Le dernier songe de Lord Scriven (d’Eric Senabre, 2016)

Personnage improbable à la confluence entre Sherlock Holmes et Sigmund Freud, Arjuna Banerjee est un personnage aussi inattendu que fascinant : sa méthode d’enquête inspirée de savoirs anciens importés d’Orient lui permet de résoudre les énigmes les plus inextricables, mais semble pour le moins « inhabituelle » aux esprits cartésiens. C’est en rêvant, puis en se livrant à une interprétation digne de Freud, que les causalités lui apparaissent ! Banerjee est assisté dans ses enquêtes par Christopher Carandini, un ancien journaliste aux capacités de déduction toutes complémentaires – qui est aussi le narrateur du roman. Aucun problème ne semble pouvoir résister à ce duo de choc, jusqu’à ce qu’ils soient chargés de tirer au clair la stupéfiante affaire de la mort, à huis clos, de Lord Scriven.

« Monsieur Banerjee, on m’a dit le plus grand bien de vous, commença-t-il. Je pense que vous êtes l’homme de la situation.
– J’espère ne pas vous décevoir. Puis-je savoir ce qui vous amène?
– Bien sûr. Je voudrais savoir qui m’a assassiné. »

Après avoir dévoré Sublutetia, nous avons retrouvé avec beaucoup de plaisir la belle écriture d’Éric Senabre dans ce roman particulièrement riche. Il y a quelques mois, j’expliquais comment Antoine et Hugo s’étaient passionnés pour Le chien des Baskerville, mais tout en butant sur plusieurs types d’obstacles liés à l’écriture de Conan Doyle et à des difficultés à se repérer dans l’Angleterre victorienne. Le dernier songe de Lord Scriven parvient à nous entraîner des quartiers londoniens au manoir des Scriven et aux couloirs d’entreprises industrielles douteuses, sans perdre ses jeunes lecteurs. En toile de fond de l’intrigue principale, l’auteur évoque avec brio les clivages sociaux, l’importance et la difficulté d’un journalisme indépendant, la collusion entre intérêts politiques et économiques.

Le ton ironique de Christopher et le choc entre sa rationalité et les méthodes intuitives de Banerjee sont très drôles et les dialogues particulièrement réussis. Mais pas seulement : l’énigme est captivante et les garçons se sont pris au jeu du détective en multipliant les hypothèses au fil de la lecture. Comme nous refermions le livre, Hugo a souligné à quel point il est intéressant de suivre pas à pas comment Banerjee transpose les éléments de l’enquête dans ses rêves et parvient ensuite à les interpréter. On apprend aussi peu à peu à connaître la personnalité et l’histoire des enquêteurs qui restent cependant largement empreintes de mystère à la fin du roman. De quoi donner envie d’en savoir plus en poursuivant la lecture avec le deuxième tome (Le vallon du sommeil sans fin) qui vient de paraître !

Extraits 

« Il portait un trois-pièces cintré, coupé à la perfection, avec de délicates rayures beiges et une pochette blanche dans la poche avant. Son col de chemise était défait, et n’accueillait aucune cravate. On aurait pu considérer séparément ses pommettes, son nez, ses lèvres ou son menton, et les trouver trop fins, ou trop marqués, ou que sais-je encore ; ensemble, cependant, tous ces éléments formaient une harmonie visuelle impeccable. Sans est-ce là que réside ce qu’on appelle le charisme. Le coin extérieur de ses grands yeux noirs – si noirs, en fait, qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille – retombait très légèrement, ajoutant un peu de douceur à un regard qui, sans cela, aurait pu sembler excessivement inquisiteur. »

« Que s’est-il passé avec votre ancien assistant ?
– Il ne savait pas compter jusqu’à vingt-six, répondit Banerjee avec un sourire qui aurait fait passer La Joconde pour une hystérique. »

