L’île, de Vincent Villeminot (PKJ, 2021)

L’île, de Vincent Villeminot, PKJ, 2021. Illustration de fond: extrait de l’album Robinson, de Peter Sis.

Je ne sais pas comment celles et ceux qui ont découvert ce texte sous forme de feuilleton quotidien ont tenu face à un tel suspense. Quelle frustration de ne pas avoir pu dévorer ce roman d’un seul trait ! Comme les habitants de l’île et la bande d’ados au centre de l’histoire, on brûle de savoir ce qui se passe là-bas, sur le continent : pourquoi l’ordre a-t-il été donné de couper toute liaison ? Quelles sont les fumées qu’on aperçoit sur la côte et faut-il croire aux rumeurs terrifiantes ?

Vincent Villeminot sait parfaitement y faire pour refermer sur nous ses intrigues haletantes. Mais surtout (vous allez me dire, voilà bien un réflexe de geek de la science politique, mais tant pis il faut que je partage mon enthousiasme) : il n’a pas son pareil pour concevoir de passionnantes expériences de pensée. J’adore et je sens que mes étudiants vont finir par avoir droit à ses romans ! En l’occurrence, voilà une île assez petite pour fonctionner « en communauté » ; assez grande cependant pour mettre les solidarités à l’épreuve et provoquer des dilemmes de coopération, surtout lorsque l’ordre social est menacé. Tout cela fait écho à l’actualité – ce défi collectif qui exige un degré poussé de coopération et de sacrifices individuels sans assurance que tous jouent vraiment le jeu, ça ne vous dit rien ? Dans la continuité de ses romans précédents (voir ici et ), l’auteur sonde l’humain au prisme du retour à l’état de nature et la tectonique des groupes, scrutant ici plus particulièrement les effets dévastateurs des peurs sur la construction sociale de la réalité et, in fine, sur une cohésion sociale manifestement fragile. C’est fascinant, subtil et complètement addictif.

Des flash forward nous faisant pressentir des développements inconcevables font encore monter d’un cran le suspense : l’énigme autour de la crise en cours se double ainsi du mystère quant aux enchaînements susceptibles d’aboutir à un tel dénouement. Bluffée au départ, j’ai fini par trouver, au moment où les fils narratifs se sont rejoints, que ces anticipations en avaient trop dévoilé. À certains moments, j’ai eu aussi un peu de mal à me repérer parmi les nombreux habitants de l’île, dont certains ne sont mentionnés qu’en passant. Ce qui ne m’a pas empêchée d’engloutir aussi rapidement que possible les centaines de pages de ce roman.

Entre feuilleton d’aventures, robinsonnade et fable philosophique, un excellent cru !

Extraits

« Maintenant que les nuages et la brume de mer s’étaient dissipés, on distinguait parfaitement le continent, à quatre kilomètres de nous : le fort d’Énée, comme un récif planté à ras de l’eau, au milieu de la traversée ; la jetée de la pointe de la Fumée, et, à peine plus loin, le bourg de Fouras ; la côte qui s’étirait, largement urbanisée, perspective à perte de vue, semée presque sans discontinuer de maisons basses, hérissée çà et là d’un clocher, d’un château d’eau, et au moins aussi souvent d’une tour militaire, d’un sémaphore, puisque l’homme a sans cesse fortifié cette rade…

Mais ce ne fut pas la vue familière, ni même le calme de l’océan, couleur de boue, qui nous frappa ce matin-là. Non. Ce furent les trois fumées qui montaient depuis La Rochelle, très loin ; trois lourdes colonnes noires qui semblaient un funeste présage. »

« – On pourra voter, nous aussi ?

– Quand ça vous concernera. Mais je pense que le plus souvent, on s’en tiendra aux majeurs, si ça ne t’ennuie pas…

Françoise sourit. Simon leva de nouveau la main :

– Et en attendant, on ne va pas au collège, n’est-ce pas ?

– Non. Effectivement. Nous allons en parler avec vos parents, voir ce qui serait le mieux pour…

– Et là-dessus, on pourra voter ? Parce que ça nous concerne…

Des rires.

– Nous verrons, Simon.

Françoise redevint sérieuse.

