Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

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Fishgirl, de David Wiesner & Donna Jo Napoli (Éditions du Genévrier, 2017)

Il y a des livres qu’on ne peut pas ne pas ouvrir ! Tenez par exemple : si j’entends parler d’un livre illustré par David Wiesner, et qu’en plus il est question de mondes aquatiques, je pense immédiatement à ça :

 

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Quand on connaît Le monde englouti, impossible de résister à la tentation de lire Fish Girl et je remercie les éditions du Genévrier de m’en avoir donné la possibilité ! Cette fois, il ne s’agit pas d’un album sans texte, mais d’un « roman graphique » de plus de 180 pages, écrit en collaboration avec Donna Jo Napoli. La couverture a eu un effet magnétique sur nous. Impossible de ne pas être intrigués par cette présence humaine dans ce monde sous-marin, puis par les petits détails discernables dans l’entrelacs des algues ! Ce livre a été un coup de cœur immédiat pour Hugo qui a voulu le commencer tout de suite. Ne pouvant plus soutenir le suspense, il l’a même (fait rarissime pour les livres que nous commençons ensemble), terminé tout seul le soir-même… mais il a quand même voulu relire la fin avec moi le lendemain !

De quoi s’agit-il ? À l’aquarium des Merveilles de l’Océan, Neptune règne en maître. Mais la vraie attraction, c’est Fish Girl. Mystérieuse créature hybride, fille poisson insaisissable, c’est elle que les visiteurs s’efforcent d’apercevoir entre bans de poissons, algues et coraux. Existe-t-elle vraiment ou ses apparitions furtives sont-elles le fruit de notre imagination ? Qui est-elle et quelle est son histoire ? Quelle est cette autorité sans faille que Neptune prétend exercer sur elle – et sur l’ensemble des mondes marins ? Les questions se multiplient et, sous nos yeux, une rencontre inattendue pousse Fish Girl, à chercher elle-même les réponses avec une détermination dont elle ne se croyait pas capable…

Fish Girl est un très beau livre, très riche, qui se prête à être lu et relu. Un énorme point fort concerne, comme j’y ai fait allusion plus haut, son intrigue captivante qui vient nous prendre dans ses filets. La mise en page, jouant sur l’alternance de plusieurs cadrages et formats d’illustrations, vient donner du rythme. Nous avons également aimé Fish Girl pour sa palette de couleurs bleutées, pour son univers aquatique fascinant, à la fois étrange et réconfortant.

 

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Le troisième point fort de cet album est, sans aucun doute, l’intérêt et l’originalité de la thématique. De façon très subtile, Fish Girl nous parle de captivité et de maltraitance. Cette lecture montre très bien à quel point il est difficile de prendre conscience de cette oppression lorsqu’elle est exercée par quelqu’un qui se présente comme protecteur, qu’on ne connaît que cette personne manipulatrice, qu’on vit captive, qu’on n’a pas trop confiance en soi et qu’on se sent différente… L’intrigue, les illustrations et les métaphores (par exemple sur l’émancipation permettant à une jeune fille de se tenir littéralement « debout ») portent de belles valeurs de liberté et d’émancipation, de vérité et de solidarité. S’il est pas évident de parler de tout cela de manière frontale avec des enfants, Fish Girl permet de le faire, sous une forme largement métaphorique et grâce à la pincée de magie et de merveilleux qui rendent un livre adapté à de jeunes lecteurs. Il faut reconnaître la prouesse des auteurs qui parviennent, avec beaucoup de sensibilité, à nous montrer le cheminement interne de Fish Girl vers la liberté, représentée par l’horizon complètement ouvert de l’illustration finale.

Vous aurez compris que Fish Girl nous a beaucoup plu. Si c’est un coup de cœur sans équivoque pour Antoine et Hugo, j’aurais pour ma part un seul petit bémol. Les précédents albums de David Wiesner (Le monde englouti, mais aussi Max et son art par exemple) avaient placé la barre très, très haut – et à cet égard, je n’ai pas été époustouflée par les illustrations comme je m’y attendais. Certaines m’ont semblé trop lisses et moins abouties, mais d’autres (comme cette belle double-page ci-dessous) nous ont beaucoup inspirés. Un plongeon en apnée, ça vous dit ?