« Il est tout de même délicat de débuter une enquête sur la base d’un pur délire, ne pensez-vous pas ? Ce pauvre valet de pied devait adorer son maître, sa mort lui a tapé sur le ciboulot, et voilà tout.
– Qui sait, Christopher ? Mais son inquiétude, elle, n’a rien d’imaginaire. Ce qui la motive non plus. Partant de ce principe, notre enquête est tout ce qu’il y a de légitime. Je vous suggère d’ailleurs de vous y préparer dès maintenant. Je pressens que demain sera une journée chargée.
C’était là un doux euphémisme, dont j’ignorais encore la portée. »

« S’agit-il d’un chat aventureux ?
Lord Thomas s’étrangla.
– Cromwell ? Vous plaisantez ! C’est certainement lui le plus aristocrate d’entre nous tous. Je ne suis pas certain de l’avoir vu un jour mettre le museau dehors. Tout ce qu’il sait faire, c’est nous attaquer par surprise et dormir sur des coussins en soie. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,20€

le dernier songe de Lord Scriven

 

Sublutetia, tome 1: La révolte de Hutan (d’Eric Senabre, 2011)

Sublutetia fait partie de ces romans qui forcent l’admiration ! L’histoire de Nathan et de Keren est des plus improbables – disons qu’elle implique le métro de Paris, un monde souterrain insoupçonné, aussi utopique que vulnérable, une disparition inexplicable, un certain nombre de prouesses technologiques, une horde d’orangs-outans et une course contre la montre effrénée… Et pourtant, aussi incongrue que cette association d’éléments puisse paraître, chaque parcelle du roman d’Eric Senabre est crédible. Ce livre nous a happés et, pendant cette lecture, nous avons vécu au rythme des aventures palpitantes de Nathan et de Keren…

Il faut bien admettre qu’en ce mois de décembre, nous venons de découvrir in extremis ce qui nous restera en mémoire comme l’une de nos lectures les plus marquantes de l’année. Il s’agit-là d’un excellent roman d’aventures dont les rebondissements incroyables nous ont fait tour à tour trembler et vibrer. Mais ce n’est pas que ça. L’univers steampunk de Sublutetia est fascinant et animé de débats politiques passionnants. L’auteur a fait un travail impressionnant (digne du meilleur Jules Verne !) pour le rendre crédible et intelligible. Le résultat a beaucoup inspiré Antoine et Hugo qui ont pris un plaisir fou à imaginer Sublutetia, par exemple en s’efforçant de calculer à quelle distance elle se trouve de la surface de la terre ou en se prenant au jeu de l’inventif Eric Senabre en imaginant des machines à air comprimé. Les protagonistes sont travaillés, aux prises avec de vrais dilemmes, ce qui rend l’intrigue plus intéressante encore… À travers Sublutetia, Eric Senabre évoque avec beaucoup d’intelligence l’histoire de Paris, la modernité, les dérives de la technique et de la consommation, la quête de sens, mais aussi les relations entre humains et animaux. Ce roman nous a beaucoup donné à réfléchir et a suscité de multiples discussions en famille. Que demander de plus ?

Le tome 2 a été réclamé à peine ce premier volet refermé… Comme nous ne l’avons pas sous la main, nous nous sommes jetés sur Le dernier songe de Lord Scriven pour patienter !

Extrait

« Les Sublutetiens étaient habitués à vivre de peu, se consacrant au bien de la communauté plutôt qu’à leur propriété personnelle ; ce qu’ils laissaient derrière eux était, de fait, bien plus précieux que des objets. C’était une certaine idée de l’harmonie, du partage, de la vie en communauté qui, là-haut, n’existait que dans les livres. »
Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,90€ (existe également au format poche, 5,90€)
La-revolte-de-Hutan

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Comment nous sommes devenus riches avec trois dollars (de Davide Morosinotto, 2016 pour la version originale en italien, 2018 pour la traduction française)