– Je voulais vous rappeler aussi que je conserve une pleine autorité en matière de police, sur l’île. Je vous tiendrai informés, bien sûr. Mais quoi qu’il arrive, quoi qu’il se soit passé sur le continent, je crois que le pire danger serait de laisser s’installer la discorde ou le désordre parmi nous. »

Lu en avril 2021 – PJK, 18,90€

La faucheuse, de Neal Shusterman (PKJ 2021, pour l’édition poche de la traduction française)

Imaginez : un futur dans lequel des progrès scientifiques permettraient non seulement de se passer de gouvernement (l’intelligence artificielle du Thunderhead surpasse désormais largement les capacités humaines), mais aussi de vaincre la mort. À l’ère de la post-mortalité, les humains n’ont donc à craindre ni la pauvreté, ni la faim, ni la guerre, ni le trépas. Pas mal ! Mais un tel monde peut-il être utopique ? Si vous réfléchissez cinq minutes, vous identifierez facilement l’écueil le plus évident : les humains ne cassant plus leur pipe, ils sont de plus en plus nombreux. Pour contenir la population, une caste de « faucheurs » est chargée d’exécuter des personnes choisies au hasard. Attention, n’allez pas y voir un meurtre : on préfère d’ailleurs parler de « glanage » pour désigner cet acte nécessaire et vertueux, voire sacré. Engagés comme apprentis-faucheurs, Citra et Rowan savent que le parcours sera semé d’embûches : les deux adolescents se débattent avec des dilemmes et des épreuves terribles – et surtout, ils comprennent rapidement que le système des faucheurs est loin d’être parfait…

Ce livre a été un coup de cœur pour Antoine qui n’a fait qu’une bouchée de ses 580 pages et l’a même choisi ce mois-ci comme lecture à présenter devant sa classe. Comme lui, je me suis laissée emporter par cette intrigue efficace enchaînant sans aucun temps mort rebondissements et révélations. La tension vient à la fois de l’évolution du duo de protagonistes et de la découverte d’un univers fascinant et travaillé, plein de mystères et de surprises. Pour ma part (c’est sans doute mon point de vue particulier de chercheuse en science politique), j’ai été intéressée par la façon dont le roman évoque la corruption et la difficulté de concevoir des institutions et des règles du jeu qui prémunissent efficacement contre les dérives.

C’est avant tout l’expérience de pensée au fondement du roman qui fait son originalité. On prend conscience en lisant ces pages de tout ce que l’immortalité viendrait bouleverser : l’éducation serait beaucoup moins cruciale puisque chacun aurait une infinité de temps pour accumuler connaissances et expérience ; les arbres généalogiques seraient entremêlés, parents et grands-parents pouvant paraître plus jeunes que leurs descendants ; l’art et la littérature, qui ne seraient plus nourris de préoccupations existentielles, pourraient devenir fades ; les religions finiraient peut-être pas devenir obsolètes. Et fondamentalement, quel peut être le sens de la vie si elle n’a pas de fin ? Ces questions sont explorées avec intelligence, notamment en entrecoupant les chapitres avec des extraits de journaux de faucheurs nous laissant entrevoir leurs ressentis et leurs dilemmes.

Ainsi, ce roman entre utopie et dystopie est plus profond que la plume assez « droit au but » et le côté manichéen de certains personnages ne pourraient le faire penser. Un premier tome divertissant et stimulant sur un sujet inattendu, nous lirons la suite !

L’avis de Bouma et une conclusion en musique avec un extrait de la chanson « Oncle Archibald » de Georges Brassens :

« Oncle Archibald, coquin de sort!
Fit, de Sa Majesté la Mort
La rencontre, la rencontre
Telle une femme de petite vertu
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant
Un peu plus haut qu’il n’est décent
Son suaire, son suaire »

Lu en mars 2021 – PKJ, traduction de Cécile Ardilly, 8,40€

Ours à New York, de Gaya Wisniewski (Éditions Memo, 2020)

Vous souvenez-vous ce que vous rêviez de devenir lorsque vous étiez enfant ? Certains rêves s’effilochent sans qu’on s’en rende compte : on se retrouve à flotter à travers sa vie, à porter un costume et à suivre son bonhomme de chemin dans le petit couloir étroit que les circonstances nous laissent. Aleksander est l’un de ces enfants devenus « quelqu’un de sérieux », presque transparent dans la jungle urbaine de New-York. Mais un beau jour, sur le chemin du travail, un ours immense surgit au coin d’une rue et lui bloque la route…