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Lu à voix haute en septembre 2018 – Éditions du Genévrier, 20€

Le clan des Otori, de Lian Hearn – Livre I : Le silence du rossignol (2002)

Lu en août 2018

Antoine et Hugo ont la chance de pouvoir puiser non seulement dans les rayons de la bibliothèque municipale, où nous nous rendons très régulièrement, mais aussi dans les trésors de la bibliothèque familiale précieusement conservée par mes parents. Les garçons y fouillent très volontiers parmi les lectures de mon petit frère qui semble décidément avoir eu, il y a dix-quinze ans, des goûts très convergents avec les leurs. Entre les romans de J.K. Rowling, Pierre Bottero, Philip Pullman, Eoin Colfer, Robin Hobb et Christopher Pasolini, Antoine a été attiré par l’imposante tétralogie du Clan des Otori, de l’auteure britannique Lian Hearn.

Notre aîné dévore les romans depuis deux ans, avec une prédilection pour les sagas lui permettant de se plonger en immersion dans un univers singulier pendant quelques semaines : Harry Potter, bien sûr, mais aussi les aventures d’Ewilan et Ellana, La guerre des clans, Indiana Teller… Ces dernières semaines, il a mis à profit ses vacances d’été pour ne faire qu’une bouchée des six premiers tomes du Cercle des 17 (de Richard Paul Evans), puis des trois premiers tomes de Tara Duncan, reçus en août pour son neuvième anniversaire. Dans l’attente de la suite, Antoine a donc jeté son dévolu sur Le Clan des Otori et n’a plus guère émergé de sa chambre depuis qu’il a ouvert le premier tome. Une semaine et plus de 1000 pages plus tard, il a amorcé la lecture du quatrième et dernier tome.

Intriguée, je me suis également laissé happer par le souffle épique de l’intrigue et l’univers étonnant imaginé par Lian Hearn. L’histoire s’inscrit dans un monde déchiré par la guerre entre clans, mais empreint de poésie, évoquant le Japon médiéval. Tomasu a grandi dans un village retiré, aspirant à rester à l’écart des champs de bataille. Seul survivant du massacre de sa communauté, il est propulsé malgré lui au cœur de la résistance contre un pouvoir arbitraire et violent. La jeune Kaede, prise comme otage afin de stabiliser les relations entre deux clans, vit depuis toute petite à la merci d’une famille qui lui est hostile, mais se refuse à servir de pion dans les jeux des clans. L’un et l’autre font des rencontres inattendues, tour à tour périlleuses et réconfortantes : parviendront-ils à survivre et à accomplir leur destinée ?

L’auteure prend les jeunes lecteurs au sérieux. Elle tisse une véritable fresque de personnages et de clans, liés par un système complexe d’alliances, de mariages et de prises d’otage, au sein desquelles certaines stratégies et affinités individuelles parviennent toutefois à peser. Si les spécialistes de la culture et de l’histoire nippones semblent dubitatifs quant à l’authenticité de certains aspects, l’ouvrage restitue très bien les enjeux féodaux et la dynamique selon lesquels « les États font la guerre et les guerre fondent les États », comme l’écrit l’historien Charles Tilly. La société imaginée par l’auteure est clivée entre clans, classes et genres. En particulier, la domination des hommes sur les femmes est un leitmotiv, avec des figures féminines résolues à se rebeller contre cette domination, des démonstrations de virilité tournées en ridicule et de multiples personnages transcendant les clichés, à l’image des moines du temple de Terayama, adeptes de peinture et de poésie, mais capables de faire preuve, lorsque la situation l’exige, de qualités de guerriers inattendues. Il y a donc matière à réflexion et cette lecture nous a donné l’occasion de beaux échanges en famille.

Le silence du rossignol est à la fois un récit épique et une romance, un roman historique présentant quelques éléments fantastiques : l’ensemble est original et bien écrit. Les pouvoirs des personnages sont intéressants et ont durablement impressionné Antoine qui a noté les différences avec les histoires de « sorciers » qu’il apprécie beaucoup par ailleurs (« Ils ont de vrais pouvoirs ! » : ouïe hors du commun et sens exacerbés, don d’ubiquité, multiples pouvoirs d’illusion…). J’ai plus apprécié ces éléments fantastiques, l’univers et l’intrigue palpitante que la romance – un vrai « coup de foudre » sur lequel il n’y a visiblement pas grand-chose à dire…

La quête initiatique dans laquelle Lian Hearn entraîne ses jeunes lecteurs a donc indubitablement de quoi les passionner. Si ce roman avait été publié plus récemment, il aurait vraisemblablement été classé comme relevant de la littérature « jeune adulte ». Il me semble qu’étant donné son registre, la complexité de son intrigue et l’omniprésence de la violence, il ne s’adresse pas aux lecteurs les plus jeunes. Comme Antoine, je lirai la suite de l’aventure avec curiosité !

