misanthrope qu’il a toujours été ! Pour ma part, j’ai aimé que la conclusion du récit suggère qu’il n’est jamais trop tard pour décider de changer de perspective, pour décider de voir le bon côté des personnes et surtout pour être heureux.

Une lecture hilarante, parfaite pour faire le plein d’énergie avant la rentrée !

Et voilà que les garçons exigent de faire une pause dans notre lecture à voix haute du moment pour relire La Ballade de Cornebique et que résonne notre appartement de leurs rires de ce soir. Jean-Claude Mourlevat est décidément un grand conteur.

Extrait

« Le 29 juin 1999 à 16h45, on donna une fête bien sympathique dans la salle des maîtres de la vieille école des Tilleuls. Robert Poutifard, maître des CM1, prenait sa retraite et ses collègues tinrent absolument à lui offrir un pot et un cadeau d’adieu.
Le premier à prendre la parole fut le directeur, M. Gendre, un petit homme sec et sévère. Il tapa dans ses mains pour obtenir le silence et commença ainsi:
– Cher Robert, permettez que je vous appelle Robert, votre nom restera à jamais lié à notre école puisque vous y avez passé… trente-sept années scolaires !
En effet, murmura Poutifard entre ses dents afin que personne ne puisse l’entendre, trente-sept années de cauchemar
– Vous n’avez jamais songé à partir, jamais songé à nous quitter…
Oh si ! Tous les soirs, figurez-vous, tous les soirs depuis trente-sept ans…
– Les anciens de l’établissement se rappellent encore le jeune enseignant dynamique et novateur qui, dès son arrivée…
– … avait envie de repartir, acheva muettement Poutifard.
– A vos qualités de pédagogue, vous avez su adjoindre…
Déjà, Robert Poutifard n’entendait plus. Il arborait un sourire de circonstance et tâchait de faire bonne figure, mais sa tête était ailleurs et son regard s’enfuyait malgré lui vers le grand tilleul qui bruissait dans la cour de récréation, derrière la fenêtre ouverte.
Plus qu’une heure, se disait-il. Plus que soixante petites minutes et nous y serons…
Il sursauta presque quand les applaudissements éclatèrent. Le directeur achevait son discours:
– … aussi je l’avoue avec un peu d’émotion: vous nous manquerez, Robert. Et vous manquerez aux enfants…
Mais je n’ai pas du tout l’intention de les abandonner ! commenta Poutifard en silence.
Deux fillettes de CM1 s’avancèrent alors vers lui. La première lui remit un bouquet de fleurs presque aussi gros qu’elle.
– Je te remercie, il est magnifique ! déclara Poutifard, je passe justement devant la benne à ordure en rentrant à la maison…
La seconde lut avec application un compliment préparé par la classe:
– Il nous a appris les mathématiques, l’orthographe et la botanique, toujours patient, toujours gentil…
… il a failli mourir d’ennui ! compléta Poutifard.
– … il nous a consacré sa vie, dit la petite. Monsieur Poutifard, merci beaucoup d’avoir tant travaillé pour nous. Même si passent mille années, nous ne vous oublierons jamais.
– Oh mais c’est charmant ! s’exclama le directeur. Tout à fait charmant !
Toutes les personnes présentes applaudirent la fillette ravie qui exécuta une gracieuse révérence.
Moi non plus je ne vous oublierai jamais, songea Poutifard. Faites-moi confiance… »

Les Croques, tome 2 – Oiseaux de malheur, de Léa Mazé (Éditions de la Gouttière, 2019)

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Notre foyer est en effervescence. Une agitation turbulente s’est emparée de toute la famille ces derniers jours. Que se passe-t-il ? Vous devriez le savoir ! Le deuxième tome de la bande-dessinée Les Croques, dont le final du tome 1 nous avait laissés littéralement suspendus aux péripéties de Céline et Colin, vient ENFIN de sortir ! Mettant ainsi (provisoirement…) un terme à de longs mois d’attente et d’angoisse. Comment les jumeaux vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont fourrés ? Parviendront-ils enfin à se faire entendre et prendre au sérieux par les adultes ? Ne serait-il pas plus prudent de mettre plutôt un terme à leur enquête ?

