Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry (Albin Michel, 2020)

« Peintre animalière ? Pas question ! Qui achèterait le portrait d’une vache ou d’un cochon ? Non, non, tu ferais mieux de t’atteler à la peinture d’histoire. Des rois et des reines, des saintes et des saints, des dieux romains et des déesses grecques. »

Quel plaisir de découvrir Rosa Bonheur dont j’avais à peine entendu parler jusqu’à présent ! Une femme qui aurait toute sa place parmi Les Culottées de Pénélope Bagieu : née à l’aube du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit d’étudier aux beaux-arts et avaient surtout vocation à se marier, non seulement elle s’obstina à devenir peintre, mais elle opta, complètement à contre-courant des canons de son époque, pour la peinture animalière. Et obtint tous les honneurs.

Autant le dire d’emblée, je suis assez réticente vis-à-vis du genre de la bibliographie romancée au cœur de cette « collection qui rend hommage à des personnalités au destin exceptionnel ». J’avais d’ailleurs été un peu déçue par un autre roman de cette collection consacré à Katherine Johnson. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’interroger constamment sur ce qui est historiquement établi, et ce qui est projeté par l’auteur.e. L’exercice est difficile et a probablement quelque chose de bridant. La plume et les dialogues m’emportent moins que dans d’autres textes inspirés par des faits réels, mais assumés comme fictionnels, comme par exemple le magnifique Miss Charity de Marie-Aude Murail.

Cela dit, j’ai fini ici par me laisser fasciner par cette femme hors du commun qui vécut à une époque passionnante peu abordée en littérature jeunesse (cette lecture m’a fait repenser à cet égard au roman de Mario Vargas Llosa Le paradis un peu plus loin et le personnage de Flora Tristan, autre pionière du féminisme qui vécut à peu près à la même époque). Natacha Henry restitue, en toile de fond, le bouillonnement social, politique et artistique du milieu du 19ème siècle. On découvre le Paris de la monarchie de Juillet, du Louvre et des Jardins des Plantes aux abattoirs. J’ai été intéressée par le parcours d’initiation de Rosa à la peinture, les expériences et réflexions qui contribuent à sublimer son art de représenter les animaux. Des passages qui donnent follement envie d’aller voir ses tableaux qui m’ont touchée par la tendresse du regard posé sur nos amies les bêtes.

Mais surtout, le chemin parcouru par Rosa Bonheur montre avec force le courage nécessaire pour conquérir de nouveaux droits et les enjeux de l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine. On saisit l’importance de l’amour et du soutien de son entourage, avant tout celui de Nathalie Micas, mais celui d’un père en avance sur son temps. On mesure aussi l’ampleur des conquêtes des deux derniers siècles, même s’il reste encore beaucoup à faire.

Une lecture plaisante et inspirante qui donne envie de trouver sa voie en dehors des carcans !

Extraits

« L’un des arguments avancés pour interdire aux jeunes filles l’accès de l’École des beaux-arts était que l’on y dessinait des modèles nus. Laisser une demoiselle admirer un mâle dévêtu ? Hors de question. Pourtant, Rosa se fichait bien de pareille trivialité. En véritable artiste, seule la matière l’intéressait. »

« Raimond Bonheur leur enseigna aussi que les couleurs transparentes, associées à de l’huile grasse, formaient un glacis. Qu’il fallait toujours placer les tons sombres, les ombres, avant les teintes claires. Que la patience était mère de sûreté aussi, que respecter le temps de s’échange était absolument primordial. Et ce temps, justement, dépendait des couleurs. Certaines séchaient en deux jours ; à d’autres, comme la laque de garance, il fallait près d’une semaine. Ensuite seulement, viendrait la couche de vernis.

Rêveuse, Rosa guignait les flacons de pigments en poudre. Leurs étiquettes étaient si prometteuses ! Bleu de cobalt, rouge d’Inde, terre de Sienne, vermillon de Chine, jaune de cadmium, noir d’ivoire… »

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14€

Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2015)

En refermant le premier tome de cette série, je savais que je ne tarderais pas à lire la suite (pour sa part, Antoine qui n’a pas l’habitude de faire les choses à moitié, a lu les quatre tomes d’une seule foulée !). Il faut dire que Les fiancés de l’hiver était prometteur, tant pour son univers que pour son héroïne attachante, contrainte de quitter sa famille pour épouser un inconnu et vivre à la capitale. Les dernières pages laissaient de nombreuse questions en suspens : quelle place Ophélie pourrait-elle conquérir dans le maelström d’intrigues et d’illusions qui traverse la Cour ? De quelles protections pourrait-elle bénéficier pour survivre? En apprendrions-nous plus sur les conditions dans lesquelles le monde a jadis volé en éclats ? Le livre du seigneur Farouk livrerait-il les révélations attendues à cet égard ?

Ce deuxième tome parvient parfaitement à développer ces différents fils d’intrigue tout en ménageant le suspense, donnant à l’histoire des airs d’enquête policière. Les rebondissements se multiplient : Ophélie, nommée vice-conteuse, va devoir trouver, telle Shéhérazade, des histoires à même de divertir Farouk. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’elle reçoit des lettres de menace et que d’influentes personnalités se mettent à disparaître à la Cour, à l’approche du mariage, mais aussi de procès et d’assemblées très politiques. Face à ces épreuves, l’enjeu de décrypter le monde de la Citacielle et surtout de savoir à qui faire confiance est plus crucial que jamais…

Plus encore que dans le tome 1, j’ai été très impressionnée par la maîtrise avec laquelle Christelle Dabos construit sa saga, étoffant son univers de façon très inventive avec des éléments qui s’avèrent (parfois beaucoup plus tard) essentiels pour l’intrigue. La réflexion menée en toile de fond sur les ressorts du pouvoir et de l’émancipation, et notamment sur le rôle de la mémoire, de la coercition, des traditions et du divin, est passionnante et inspirante.