Ce livre est un coup de cœur parmi les coups de cœur ! Les mots risquent de me manquer pour exprimer à quel point notre petite famille a adoré Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Pendant quelques jours délicieux, nous avons unanimement vibré au rythme des aventures de ses quatre jeunes héros. Il faut dire que l’auteur italien, Davide Morosinotto, a réuni les meilleurs ingrédients pour un résultat détonnant…

Avant tout, une intrigue littéralement passionnante et qui emporte le lecteur en venant le chercher à hauteur d’enfant : « L’espace d’un instant, mon cœur s’est arrêté, je le jure. Parce que j’avais exactement trouvé ce que je cherchais. L’objet parfait. Et il coûtait un peu moins que les trois dollars qu’on avait à dépenser. » Quel gosse n’a pas rêvé de tomber par hasard sur une somme d’argent à dépenser à sa guise ? Et qui ne s’est pas laissé aller à feuilleter avec envie un catalogue en savourant de s’imaginer ce qu’il pourrait choisir ? Et si, à la place du révolver tant attendu, une vieille montre détraquée venait à être livrée par erreur, qui ne réfléchirait pas à réclamer son dû – quitte à traverser tous les États-Unis pour cela ? Et voilà que les aventures de P’tit Trois, Eddy, Joju et Min s’entremêlent avec une sombre mais non moins passionnante histoire criminelle… Vous imaginerez aisément les scènes d’indignation que tout cela nous a réservées au moment de refermer le livre et de coucher les enfants !

L’originalité de ce road-trip tient également à son décor : les États-Unis du début du 20ème siècle, restitués avec beaucoup de finesse par l’auteur. Le contexte historique demeure à l’arrière-plan et ne prend à aucun instant le pas sur l’intrigue, mais cette fresque très bien documentée apporte de la profondeur au roman. Du bayou de la Louisiane natale des quatre protagonistes aux abattoirs et à la gare de Chicago, en passant par la Nouvelle Orléans, les rives du Mississippi et les grandes plaines, Antoine et Hugo ont découvert avec curiosité ces contrées dépaysantes et l’époque de la ségrégation raciale et de la fin de la révolution industrielle :

« Avant même que le bateau s’amarre, j’ai poussé un grand cri en voyant un fiacre surgir derrière les quais à toute vitesse. Sauf que ce n’était pas des chevaux qui le tiraient. C’était… une automobile. Je savais qu’il existait des engins pareils quelque part. Ces fiacres à vapeur se conduisaient comme des bateaux mais je n’aurais jamais imaginé que j’en verrais un dans ma vie. »

P’tit Trois, Eddy, Julie et Min sont des personnages hauts en couleurs – à la fois drôles dans leur insouciance enfantine, et profondément attachants eu égard à leur indéfectible solidarité et à leur courage face aux épreuves de la vie. En donnant à chacun son tour le rôle de narrateur, l’auteur joue avec humour sur les décalages entre les perceptions réciproques des enfants. Impossible de ne pas penser à Tom Sawyer et à ses amis dont les frasques avaient déjà beaucoup réjoui Antoine et Hugo. Lisez plutôt :

« Malgré tout, un vrai chef ne doit pas se mettre en avant, il doit être choisi et acclamé par son peuple.
J’ai donc attendu d’être acclamé en songeant déjà à ce que je dirais avant d’accepter, non, non, je ne suis pas à la hauteur, vous êtes trop gentils, des choses dans ce goût-là, la modestie incarnée, quoi.
Au lieu de ça, Eddie a prétendu que c’était à lui d’être le chef car il était un chaman qui savait parler aux alligators ; Joju, elle, pensait que cette mission lui revenait car elle était la plus dégourdie de la bande, et Min lui-même donnait l’impression d’avoir son mot à dire en agitant la montre.
J’ai laissé échapper un soupir. Avec des sujets pareils, un chef aurait de quoi perdre patience. Après quoi, j’ai envoyé un coup de poing dans le ventre d’Eddie. Un coup qui a failli le faire pleurer mais qui a surtout donné lieu à une bagarre en bonne et due forme. Au bout du compte, tout le monde a compris que ce serait moi le chef, fin de la discussion. »

Last but not least, le roman est très bien écrit et l’objet-livre est à couper le souffle : vintage à souhait, truffé d’extraits de dessins, de cartes géographiques et de coupures de presse si authentiques qu’on les prendrait presque pour des documents d’archives. Je ne suis pas étonnée qu’il ait fallu plus de trois ans à l’auteur pour aboutir à un si beau résultat !

