La porte du voyage sans retour, de David Diop (Seuil, 2021)

La porte du voyage sans retour est le nom donné à l’île de Gorée par laquelle transitèrent des centaines de milliers d’humains vendus comme esclaves à l’époque du commerce triangulaire. N’ayant jamais entendu parler de ce lieu terrible, j’ai d’abord cru qu’il était question de la mort. Et il se trouve que l’homme que l’on rencontre en ouvrant ce roman est en train de mourir.

« Je me suis effondré sur moi-même comme un arbre rongé de l’intérieur par des termites. Il ne s’agit pas seulement de l’effondrement physique auquel tu as assisté ces derniers mois de ma vie. Bien avant que ne se rompe spontanément mon fémur, autre chose s’était brisé en moi. Je sais à quel moment précis : tu en découvriras les circonstances si tu acceptes la lecture de mes cahiers. »

Quels sont ces souvenirs que le naturaliste Michel Adanson souhaite si ardemment léguer à sa fille Aglaé ? Pourquoi ont-ils si peu à voir avec le récit de son voyage au Sénégal qu’il avait publié à son retour ? La spirale de ses souvenirs nous entraîne, dans un enchâssement de récits, toujours plus loin dans le temps et l’espace. La France du début du XIXème siècle, l’époque d’Aglaé, cède rapidement la place, dans les mots écrits par Adanson, à l’île de Goré une cinquantaine d’années plus tôt, puis l’on s’enfonce plus loin encore dans la brousse en découvrant le récit oral des faits à l’origine d’une légende, celle d’une « revenante » parvenue à échapper aux esclavagistes, mais introuvable.

« J’ai fait ce voyage au Sénégal pour découvrir des plantes et j’y ai rencontré des hommes. »

Adanson entreprend son expédition plein d’ambition et de curiosité pour la flore sénégalaise ; rien ne se passera comme prévu. Car ce voyage est un choc qui pulvérise les évidences intégrées par cet homme des Lumières : convaincu de l’inculture, de la sauvagerie et de la servilité des « Nègres », il découvre la richesse de la langue wolof et, avec elle, une poésie, des valeurs, des savoirs médicinaux et une philosophie insoupçonnées. Bref, une humanité qui fait vaciller ses certitudes et son regard sur les sociétés européennes jusqu’à l’insupportable.

La sincérité de cet homme au crépuscule de sa vie, son regard lucide sur sa naïveté et ses passions de jeunesse interpellent. J’ai été fascinée dès les premières pages. Chemin faisant, le récit a pris un tour onirique qui m’a parfois donné l’impression de perdre prise. L’écriture n’en reste pas moins très belle, classique et ciselée, très visuelle et même poétique.

Une jolie découverte en cette rentrée littéraire !

Autre extrait

« J’espère de toute mon âme que tu liras un jour ces lignes qui ouvrent le récit de mon voyage sans nom. Je te laisse le soin de lui trouver un titre. Lis-le avec indulgence. Je souhaite que tu y trouves matière à t’alléger du poids inutile communément attaché à leur vie par la plupart des hommes et des femmes, comme si elle n’était pas déjà assez pesante : celui des préjugés. »

Lu en octobre 2021 – Seuil, 19€

2 commentaires sur “La porte du voyage sans retour, de David Diop (Seuil, 2021)

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