Tout cela pour dire que je n’ai pas vu ces 500 pages passer. La littérature de l’imaginaire à son meilleur !

Lu en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 19€ (9,50€ au format Poche)

Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité, par Myriam Daguzan Bernier, illustrations de Cécile Gariépy (Éditions du Ricochet, 2020)

La découverte de la sexualité cristallise bien des questionnements, que ce soit chez les ados ou chez leurs parents. Il semble qu’elle se fasse de plus en plus tôt, notamment en raison des pubertés plus précoces, de la sexualisation de la pop culture, de l’actualité sociale et politique, des informations (et de la pornographie) plus facilement accessibles sur Internet. Dans notre région allemande, la première séance d’information scolaire en la matière a lieu en classe de CM1 et j’ai été surprise par son niveau de détail. Bref, on a beau trouver que ses enfants sont encore jeunes et être vigilante quand il s’agit de les préserver des contenus non adaptés à leur âge, la question se pose tôt ou tard. Et elle est incontournable. Répondre aux interrogations, accompagner, rassurer, sensibiliser aux risques, aux discriminations genrées et au consentement, mais aussi montrer que la sexualité n’est pas un tabou mais quelque chose de naturel et de positif : l’enjeu de trouver les bons mots n’est pas des moindres !

Le dictionnaire bienveillant de la sexualité paru cette année est un allié de poids pour négocier ce tournant. Sur un ton naturel et factuel, à la fois simple et précis, qui instaure immédiatement la confiance, il informe sans détour et déconstruit les idées reçues avec bienveillance, comme son titre le promet. Les informations et définitions sont complétées, de façon très vivante par des témoignages, des lectures pour approfondir et des références littéraires, cinématographiques et artistiques.

La sexualité est abordée de manière très large, avec notamment des informations détaillées sur les questions de genre, la nudité, les normes de beauté, l’alcool et les questions qu’il pose du point de vue du consentement, ou encore la première visite chez le gynécologue. En somme, c’est plutôt des « sexualités », déclinées au pluriel (à l’image de la rubrique « Première(s) fois »), qu’il s’agit, dans un cadre très inclusif permettant de s’accepter tel que l’on est, par delà les normes et prescriptions. Alors certes, certaines rubriques pourraient sembler un peu « niche » – si vous ne savez pas ce qu’est l’alexithymie, ou un « gris sexuel », vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Mais en même temps, même si on ne pense pas être personnellement concerné(e), cela contribue à élargir son horizon et peut par exemple éviter un jour de heurter quelqu’un. Et surtout, ce livre n’a pas forcément vocation à être lu de la première à la dernière page : sa construction par entrées alphabétiques, puisqu’il s’agit d’un dictionnaire, permet de cibler les réponses aux questions du moment, ou de le feuilleter en s’arrêtant sur les sujets qui nous parlent.

Ce n’est donc pas un livre que nous lirons de bout en bout à voix haute, mais je me réjouis que cet ouvrage indispensable figure en évidence sur une étagère de notre bibliothèque.

Bravo et merci à l’autrice, à l’illustratrice et aux éditions du Ricochet pour cette saine lecture !

Lu en septembre 2020 – Éditions du Ricochet, 22€

Aya de Yopougon, tome 1, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, 2005)

Aya de Yopougon__couv

Abidjan, quartier de Yopougon, 1978. De jour comme de nuit, les rues débordent de vie : gamins, poules, hommes d’affaires, cousins, marchands, ménagères, frimeurs, fêtards enivrés et amoureux tourbillonnent, se croisent et se bousculent. Et surtout, il y a des filles, à l’aube de l’âge adulte, qui ont soif de liberté et qui ne manquent pas d’idées pour se jouer de leurs envahissants patriarches.

« Oui, tu fais comme si tu pouvais aller loin dans les études.
– Oui Kêh ! Je ne veux pas finir en séries « C », moi.
– C’est quoi « séries C », même ?
– Coiffure, couture et chasse au mari.
– Ah ! Ah ! Ah ! »

Les dialogues sont savoureux, l’histoire prenante comme un sitcom. On s’attache aux personnages qui dansent, flirtent, s’entraident, se brouillent pour mieux se réconcilier. Tout cela est raconté, avec un mélange désarmant d’humour et de lucidité, par Aya – dix-neuf ans de clairvoyance, de charme et de volonté à tracer sa route comme elle l’entend. Tout en respectant les choix différents que font ses deux meilleures amies.

Aya_extrait 1

Marguerite Abouet, qui s’est inspirée de ses souvenirs de jeunesse à Abidjan, nous livre un témoignage coloré d’un quartier populaire et d’une époque. On s’y croirait. J’ai beaucoup aimé aussi le trait vivant et expressif, porté par une palette de chaudes couleurs. Clément Oubrerie insuffle aux personnages comme aux décors une touche d’ironie toujours empreinte de tendresse qui répond parfaitement aux mots de l’autrice. Ensemble, ils produisent une BD joyeuse et divertissante dont je ne suis pas surprise qu’elle ait connu un tel succès, dans le monde francophone et bien au-delà !

Merci beaucoup à Sophie pour cette découverte.

Lu en juillet 2020 – Folio, 7,51€

Aya de Yopougon__couv