Catalogue_extrait 1.jpg

catalogue_extrait 2.jpg

Je m’arrête avant d’en avoir trop dévoilé, mais vous l’aurez compris, il s’agit-là d’un roman incontournable qu’on referme avec un pincement au cœur. Un livre que l’on peut acheter les yeux fermés. Un livre du calibre de ceux qui peuvent déclencher la passion de lire chez un enfant ! Si vous doutez encore, allez donc lire ce qu’en dit Pepita

Lu à voix haute en novembre 2018 – L’école des loisirs, 18€

Célèbre catalogue_couverture

Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat

Mémoire en eaux troubles, de Joëlle Van Hee (2017)

Dans ce roman, l’autrice belge Joëlle Van Hee n’y va pas par quatre chemins pour nous parler de choses graves et universelles, mais parvient à le faire sans pathos, avec beaucoup de tendresse, d’humanité et même de l’humour !

Son protagoniste, Antonin, doit faire face à une épreuve terrible : la maladie d’Alzheimer de son grand-père, qu’il adore. Le roman évoque, à travers son regard, de façon juste et touchante la souffrance et les réactions parfois maladroites des membres de la famille, le malaise, l’appréhension et le dégoût d’Antonin en découvrant la « section spéciale » où réside son grand-père et la démence des malades – les « schmouls », comme Antonin les nomme spontanément lors de sa première visite. Son sentiment d’impuissance face à l’inéluctable déclin de cet homme qu’Antonin a toujours connu droit et fort, et qu’il admire tant. Ce livre, parce qu’il est si brut et direct, permet d’apprendre beaucoup de choses sur Alzheimer et la fin de vie.

Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de le réduire à cela : il raconte aussi et surtout la tendresse éprouvée par Antonin à l’égard de son grand-père et la manière dont il parvient à apprivoiser ses troubles – et ceux des autres résidents – et à accompagner le vieil homme le mieux possible. L’élan de cohésion familiale face à l’épreuve est restitué de façon juste et belle. J’y ai vu une belle invitation à profiter de la vie et à cultiver les liens si précieux avec ceux qui nous sont les plus chers, même lorsqu’ils ne sont plus ceux qu’ils avaient pu être.

Le roman vit aussi d’une intrigue passionnante, puisque le grand-père d’Antonin semble hanté par un secret remontant à la période tourmentée de la Seconde guerre mondiale : parviendra-t-il à se confier à son petit fils avant que ses souvenirs ne se dissipent complètement ? Et Antonin, qui souhaite de toutes ses forces pouvoir aider son grand-père à se libérer de son fardeau, a-t-il vraiment envie de connaître la vérité ?

Merci beaucoup aux éditions du Jasmin qui m’ont permis de découvrir Mémoire en eaux troubles. Il s’agit d’un livre très riche et touchant qui donne une belle leçon d’humanité. À titre personnel, j’ai toutefois été un peu dérangée par le registre de la narration : une langue très directe, souvent familière, ironique et ponctuée d’interjections et de points d’exclamation, dont j’imagine qu’elle est supposée refléter l’expression d’un adolescent écorché qui raconte son histoire à l’oral, ou même qui se confie à un journal intime (le lecteur est parfois tutoyé et pris à partie). Ce registre de langue m’a gênée pour entrer pleinement dans l’histoire, mais cela ne m’a pas empêchée d’être émue par la dernière partie du roman. Mais cela ne représente que mon expérience subjective et ne perturbera sans doute pas la lecture du cœur de cible du roman, les lecteurs qui ont l’âge d’Antonin !