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Cette parution a d’abord été l’occasion de relire le premier tome dont nous avions tant apprécié l’originalité d’un positionnement à la croisée entre drame, enquête et histoire d’horreur, la qualité de l’intrigue, le décor macabre et l’univers graphique tout en clair-obscur faisant la part belle aux couleurs automnales. Nous avions énormément aimé les personnages principaux, leur côté décalé, leur détresse et leur belle complicité.

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Toutes ces qualités se confirment ici. Le tome 2 brille notamment par un récit rythmé et parfaitement maîtrisé qui entremêle et poursuit habilement l’ensemble des fils narratifs du premier tome jusqu’à un final stupéfiant. Nous pensions que la tension était à son comble ? Léa Mazé monte ici encore d’un cran ! Ce deuxième volet est plus sombre encore que le premier. Les couleurs s’en ressentent. Des ombres menaçantes se rapprochent de Céline et Colin qui ne trouvent guère de réconfort dans une famille minée par l’incompréhension, les malentendus et le manque de confiance. L’imagination débordante, la fantaisie et la complicité des jumeaux n’en semblent que décuplées, comme d’ailleurs leur obstination féroce à faire la vérité.

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Nous avons eu un vrai coup de cœur familial pour le travail graphique de Léa Mazé, dont le trait est tout à la fois incisif, sensible et tendre.

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Voilà, en somme, de quoi confirmer le statut particulier de cette série parmi nos bandes-dessinées favorites. Mais voilà : il va falloir maintenant se résoudre à échanger nos conjectures en famille tout en attendant avec fébrilité… le troisième et dernier tome des Croques !

À recommander absolument à toutes celles et ceux qui aiment frissonner.

L’avis de Linda est par ici !

Lu en octobre 2019 – Éditions de la Gouttière, 13,70€

Chaque jour Dracula (de Loïc Clément et Clément Lefèvre, 2018)

chaqueJourDracula-1.jpgLe monde des cours de récréation peut être impitoyable ! Il suffit parfois d’être un peu différent pour être rejeté et ce type de mécanisme d’exclusion reste malheureusement fréquent… La bonne idée consiste ici à évoquer ce problème à travers l’histoire d’un personnage fictionnel inattendu dans le rôle de la victime, puisqu’il s’agit de Dracula lui-même ! Car on apprend qu’avant de devenir le terrifiant vampire que nous connaissons tous, il a été « un enfant (presque) comme les autres », certes un peu plus pâle, frêle et introverti, avec des yeux plus rouges et des dents plus longues, mais aussi sensible que n’importe quel autre élève… Comment sortir de son statut de souffre-douleur et retrouver confiance ?

Cette BD est bourrée de qualités : l’intrigue est bien construite et elle se lit d’une traite. Les dessins sont très réussis : ils ont un charme enfantin, empreint de douceur et de sensibilité, avec des personnages très expressifs et des jeux intéressants sur les contrastes entre la lumière éclatante de l’école et la douce pénombre du château où se réfugie Dracula. Le texte est percutant, avec des jeux de mots bien sentis et, bien entendu, de multiples allusions au roman de Bram Stoker et à ses différentes adaptations !

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Antoine et Hugo sont pleinement entrés dans l’histoire et ont été très touchés par la souffrance du jeune Dracula. Il me semble que cette fable est assez universelle dans la mesure où la plupart des enfants sont potentiellement la cible ou le témoin de phénomènes d’exclusion d’individus perçus, d’une manière ou d’une autre, comme différents. Cette BD offre, outre un excellent moment de lecture, un support pertinent pour parler avec eux des manières de répondre aux formes d’intolérance et de harcèlement – et, plus généralement, de prendre conscience de ses qualités même si on a parfois l’impression d’être à part…

L’avis de Bouma, c’est par là!

 

Lu en février 2019 – Delcourt Jeunesse, 10,95 €

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Caïus et le gladiateur, de Henry Winterfeld (1969 pour l’édition originale en allemand, traduction française de 2001)

Lu à haute voix en juillet 2018

Quel plaisir de retrouver la sympathique bande d’élèves dont nous avions fait la connaissance au printemps, en lisant L’affaire Caïus! Si Henry Winterfeld a publié ce second volet de leurs aventures seulement seize ans plus tard, nos jeunes héros n’ont pas changé d’un poil et leurs idées et leurs dialogues sont toujours aussi réjouissants.

