Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres, 2020)

La couverture bouillonne de magie et laisse pressentir les incommensurables forces de la nature auxquelles nous allons avoir à faire. On ouvre la bande-dessinée et nous voilà transportés dans un univers de falaises, de menhirs, de vents et de flots qui ondoient comme les lignes d’un tableau de Van Gogh…

L’histoire est inspirée d’une grande légende bretonne. Le roi de Kerne prend pour femme une magicienne avec laquelle il scelle un pacte : elle fera tourner sa chance, domptera les éléments, repoussera la mer, lui offrira une cité éblouissante et une puissance incontestée. Mais quel est le prix de cette richesse décadente ? Le jour où la reine disparaît, cet ordre vacille et leurs deux filles, aussi différentes que possible, embrassent des voies radicalement opposées : d’un caractère solitaire, la première se réfugie dans la nature ; sa sœur cultive de grandes ambitions, une vie mondaine exaltante et l’amour de la magie. Sont-elles réellement libres ou leur sort est-il scellé par le pacte faustien au fondement de la Cité d’Ys ?

Cette légende inspire à Jo Rioux des graphismes sombres et envoutants. Ses illustrations sont assez particulières, mais très expressives, vives comme de furieux tourbillons (même le blanc entre les cases ondule sur certaines planches restituant des rêves ou des souvenirs). Elles font la part belle aux contrastes entre la lumière de la nature et l’obscurité des mondes marins – et des relations humaines.

« Toutes les fortunes cachent de sombres secrets. »

Cette imbrication entre éclat et noirceur est au cœur de l’histoire qui interroge les contreparties de la puissance. Le roi de Kerne, ce père insatiable et mégalomane qui ne parvient pas à tromper sa morosité en exigeant toujours plus de la magie de sa femme, est assez glaçant de ce point de vue : « chaque fois que Père lui demandait un nouvel édifice, elle semblait décliner. Ses forces se sont épuisées. Et lui réclamait sans cesse. Des jardins, des galeries de glaces, des flèches en cuivre, des chapelles. » La résonance actuelle de cette légende ancienne est évidente. On peut en effet y lire une métaphore sur l’orgueil des humains qui persistent à vouloir dompter les forces de la nature, mais aussi la soif d’accumulation qui met en péril le renouvellement des ressources naturelles. Les dilemmes des deux sœurs, tiraillées entre l’envie de vivre et la responsabilité de gouverner, sont intéressants aussi. Tout cela s’incarne de façon saisissante dans le regard tourmenté et le destin tragique de Dahut, hantée par des scrupules qu’elle est visiblement seule à supporter.

Un objet-livre superbe et une belle opportunité de découvrir la fascinante légende de la ville engloutie d’Ys.

Lu en octobre 2020 – Rue de Sèvres, 20€