Extrait

« – Tu as vu les moiseaux ? répète-t-il.

Il n’attend pas de réponse, je le sais. Il cherche seulement à attirer mon attention. Je m’approche de lui et je lui prends la main. Elle tremble toujours autant. Pauvre Papy…

Quand on est « moiseau » on n’imagine pas plonger et devenir poisson. Comment passer de l’air à l’eau sans y laisser toutes ses plumes ? Se faire poisson, c’est troquer ses ailes contre des nageoires et des écailles, c’est se glisser dans une combinaison de caoutchouc. S’enfoncer dans la mer, pénétrer dans un plasma vert où tout est mou et souple, où les bruits et les mouvements sont étouffés, où tout est lisse, où tout fuit, où tout est pris dans cette matière fluide qui te tient en suspension entre deux courants, deux lumières, deux températures. Les rayons du soleil y sombrent, les arbres y ont de longs cheveux et les vents s’y déplacent sans souffler, sans craquer mais en te faisant plier. Être poisson c’est ne plus pouvoir se débarrasser de cette seconde peau qui te colle au corps, ni ce de ce sel qui te colle aux yeux. C’est ne plus avoir de pères, ne plus jamais avoir soif, ne plus jamais tomber et se faire mal, mais couler, couler, couler, jusqu’au fond du fond du fond, sur le sable mou, dessous, et couler encore. C’est être l’épicentre d’une onde de choc qui jamais ne s’arrête de faire des vagues. C’est encaisser tous les coups, toutes les ondes de choc des autres, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Rien. Jamais. Devenir poisson, c’est se souvenir qu’on était libre quand on était oiseau. C’est le regarder, cet oiseau, et ressentir encore l’ivresse de quand on déployait les bras pour glisser sur les ailes du vent. C’est sentir le vent traverser son cœur comme quand on montait toujours plus haut, qu’on fendait l’air à plein bec et qu’on se laissait tomber, pour se redresser juste avant que le sol ne nous rattrape… Être poisson, c’est être incapable de hurler son impuissance liquide…

Je croyais pouvoir oublier mon cafard chez Papy, c’est râpé. Un mot, « moiseau », a suffi à me faire toucher le fond à ses côtés. Ses mots inventés sont si beaux. »

 

Lu en octobre 2018 – Éditions du Jasmin, 14,90€

Mémoire en eaux troubles

Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

Ronya-fille-de-brigand

Sirius, de Stéphane Servant (2017)

Sirius, c’est d’abord une couverture magnétique : deux frêles silhouettes sillonnant un paysage à la fois polaire, lunaire et apocalyptique, baigné dans une étrange lumière radioactive. Le tableau est toutefois surplombé par un ciel étoilé aussi rassurant que familier, dans lequel les amateurs d’astronomie reconnaîtront la constellation du grand chien, dont l’étoile la plus brillante n’est autre qu’Alpha Canis Majoris – également appelée Sirius… Comment ne pas être intrigué par ce décor désertique ? Se trouve-t-il sur notre planète Terre ? Pourquoi le monde semble-t-il si désolé et stérile ? Où le chemin parcouru par les deux marcheurs peut-t-il donc les mener ?