Pleins de bonne volonté, les garçons ont décidé d’offrir un esclave prénommé Udo à leur maître Xanthos. Ils sont loin d’imaginer que cette initiative les conduira dans des aventures aussi périlleuses qu’invraisemblables ! Pourquoi le marchand d’esclaves a-t-il mis la clé sous la porte pour s’enfuir précipitamment ? Qui est le terrifiant gladiateur borgne qui est à leurs trousses ? Quelle est la nature du complot terrible qui semble se tramer à Rome ? L’enquête menée par les garçons et leur maître les conduira dans le dédale des rues de Rome, au cimetière, sur un navire égyptien et même dans la fosse aux lions de l’arène !

On retrouve ici tous les ingrédients qui nous ont fait aimer le premier volet des aventures de Caïus : une intrigue palpitante, plusieurs bonnes frayeurs, des héros attachants et souvent hilarants (avec une mention spéciale pour l’imagination débordante et la verve d’Antoine et l’ironie de Xanthos !). Le roman offre aussi une immersion dans la Rome antique, sans que l’on ait une seule seconde l’impression de lire un ouvrage « pédagogique ». On se passionne tellement pour la chasse à l’assassin menée par les élèves que l’on remarque à peine qu’on apprend plein de choses sur la conquête des Gaules, la vie politique de Rome, ses relations avec l’Egypte, le commerce et l’emploi d’esclaves, et surtout la vie dans les arènes de gladiateurs. Cette lecture à voix haute a nourri des échanges très riches sur l’histoire de Rome, le tout dans une joyeuse bonne humeur alimentée par les frasques des jeunes héros. Elle ravira les amateurs de mythologies grecque et romaine qui sont sans cesse évoquées à travers les expressions et les exclamations des personnages.

Un roman que nous recommandons donc chaudement, même si la résolution finale m’a semblé un peu rapide… Quel dommage que le troisième tome des aventures de Caïus n’ait pas été traduit à ce jour !

Extrait

« – Dès le début, j’étais contre cette idée de t’offrir un esclave, maître Xanthos.
Il rayonnait de fierté.
– Et bien, Antoine, quel plaisir d’entendre pour une fois une parole sensée sortir de ta bouche.
Antoine poursuivit avec enthousiasme :
– Moi, je voulais t’offrir un lion. »

Livre de Poche Jeunesse, 5,90€

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L’affaire Caïus, de Henry Winterfeld (1953 pour l’édition originale en allemand, traduction française de 2001)

Lu à haute voix en mai 2018

« Caïus est un âne ». La formule gravée par le jeune Rufus, élève de l’école Xanthos, sur une tablette de cire aurait pu rester une blague potache si une inscription identique n’avait pas été tracée le lendemain sur le temple de Minerve. Les soupçons se tournent naturellement vers Rufus, mais celui-ci clame son innocence. Ses camarades de classe mènent l’enquête à travers Rome : qui a osé commettre un tel sacrilège ? Pourquoi en vouloir à Caïus, fils d’un influent sénateur ? Rufus est-il coupable ou victime ?

Nous avons tous adoré ce roman pour plusieurs raisons : avant tout, l’intrigue très bien construite qui nous tient en haleine de la première à la dernière page du roman. Les chapitres sont découpés pour maintenir le suspense à son paroxysme : nous avons littéralement dévoré ce livre qui a inspiré à Antoine et à Hugo une bonne dose de frisson et s’est avéré complètement addictif.

Ensuite, ce roman nous plonge dans la Rome antique et permet d’apprendre plein de choses tout en restant très accessible à de jeunes lecteurs, avec ses 250 pages organisées en chapitres assez courts. Des bains de Diane au forum, en passant par le cirque, les temples, le Palais impérial, l’école et les différentes collines de Rome, le livre nous conduit à travers la ville et nous fait découvrir le quotidien des Romains du 1er siècle après Jésus-Christ. En toile de fond évoluent patriciens, sénateurs, consul, militaires et magistrats, mais aussi esclaves, précepteurs, rédacteurs des nouvelles, artisans et galériens. Il est question de conquête des Gaules, d’histoire, de mythologie, de superstitions et de politique. De petites notes de bas de page expliquent très simplement les termes techniques et historiques.