Extrait

« Makoto sortit du jardin avec moi. Il me regardait avec curiosité.
– Jusqu’où va la finesse de votre ouïe ? demanda-t-il doucement.
Je regardai autour de nous. Les guerriers Tohan se trouvaient avec sire Shigeru en haut de l’escalier.
– Pouvez-vous entendre ce qu’ils disent ?
Il mesura l’espace du regard avant de répondre :
– Seulement s’ils se mettent à crier.
– J’entends la moindre de leurs paroles. J’entends les gens dans le réfectoire, en bas, et je puis vous dire combien ils sont.
Je m’interrompis, car je venais de m’apercevoir qu’ils devaient être une multitude.
Makoto rit brièvement, avec un mélange de stupeur et d’approbation.
– Comme un chien ?
– Oui, comme un chien.
– Vos maîtres doivent vous trouver utile.
Ses paroles me frappèrent. J’étais utile à mes maîtres, à sire Shigeru, à Kenji, à la Tribu. J’étais né avec des talents obscurs que je n’avais pas demandés, mais que je ne pouvais m’empêcher de tester et de perfectionner, et c’était à eux que je devais ma situation actuelle. Sans eux, je serais sans doute mort. Avec eux, je m’enfonçais chaque jour davantage dans ce monde de mensonge, de dissimulation et de vengeance. »

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La fille qui avait bu la lune, de Kelly Barnhill (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Lu en janvier 2018

Le Protectorat est une oligarchie embrumée, prise en étau entre un marais fertile et une forêt maléfique, placé sous le joug des Grands Anciens et des combattives Sœurs de l’Étoile. Ignorant que les secousses, les failles, les crevasses bouillonnantes, les fumées toxiques et autres émanations traîtresses qui menacent ceux qui s’aventurent hors des sentiers battus sont le fait d’un volcan, les citoyens du Protectorat s’en remettent aux croyances propagées par leurs dirigeants : chaque année, le bébé le plus jeune doit être abandonné dans la forêt, en sacrifice à la sorcière en échange de la sécurité du peuple. Et chaque année, la vieille Xan, sans rien y comprendre, met le bébé à l’abri des bêtes sauvages et des dangers de la forêt. Mais cette année, rien ne se passe comme d’habitude : une mère qui refuse d’obtempérer et devient folle de chagrin lorsqu’on lui prend sa petite fille, un jeune garçon marqué à vie par cette scène, une petite fille pleine de vie et de volonté qui développe un potentiel magique sans précédent. Xan devra la garder à l’œil et s’efforcer de canaliser cette magie. Qu’adviendra-t-il d’elles, de leurs étranges amis et des habitants du Protectorat ?

Si le récit prend la forme d’un roman de 360 pages, il s’apparente à un conte par son univers étrange, tout en clair-obscur, en éruption permanente de magie, peuplé d’êtres merveilleux et de méchants, d’origami animés, de magiciens, d’objets ensorcelés, de monstres et autres dragons. Le thème littéraire de la sorcière à laquelle il faut sacrifier un enfant chaque année est récurrent dans les contes – et même dans la mythologie, puisque dans l’Iliade, Agamemnon doit se résoudre à sacrifier sa fille au dieu Artémis qu’il a mis en colère. Pourtant, le roman propose une réflexion sur le pouvoir normatif des mythes qui légitiment les coutumes et les institutions les plus injustifiables, mais qui restent vulnérables aux questionnements naïfs des enfants. Si ces questions sont sérieuses et parfois sombres, la morale de l’histoire insiste sur la force de l’espoir pour renverser un pouvoir autoritaire et prédateur. On notera la prédominance des figures féminines, rare dans ce registre : volontaires, obstinées, fortes, ce sont les filles qui mènent la danse. Mes deux garçons ont également apprécié la drôlerie des petits compagnons fantastiques de Xan et de Luna.