Gaya Wisniewski réalise-t-elle un rêve d’enfant en étant devenue autrice-illustratrice ? Cet album nous fait découvrir une autre facette de son talent. Ses peintures célébrant la douceur des teintes hivernales nous avaient déjà envoutés (voir ici et ), nous voilà sous le charme de ces fresques new-yorkaises grand format réalisées au feutre noir. Quelle justesse et quelle sensibilité dans la représentation de l’entassement des gratte-ciel et de la solitude qui transpire des rues bondées ! Quelle virtuosité pour explorer la morosité du train-train citadin en cinquante nuances de gris ! Quelle surprise réjouissante d’y voir surgir cet ours étrange et réconfortant, monumental et tranquille, doux et déterminé !

Extrait (source: site de Gaya Wiesniewski)

La leçon de vie est peu trop explicite à mon goût, mais elle n’en donne pas moins envie, quel que soit son âge, de prendre soin de ses chimères enfantines. Et les illustrations sont si belles qu’on se passerait presque du texte.

L’avis de Chlop

Lu à voix haute en février 2021 – Éditions MeMo, 18€

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963 pour la première édition)

Vous êtes-vous déjà demandé ce que ressentent les animaux tenus en laisse, parqués dans des conteneurs, chassés, mis en cage et exhibés dans des zoos, observés et soumis à des expériences sondant leurs instincts, leur cerveau ou leur comportement sexuel ? L’un des arguments principaux mobilisés pour justifier ces pratiques met en avant une différence fondamentale entre humains et animaux qui seraient, contrairement à nous, dépourvus de dignité personnelle, de raison, voire de sensibilité. Mais qu’est-ce qui fonderait, précisément, cette démarcation ? Prenez par exemple nos cousins les plus proches, les singes : que leur manque-t-il, à part la parole (et encore…) pour accéder à la suprématie que les humains se sont octroyée sur les autres espèces ? Qu’adviendrait-il alors de nous ?

Ce roman célébrissime nous invite à explorer un tel scénario. En l’an 2500, trois humains explorant l’environnement de la supergéante rouge Bételgeuse découvrent une planète semblable en tout point à la nôtre, à un détail près : les singes y règnent en maîtres, tandis que les hommes sont réduits à la condition de bêtes. Les mésaventures sidérantes de l’explorateur Ulysse Mérou nous font découvrir une société simiesque avec ses normes, ses hiérarchies et même ses sociétés savantes – un monde qui nous tend un miroir sur le mode d’un conte voltairien.

C’est Antoine qui m’a énergiquement pressée de lire ce roman (oui, c’est de plus en plus souvent le cas, je commence à avoir du mal à suivre le rythme des recommandations enthousiastes des deux fistons !). Le récit est effectivement prenant et se dévore jusqu’à un final qui nous a laissés tous les deux abasourdis – chapeau ! Nous avons aussi apprécié l’ironie et l’autodérision du ton, ainsi que la réflexion à laquelle la fable nous invite. Certaines parties ont tout de même mal vieilli, comme la façon dont les explorateurs parlent des « peuplades primitives » de Nouvelle-Guinée et d’Afrique, qui évoque plus le 20ème siècle que l’an 2500 ; la trajectoire du professeur Antelle m’a également laissée un peu perplexe, je ne vois pas comment elle pourrait s’expliquer. Et surtout, j’ai été heurtée par l’invraisemblance avec laquelle la planète Soror ressemble à la Terre : à 300 années-lumière, mêmes villes, mêmes forêts, mêmes commerces, mêmes véhicules, mêmes vêtements, mêmes armes, mêmes pipes et mêmes montres. Avec un peu d’imagination, on aurait pu concevoir une société singulière qui susciterait des parallèles plus subtils avec la nôtre.

Malgré ces bémols, j’ai passé un très bon moment avec La planète des singes. L’occasion aussi de découvrir l’incroyable biographie de Pierre Boulle !