Malgré ce contexte historique très présent, les enfants se sont très facilement identifiés aux jeunes héros de l’histoire qui pourraient finalement être les écoliers de n’importe quelle classe. Ils ont, en particulier, beaucoup ri des élucubrations d’Antoine que son imagination fertile lui inspire en toute situation…

Enfin, les raisonnements et les hypothèses développés par la fine équipe à partir des indices rencontrés permettent de façon très ludique de s’associer à l’enquête – Antoine et Hugo s’en sont donné à cœur joie… L’affaire Caïus nous semble donc offrir donc une excellente première initiation au genre policier !

Par ici pour voir ce que je dis du tome suivant de cette série !

Extraits

« Ils commençaient à trouver bizarre l’absence de leur maître, et les propos d’Antoine n’étaient pas faits pour les rassurer.
– Et pour quelle raison crois-tu que Lukos aurait pu le tuer ? lui demanda sèchement Mucius.
– Oh ! Pour une raison bien simple, répondit Antoine. C’est parce que le bruit de l’école dérange Lukos pendant ses consultations.
– Le mobile du crime me semble insuffisant ! objecta Jules en prenant la voix de son père, un juge réputé.
Antoine haussa les épaules.
– Eh bien, il ne l’a pas tué, dit-il. Il l’a métamorphosé en cochon, ce qui revient au même.
Malgré leur inquiétude, les élèves ne purent s’empêcher de rire. Mais Jules insista.
– Si Xantippe était transformé en cochon, dit-il, nous l’entendrions grogner à côté !
– Pas forcément, dit Antoine. Lukos a pu le métamorphoser en cochon muet.
– Ça n’existe pas !
Il se disputèrent alors pour savoir s’il y avait ou non des cochons muets. Publius allait intervenir dans la discussion lorsque ses yeux tombèrent sur le mur, derrière le pupitre de Xantippe, et il s’écria :
– Tiens ! La tablette a disparu ! ».

« Les jeunes garçons furent impressionnés par l’accent de sincérité de Rufus. Jusqu’à présent, ils avaient eu la conviction que leur ami était l’auteur de l’inscription, et l’idée que ce pût être quelqu’un d’autre ne les avait même pas effleurés.
– Jure-le ! ordonna Mucius.
– Je le jure ! dit Rufus d’une voix ferme et en levant la main droite.
Mucius se retourna alors et considéra ses compagnons d’un œil soupçonneux.
– Ne serait-ce pas l’un de vous ? demanda-t-il sur un ton menaçant.
– En tout cas, ce n’est pas moi ! répliqua Publius en prenant un air offensé.
– Moi, reprit Rufus, j’ai si souvent répété à Caïus qu’il était un âne, que je n’éprouve pas le besoin de l’écrire encore sur les murs. »

« Un homme riche doit commettre ses crimes lui-même, s’il veut dormir tranquille. »

Livre de Poche Jeunesse (Hachette), 5,90€

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Le mystérieux cercle Benedict, de Trenton Lee Stewart (2007 pour l’édition originale en anglais, 2013 pour la traduction française)

Lu en décembre 2017

Orphelin et surdoué, Reynie souffre de la solitude et des persécutions des autres élèves et passe le plus clair de son temps dans la bibliothèque ou à lire le journal. C’est ainsi qu’un beau jour, il tombe sur une annonce mystérieuse : « TU ES UN ENFANT ? TU POSSÈDES DES APTITUDES EXCEPTIONNELLES ? TU SOUHAITES VIVRE UNE EXPÉRIENCE UNIQUE ? ». Intrigué par cette l’opportunité de cette « expérience unique », Reynie décide de se présenter à l’examen organisé le week-end suivant. Il est loin de se douter du caractère pour le moins déroutant des épreuves et des rencontres extraordinaires auxquelles elles le mèneront. Il s’agit pourtant de contribuer à une mission dangereuse qui fera des jeunes recrues de véritables agents secrets infiltrés dans la pension dirigée par un scientifique sur le point d’utiliser toutes ses redoutables connaissances en ingénierie et en neurosciences pour prendre le pouvoir. L’amitié, l’intelligence, l’ingéniosité et la solidarité des enfants seront-elles suffisantes pour mettre un coup d’arrêt à cette vaste entreprise de manipulation ?