En fort contraste avec les autres romans que nous avons lus récemment, La fille qui avait bu la lune se démarque par son rythme lent, laissant tout leur temps aux parenthèses poétiques et aux descriptions précises et visuelles. Le récit est organisé en spirale plutôt qu’en séquences, certains fils narratifs nous replongeant dans un passé fort ancien permettant d’éclairer progressivement le cadre de l’histoire. Fort est de constater que la magie opère et qu’en amorçant la lecture, on est volontiers happé par ce tourbillon hypnotique et déconcertant. Cela dit, le récit tire un peu en longueur pour finalement nous laisser un peu sur notre faim. Peut-être la répétition de certains motifs est-elle conçue comme une figure de style contribuant au caractère hypnotique du récit ; nous l’avons trouvée lassante et j’ai bien cru, à certains moments, que nous ne terminerions pas la lecture.

À quels lecteurs recommander ce roman ? Ce n’est pas évident à juger, tant l’association d’un registre de conte et d’un texte aussi long (et au style aussi exigeant) est inhabituelle. Il me semble qu’il est susceptible de plaire aux lecteurs jeunes, mais déjà aguerris. Aux lecteurs un peu plus grands, il offrira une petite parenthèse dans un monde merveilleux où la volonté triomphe de la fatalité, de l’obscurantisme et de l’oppression.

Extraits

« Oui.
Il y a une sorcière dans les bois. Depuis toujours.

Veux-tu bien cesser de t’agiter, une minute? Par mes étoiles, je n’ai jamais vu enfant aussi remuante.
Non, mon trésor, je ne l’ai jamais vue. Personne ne l’a vue, du moins depuis une éternité. Nous avons pris des mesures pour l’éviter à tout prix.
Des mesures terribles. »

« La petite avait une expression grave, sceptique et intense, si bien que Gherland eut du mal à détourner le regard. Elle avait la chevelure noire et bouclée et les yeux plus sombres encore. La peau lumineuse, tel de l’ambre poli. Au milieu du front, elle portait une marque de naissance en forme de croissant de lune, identique à celle de sa mère. La tradition populaire voulait que ces gens-là soient hors du commun. Gherland détestait le folklore en général, particulièrement lorsque les citoyens du Protectorat se mettaient en tête des idées de grandeur. »

« C’était vraiment formidable d’avoir onze ans, se disait-elle. Elle adorait la symétrie autant que l’asymétrie de ses onze ans. Onze était un nombre lisse en apparence, et pourtant impair – il se montrait au monde d’une certaine manière et se comportait tout à fait autrement. Comme la plupart des adolescents de onze ans, s’imaginait Luna. »

« Luna dirigea son attention sur le point à l’horizon où la terre rencontrait le ciel. Elle se le représenta aussi clairement que possible en pensée, comme si son esprit s’était métamorphosé en une feuille de papier sur laquelle il lui suffisait de mettre une marque, aussi précautionneusement que possible. Elle inspira à fond, attendit que son cœur ralentisse et que son âme se libère de ses tracas, de ses rides et de ses nœuds. Elle accédait à un sentiment particulier en faisant cela. À une chaleur au cœur de ses os, un crépitement au bout des doigts. Et le plus étrange, c’est qu’elle sentait la marque de naissance à son front rayonner, comme si elle se mettait subitement à briller – d’un éclat vif et clair, telle une lampe. Et après tout, peut-être était-ce le cas?
En esprit, Luna voyait la limite de l’horizon. Assise là, elle se sentait si calme qu’elle avait une conscience aiguë de tout: de sa propre respiration, de la chaleur du corps de Fyrian contre sa hanche, des ronflements naissants du dragonnet, et les images lui parvenaient avec une telle rapidité et une telle intensité qu’elle n’arrivait pas à se concentrer – elles défilaient en un voile vert et flou. »

Anne Carrière, 20€

La fille qui avait bu la lune

Sans Adultes, tome 1 : La Révolte des coloriés, d’Alexandre Jardin (2004)

Lu en août 2017

Les enfants ont exhumé ce petit roman de la bibliothèque familiale, attirés par sa couverture bariolée et un titre accrocheur. J’ai été loin d’être convaincue.