Sirius, c’est le cheminement d’Avril et de Kid, chassés de leur refuge par un passé qui ne cesse de les rattraper, dans une atmosphère de fin du monde. Sirius, c’est une rencontre extraordinaire qui préfigure d’autres rencontres, toutes plus inattendues les unes que les autres. À travers les yeux d’Avril et de Kid, on découvre un monde ravagé par l’égoïsme, le productivisme, le racisme, les guerres et les fanatismes religieux. La belle écriture brute de Stéphane Servant nous montre, ou plutôt nous fait ressentir, au plus profond de nous-mêmes, vers quel monde nous précipite la fuite en avant actuelle. Mais son tour de force est d’y parvenir en ne cessant jamais de communiquer un puissant message d’espoir. Parce que nous découvrons l’étendue du désastre à travers le regard naïf et confiant de Kid. Parce qu’il faut probablement prendre conscience de l’horreur dans laquelle les dérives humaines pourraient nous précipiter pour réaliser le caractère précieux et éphémère de ce que nous avons. Parce que la sauvagerie et l’aliénation des humains survivants sont à la mesure de la sagesse et de l’humanité magnifiques des jeunes héros du roman. Parce que quoiqu’il arrive, les étoiles offrent un repère immuable et réconfortant. Parce que le compte à rebours des chapitres qui s’égrène – 69, 68, 67… – n’est peut-être pas inéluctable.

J’ai été sincèrement époustouflée par l’écriture lumineuse de Stéphane Servant, la densité de ce roman et sa forte charge symbolique et émotionnelle !

Ma seule réserve concerne le langage de Kid qui s’exprime de plus en plus mal au fil du roman. Ces défauts d’expression pèsent sur les dialogues – c’est d’ailleurs peut-être la seule chose qui fait que l’on voit passer les presque 500 pages du livre. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que Hugo, à qui j’ai lu ce roman, s’est souvent amusé du parler de Kid qui a permis de détendre une atmosphère parfois glaçante. Hugo a appréhendé cette histoire avec le regard et l’horizon d’un garçon un peu jeune par rapport au public visé. Sans le heurter, ce roman très riche l’a beaucoup interpellé et a nourri des conversations passionnantes au fil de la lecture : sur l’histoire de la planète, les réfugiés, les liens entre humains et animaux… Et l’intrigue s’est révélée addictive, pour lui comme pour moi qui ai eu droit à de grandes séances de lamentation à l’heure d’interrompre la lecture pour aller au lit et qui ai dû prendre sur moi pour ne pas poursuivre ! Difficile de ne pas être captivés par le road-trip haletant des protagonistes, mais aussi par leur histoire qui se dévoile progressivement…

Et pourtant, Antoine s’est très vite détourné de cette lecture. Était-ce la concurrence de sa saga du moment qu’il a décidément bien du mal à abandonner pour se joindre à nous pour la lecture du soir ? Les multiples flash-backs, descriptions, parenthèses oniriques et longs dialogues qui freinent le récit d’action ? Ou peut-être un trop-plein d’émotions face à ce roman bouleversant ?

Sirius ne nous a donc pas mis tous d’accord. Mais il s’agit sans aucun doute d’un roman puissant, singulier et marquant, dont il n’est pas facile de se défaire…

 

Extraits

« Maintenant, le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »

« Autour d’eux, tout était blanc, moelleux et immaculé, calme et tranquille. La neige avait ce pouvoir-là. De réenchanter le monde, le plus cruel des mondes. Avril savait pourtant qu’il n’était pas normal qu’il neige. Depuis des mois, tout semblait déréglé. La canicule laissait place à un froid polaire, des pluies diluviennes succédaient à la sécheresse, et ce dans la même journée. Il n’y avait aucune logique. La Terre était pareille à un cheval rendu fou par un serpent. Comment était-ce possible ? Avril n’en avait aucune idée mais elle savait que les hommes étaient certainement responsables de tout cela. Autrefois, elle avait vu toutes ces catastrophes à la télé : les inondations et les coulées de boue qui emportaient des villages entiers, les tremblements de terre qui éparpillaient des villes comme des châteaux de cartes et poussaient des cohortes de réfugiés sur les routes. Les signes ne dataient pas d’aujourd’hui. Mais personne n’avait su ou voulu les lire. Pourtant, ce matin-là, le spectacle des bois emmitouflés de neige était merveilleux. »

« À quoi bon écrire quand on a le ventre vide ? À quoi bon écrire quand il n’y a personne pour lire ? »

Lu à voix haute en septembre 2018 – Rouergue, 16,50€

Sirius