Nous n’avons fait qu’une bouchée de ce roman de 630 pages qui s’est révélé très addictif, grâce à son intrigue très bien construite et au découpage savant des chapitres pour donner irrésistiblement envie de poursuivre la lecture. À la faveur des vacances de Noël, nous avons largement prolongé la demi-heure quotidienne de lecture !

Au-delà de ce récit palpitant, Le mystérieux cercle Benedict a séduit toute la famille par ses personnages hauts en couleur et par les multiples énigmes et messages codés intégrés dans l’histoire de façon à nous donner la possibilité, très ludique, de chercher à les résoudre en même temps que les enfants. Mais surtout, les péripéties de Reynie et ses amis, permettent à Trenton Lee Stewart de nous interroger, un peu à la manière de J.K. Rowling dans Harry Potter, sur des questions passionnantes : tolérance vis-à-vis des différences, importance du sens critique et de la réflexivité, instrumentalisations politiques des peurs et des avancées scientifiques, résistance et dilemmes éthiques face aux manipulations, rôle de l’école, mémoire et amnésie, fondement des liens familiaux… L’auteur maîtrise parfaitement l’équilibre entre ces problèmes angoissants et la dose d’humour et de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les jeunes et courageux héros qui finissent par triompher des complots des adultes.

« Reynie s’attendait à ce qu’elle se présente, mais au lieu de cela, elle se contenta d’essuyer quelques miettes de gâteau sur sa bouche.
– Tu voulais me demander quelque chose ? reprit-elle.
– Oh oui. Est-ce que je pourrais téléphoner à ma tutrice, Miss Perumal, s’il vous plaît ? Personne ne sait où je me trouve, et je crains qu’elle ne s’inquiète.
– C’est très délicat de ta part, Reynard, mais rassure-toi : nous avons déjà prévenu Miss Perumal. Tu n’as donc plus à t’en préoccuper.
La femme-crayon s’apprêtait de nouveau à partir.
– Madame ? Excusez-moi, madame ?
Elle s’arrêta.
– Oui. Qu’y-a-t-il encore, Reynard ?
– Pardonnez-moi de vous demander cela, madame, je ne le ferais pas si ce n’était pas très important pour moi… c’est que… vous ne seriez pas en train de me mentir, par hasard ? »

« Les enfants embrassèrent du regard leur nouvelle école. Les bâtiments de pierre grise de la Pension se ressemblaient tant, et ils étaient si proches les uns des autres, qu’il était difficile d’affirmer avec certitude où finissait l’un et où commençait le suivant. Ils étaient disposés en une sorte de U tout autour de la grand-Place pavée, et reliés par des chemins et des escaliers de pierre. Sous cet angle, avec la tour qui se dressait juste derrière la résidence, l’ensemble donnait moins l’impression d’une école que d’une forteresse. »

« À vous entendre, on dirait qu’il n’y a aucune règle ici, remarqua Sticky.
– C’est vrai, George, répondit Jillson. Pratiquement aucune. Vous pouvez vous habiller comme vous voulez, pourvu que vous ayez un pantalon, une chemise et des chaussures. Vous pouvez faire votre toilette aussi souvent que vous voulez, ou jamais, du moment que vous êtes propres pour aller en classe. Vous pouvez manger ce que vous voulez, et quand vous voulez, durant les heures d’ouverture du réfectoire. Le soir, vous pouvez éteindre aussi tard que vous voulez avant dix heures. Et vous pouvez vous promener où vous voulez dans l’enceinte de la Pension, tant que vous ne quittez pas les allées et les couloirs à bande jaune.
– À vrai dire, intervint Reynie, tout cela ressemble beaucoup à un règlement.
Jackson le foudroya de ses yeux de glace.
– Comme c’est ton premier jour ici, Reynard, je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, mais c’est une des lois de l’existence que tu apprendras à la Pension : bien des choses qui ressemblent à des règles n’en sont pas, et on a toujours l’impression qu’il y a plus de règles qu’il n’en existe en réalité.
– Ça fait donc deux lois que j’apprendrai, observa Reynie.
– C’est exactement ce que j’essaie de t’expliquer. »

Livre de poche, 7,90€

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