Les enfants de l’île de la Délivrance mènent une vie morose jusqu’au jour où l’ensemble des adultes de l’île embarque pour venir en aide aux habitants d’une île voisine. Ne reste sur place qu’un seul adulte, leur affreux instituteur qui fait régner une véritable terreur à l’école. Constatant que les parents ne rentrent pas, les gamins décident de s’émanciper radicalement de la domination des adultes et se débarrassent de ce dernier spécimen. Sous l’égide du charismatique Ari Chance, ils entreprennent alors de construire une société d’enfants à vie qui se peignent des vêtements fantaisistes sur le corps, jouent perpétuellement, vivent dans une liberté complète, abolissent le temps et l’écriture (remplacée par des rébus) et tournent en dérision toutes les institutions adultes, comme l’école ou le mariage.

L’intrigue de base est intéressante et pourrait être celle d’un roman de Roald Dahl. Imaginons qu’un groupe d’enfants soumis à des adultes antipathiques parvienne à s’extraire définitivement de leur tyrannie : que feraient-ils et que deviendraient-ils ? Le livre est, en revanche, extrêmement décevant au regard de ce qui aurait pu être tissé à partir de cette expérience pleine de potentialités. L’histoire aurait été plus riche si les adultes (et leurs tenants) n’avaient pas été aussi caricaturaux : les enfants de nos sociétés pourraient aspirer à s’émanciper de l’ordre adulte sans qu’il soit nécessaire pour cela qu’ils aient affaire à des tyrans psychopathes ! L’intrigue aurait alors été plus complexe et les décisions des enfants de la Délivrance moins faciles à prendre. La grande déception vient véritablement de leur échec à faire voler en état l’ordre adulte. À sans cesse vouloir prendre le contre-pied de leurs aînés, les enfants du roman semblent obsédés par les adultes et conservent finalement l’essentiel : ils se débarrassent du joug de leurs parents pour se soumettre aveuglément à un leader charismatique assorti de « rapporteurs » qui traquent les comportements raisonnables ; leurs rapports sociaux sont genrés à l’extrême, avec des filles cantonnées aux cimes des arbres attendant que les garçons finissent de guerroyer et entreprennent de les séduire ; les jeux tournent autour des métiers, du maintien de l’ordre enfantin et du mariage (à l’Eglise !) ; la cohésion du groupe émerge de la contrainte, du mépris des outsiders et de symboles patriotiques comme la Marseillaise à peine réécrite.

Au final, on ne parvient pas à croire à cette société d’enfants faussement naïfs qui ne semblent pas authentiques et dont on sent à chaque page que les idées sont en fait celles d’un adulte. De véritables enfants jouiraient de leur liberté de façon innocente et intuitive et… ne passeraient pas autant de temps à se préoccuper des adultes. Par exemple, les bambins qui jouent au Papa et à la Maman n’auraient jamais l’idée de mimer le patriarche qui ignore sa compagne et ses attentions, ce n’est tout simplement pas du ressort de leurs préoccupations – et c’est très bien comme cela.

Si l’intrigue vous dit, lisez plutôt Sa Majesté des Mouches ou même Peter Pan ; les potentialités de l’île déserte pour une bande d’enfants en quête d’aventures ne sont pas du tout exploitées, autant se rabattre sur Robinson Crusoé ; et si vous aimez les néologismes, privilégiez Le Bon Gros Géant de Roald Dahl, ceux des enfants de la Délivrance, combinés de façon peu crédible à l’usage de termes soutenus, sont lourds et agaçants.

Je ne conseillerais donc vraiment pas la lecture des Coloriés, dont je n’ai vraiment apprécié que les illustrations chatoyantes. En revanche, nos garçons se sont laissés prendre par l’histoire que nous avons donc lue jusqu’à la fin. Le livre leur a clairement plus plu qu’à nous.

Extrait

« Exalté et persuasif, Ari ne cessait de sermonner ses partisans. Il leur rappelait avec foi la nécessité de rompre avec les valeurs malsaines auxquelles les adultes ont l’air de tenir : le travail, le respect maniaque des habitudes et la manie de taire ce que l’on éprouve vraiment. Pourquoi les grands avaient-ils l’obsession d’être conséquents, alors que c’est si drôle de ne pas l’être ? Et le souci de ne pas trop gigoter. »

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