Extrait : « Une petite fille ayant attrapé un fruit au vol, son voisin se précipita sur elle pour le lui arracher. Le singe, alors, brandit sa pique, la passa entre les barreaux et repoussa l’homme avec brutalité ; puis il mit un deuxième fruit dans la main même de l’enfant. »

Lu en février 2021 – Pocket, 4,80€

Le pays des souris, d’Alice Méricourt et de Ma Sanjin (Éditions Père Fouettard, 2020)

Ce pays ressemble à s’y méprendre au nôtre. On y joue, dort, mange… et vote. Tout semble en règle – l’urne est bien fermée, les souris font sagement la queue, leur bulletin en main. Mais la démocratie ne semble pas franchement tenir ses promesses ; cette contrée morne et grise, peuplée de souris au regard un peu hagard, a quelque chose d’orwellien. Figurez-vous que nos citoyens rongeurs votent systématiquement… pour des chats. Quand ce ne sont pas les chats noirs, ce sont les chats blancs, voire une coalition de matous noirs et blancs qui n’ont que très peu à cœur de défendre les intérêts des souris. L’idée qu’elles puissent se gouverner elles-mêmes semble complètement saugrenue !

Quelle chouette initiative d’adapter la fable politique canadienne Mouseland sous forme d’album ! Le livre peut se lire dès le plus jeune âge comme une histoire très prenante, illustrée avec une ironie mordante par l’artiste chinois Ma Sanjin. Les petits lecteurs apprendront au passage ce qu’est une élection, mais aussi que les élections ne font pas tout.

L’album a gardé de la fable d’origine un ton pamphlétaire : au Québec du début des années 1960, il s’agissait d’appeler à l’émergence de nouvelles forces qui représentent mieux la classe ouvrière que les deux partis principaux de l’époque, le parti conservateur et le parti libéral. Le contexte n’est plus le même, mais la vision des représentants, comparés à des chats « gros et gras » reste cynique, je l’ai trouvée caricaturale (bien que n’étant pas pétrie d’illusions quant au fonctionnement de la représentation en France). Cela dit, sur ce mode outrancier, les mésaventures des petites souris pointent une question importante, celle du pluralisme, et invitent à oser concevoir des alternatives hors des schémas existants lorsqu’on ne s’y retrouve pas. Elles invitent également à rester attentif à ce que font nos représentants entre deux élections. J’y ai vu, enfin, l’enjeu de ce que la philosophe Hanna Pitkin appelle la « représentation descriptive » : si les chats ne sont pas les mieux à même de représenter les souris, les majorités ne sont peut-être pas les mieux placées pour gouverner les minorités, voire les hommes pour parler au nom des femmes, les plus âgés pour agir au nom des jeunes, etc. Autant dire que les grands comme les petits trouveront matière à réflexion dans ces pages !

Cette condensation d’enjeux politiques plus actuels que jamais à hauteur d’enfant est fameusement intéressante. Et la morale de l’histoire est pleine d’espoir, parfaite pour clore ma série de billets consacrés aux thématiques politiques dans les albums jeunesse :

« Vous pouvez toujours enfermer une souris, ou un homme, mais vous ne pouvez pas enfermer une idée. »

Lu en décembre 2020 – Éditions Père Fouettard, 14€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Une nuit de demi-lune, de Carson Ellis (Hélium, 2020)

« Une demi-chaise pour un demi-dos
La moitié d’un joli chapeau
Les moitiés de deux mocassins
Une demi-table et un demi-félin »

Comment ne pas être intrigué.e en constatant que non seulement c’est une nuit de demi-lune, mais que nous avons aussi affaire à une demi-fenêtre, un demi-chat, une demi-table et un demi-vase de fleurs ? Ces pages élégantes ont des allures de demi-imagier, leurs rimes sonnent comme une petite comptine. L’ensemble déborde de poésie – et d’énigmes.

Les enfants ont pris cette proposition au sérieux, scrutant attentivement cette demi-salle baignée d’un demi-rayon de lumière, notant que la porte est réduite à sa moitié, mais pas la poignée (ni les étoiles). Cette division est drôle, mais quand même un peu déconcertante : quelle satisfaction quand les moitiés finissent par s’assembler… lorsqu’elles y parviennent !

Un album qui nous plonge dans un demi-rêve, dont l’absurdité, l’esthétique décalée et la poésie ont quelque chose de réjouissant.

L’avis de Sophie van der Linden

Lu en novembre 2020 – Hélium, 16,90€

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane