L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€

De la dictature, de Equipo Plantel et Mikel Casal (Rue de l’échiquier, 2020)

Les enfants perçoivent les grandes questions sociales et politiques, sans toujours être armés pour les décoder. On pourrait se dire qu’ils ont le temps de découvrir les turpitudes de l’actualité et les principes, somme toute abstraits, qui régissent le gouvernement. Et pourtant, les petits sentent bien que ces questions intéressent et préoccupent les adultes ; ils sont souvent sensibles aux principes de justice sociale et aux valeurs de respect, d’égalité et de liberté. Surtout, ils sont ravis qu’on démystifie la politique en utilisant des mots qu’ils comprennent (j’ai pu en faire l’expérience en allant échanger autour de l’élection présidentielle 2017 dans l’école des enfants*). Parler aux enfants de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Je suis donc ravie de revenir toute cette semaine sur la publication récente de plusieurs albums à la fois percutants, attrayants et accessibles dès le début de l’école primaire !

Commençons donc aujourd’hui avec De la dictature, paru initialement en Espagne, au lendemain du franquisme. Quarante ans plus tard, les dictatures restent d’une triste actualité et cette réédition en français, sous la forme d’un album coloré qui a immédiatement intrigué les enfants, est bienvenue. En quelques mots limpides, Equipo Plantel dit le pouvoir absolu et arbitraire qui s’ingère jusque dans les têtes, le règne de la terreur, du mensonge et de la corruption, la folie des grandeurs, le culte de la personnalité, l’économie de prédation, les difficultés immenses de résister. Voilà un beau travail de vulgarisation, sublimé par les illustrations satiriques de Mikel Casal qui parvient à évoquer ces sujets graves avec un humour rappelant celui de Charlie Chaplin dans Le dictateur.

Évidemment, le « portrait-robot » brossé à grands traits masque des différences importantes. En regardant la galerie de portraits à l’intérieur de la couverture, de Staline à Kadhafi en passant par Hitler, Trujillo ou Fidel Castro, on se dit que l’enrichissement des proches du dictateur, le rôle du nationalisme ou l’idée d’un soutien forcément minoritaire du régime ne les concernent pas de la même façon. Cela dit, le petit texte d’explication à la fin du livre nuance les choses, notamment en parlant des pays qui ne sont pas à proprement parler des dictatures, mais en présentent certaines caractéristiques. Et les mécanismes d’un régime autoritaire me semblent très bien vus : au fil de la lecture, les garçons y ont reconnu des réalités déjà croisées dans d’autres livres, que ce soit Persépolis, Les Culottées, Les Vermeilles, L’Ickabog, Le Renard et la Couronne ou encore L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges.

En creux, les dérives dictatoriales mettent en relief la valeur inestimable de choses qui nous semblent peut-être un peu trop évidentes, comme la division des pouvoirs, l’éducation libre, les droits civiques et l’esprit critique.

Une lecture nourrissante et bigrement intéressante, à lire pour mieux comprendre le monde et pour les pistes de réflexion qu’elle propose ! À mercredi pour découvrir l’album « miroir » paru simultanément, De la démocratie.

* Cet intérêt brûlant transparaît aussi dans l’hilarante BD Prézizidentielle, inspirée à Lisa Mandel par les échanges de la chercheuse Julie Pagis avec des élèves de primaire en Seine-Saint-Denis.

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

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C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

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Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !

Les Vermeilles, de Camille Jourdy (Actes Sud, 2019)

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En ces temps de confinement où les enfants doivent trouver chaque jour de quoi s’occuper une fois les devoirs terminés, notre bibliothèque se révèle un vrai trésor. Je suis toujours étonnée de la capacité de Hugo d’y dénicher exactement les lectures qui correspondent aux préoccupations du moment (son frère aussi, mais sa prédilection pour les séries-fleuves fait que ses choix sont moins variés en ce moment !). Quand les inquiétudes se sont faites trop grandes, il a demandé à lire de beaux albums apaisants – La balade de Koïshi et Émerveillements. Et depuis quelques jours, il répand un peu partout dans l’appartement des Robinsonades (Robinson, Vendredi ou les autres jours…), mais aussi des livres permettant de s’évader très loin (de Max et les Maximonstres à Histoires de fleuves en passant par Le voyage de Darwin et Cap sur les îles !). J’en suis convaincue : les escapades les plus dépaysantes ne sont pas offertes par des expéditions, si exotiques soient-elles, mais par le pouvoir infini de l’imaginaire. Je n’ai donc pas été surprise de voir que Hugo relisait aujourd’hui une pépite en la matière, j’ai nommé la BD Les Vermeilles, de Camille Jourdy !

Jo est haute comme trois pommes, mais aussi hardie que déterminée. Ne trouvant pas sa place dans la famille recomposée de son père, elle n’hésite pas une seconde à s’enfoncer dans la forêt. Puis à emboiter le pas à de curieuses petites créatures bavardes, quitte à entrer dans un tunnel obscur… pour déboucher dans un monde où souffle un vent de fantaisie, une sorte de quatrième dimension où l’univers des contes percuterait celui des années 1970. Très vite, on ne s’étonne plus de voir de petits enfants aux oreilles de chats côtoyer un cyclope en Birkenstocks et un crocodile en blouson de cuir, sous la direction musclée d’un renard mal léché. Car l’heure est grave : tout ce petit monde a décidé de s’élever contre le despote qui terrorise le pays. Ce dernier organise justement un bal costumé : notre fine équipe ne devrait pas avoir de mal à s’infiltrer dans sa forteresse…

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Vermeilles_2Cette BD est d’abord un objet livre hors du commun, hypnotique, débordant de générosité tant dans les couleurs que dans le format (plus de 150 pages !). Je l’avais déjà dit ici, Camille Jourdy n’a pas son pareil pour saisir d’un trait rond et malicieux tout ce qui fait le charme de l’esprit de l’enfance. L’histoire est prenante et pleine de rebondissements, prenant un tour épique avant de nous prendre de court avec des pages plus oniriques, voire psychédéliques… Les dessins à l’aquarelle fourmillent de détails et clins d’œil réjouissants que l’on découvre au fil des lectures. Les dialogues sont savoureux, mêlant l’ironie, l’absurde et de petites phrases qui résonnent comme des comptines. Comme Jo, on rentre grandi et galvanisé de cette étrange aventure initiatique.

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Quelle vermeille quand les livres repoussent les frontières de ce que nous pouvions imaginer ! On en oublierait presque, comme Hugo qui choisit décidément très bien ses lectures, que nous sommes confinés entre quatre murs…

Lu et relu depuis décembre 2019 – Actes Sud BD, 21,50€

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Iskari, tome 1. Asha, tueuse de dragons, de Kirsten Ciccarelli (Gallimard Jeunesse, 2019)

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À Firgaard, les légendes sont proscrites. Asha l’a appris à ses dépens (et tout le royaume avec elle), les raconter est effroyablement dangereux. Depuis qu’elle a attiré sur le pays le feu d’un dragon mythique, la jeune fille s’emploie à racheter sa faute, chassant inlassablement les créatures cracheuses de flammes. Exécutant sa destinée d’Iskari, tueuse de dragon, crainte par tous, mais sans libre-arbitre. Pourquoi ne peut-elle pourtant se résoudre à taire ces histoires du temps ancien qui la hantent ?

C’est Antoine qui s’est laissé tenter, à la librairie, par la splendide couverture du premier tome de ce qui sera une trilogie. Il l’a dévoré cet été avant de nous inviter, Hugo et moi, à le découvrir à voix haute, ce que nous venons de faire avec plaisir.

Iskari revisite le genre de l’heroic fantasy de façon originale, avec une héroïne féminine, pour changer (et même une ribambelle d’héroïnes féminines toutes plus badass les unes que les autres !), une dose de romance et quelques réminiscences des contes des mille et une nuits.

L’univers fantastique imaginé par l’autrice canadienne Kisten Ciaccarelli est très consistant. Le panorama escarpé, l’histoire politique trouble, la mythologie et la société organisée en castes rigides (sans doute inspirées de l’Inde), tout cela compose un monde dans lequel nous sommes entrés de plain-pied. Cela dit, nous avons mis un peu de temps à nous approprier sa complexité, les multiples protagonistes du passé et du présent, leurs noms, surnoms et titres, et les différents fils narratifs qui s’imbriquent au fil des pages. Antoine nous a aidés à nous y retrouver et, en retournant une ou deux fois aux passages essentiels du début, nous avons fini par prendre nos repères.

L’intrigue de ce premier tome est soutenue et pleine de surprises. Plusieurs événements perturbent la quête d’Asha qui nourrissait le fil narratif initial, pour nous faire reconsidérer la situation et nous emmener vers quelque chose de complètement différent et complexe. Au-delà des péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme, le roman propose une réflexion pertinente sur les mythes et l’Histoire comme fondement du pouvoir et de la domination, mais aussi sur l’émancipation féminine et le poids des attentes sociales.

Iskari me semble donc une bonne initiation au genre de la fantasy qui ravira les futurs lecteurs de Games of Thrones ! Les thèmes, la complexité de la trame et la romance destineront ce roman aux lecteurs et lectrices plutôt à partir du collège. Nous découvrirons le tome 2 dès que l’occasion se présentera, en espérant que le troisième sera bientôt traduit.

Par ici pour lire l’avis de Bouma !

Extrait : « Asha n’avait plus peur du feu depuis que le Premier Dragon en personne avait laissé une hideuse cicatrice sur toute la moitié droite de son corps. Elle portait dorénavant une armure complète, patchwork des peaux de tous les dragons qu’elle avait tués, ainsi que son casque préféré en forme de tête de dragon, avec ses cornes noires. Le cuir tanné, moulant comme une seconde peau, la protégeait parfaitement du feu. »

Lu à voix haute en mars 2020 – Gallimard Jeunesse, 18,50€

Cœur de loup, de Katherine Rundell (Gallimard Jeunesse, 2015)

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« Il était une fois, il y a une centaine d’années, une petite fille sombre et fougueuse. »

Féodora se sent plus à l’aise avec les loups qu’avec les humains. Elle grandit dans une contrée sauvage de la Russie, avec sa mère qui l’initie au métier de « maître-loup ». Leur bonheur est menacé par l’armée du tsar qui sème la terreur et leur attribue la responsabilité de méfaits causés par les loups. Mais Féo n’est pas du genre à se laisser dompter. Pour défendre sa liberté et celle de sa mère, elle n’hésite pas à braver la folie furieuse du général Rakov et le froid sibérien – n’imaginant pas une seule seconde les répercussions que cette incroyable aventure pourrait avoir !

Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire à voix haute ce roman d’aventures aux allures de conte russe. Féo est une héroïne inoubliable – indocile, entière, à la fois forte et touchante dans son humanité. Sa force vient notamment de sa capacité à se faire des alliés, donnant à sa révolte individuelle une dimension collective et subversive réjouissante. Sa capacité à vivre avec les loups, à décoder leurs comportements et à respecter leur nature sauvage a beaucoup fait rêver mes garçons. La jeune fille rencontre d’autres beaux personnages, notamment le jeune Ilya qui a en commun avec elle de battre en brèche beaucoup de stéréotypes de genre.

Il n’a pas toujours été facile de trouver de quoi mettre sous la dent avide de mes garçons qui ont apprécié de se plonger dans de longs textes à un âge où ils restaient trop jeunes pour le propos et les thématiques de beaucoup de romans. À cet égard, Katherine Rundell offre de merveilleuses lectures (ce livre-ci comme L’explorateur), portées par une plume vive, mais résolument ancrées dans un univers enfantin – l’histoire s’ouvre d’ailleurs sur les mots « Il était une fois… ». Je ne m’offusquerai donc pas du manque de crédibilité de certains développements, ni du caractère monolithique des « méchants » dont le comportement ne peut s’expliquer que par la « folie ».

Une lecture de circonstance en ces journées glaciales ! Un texte qui provoque un émerveillement enfantin, que nous avons achevé avec l’impression de rentrer d’un long voyage. Nous n’oublierons pas de sitôt cette contrée un peu magique où cohabitent la brutalité arbitraire, la vie sauvage et une splendeur hivernale à couper le souffle.

Extraits

« Tout commença – toute l’histoire – par un coup frappé à la porte bleu glacier.
En réalité, « frapper » n’était pas le mot juste pour qualifier un tel bruit. On aurait plutôt dit qu’une personne essayait de creuser un trou dans le bois avec ses poings.
Tout type de coup frappé à la porte était inhabituel. Personne ne frappait jamais ; il n’y avait qu’elle, sa mère et les loups. Les loups ne frappaient pas. S’ils désiraient entrer, ils passaient par la fenêtre, qu’elle soit ouverte ou non. »

« Il existait, à la connaissance de Féo, cinq types de froid. Il y avait le froid de vent, qu’elle sentait à peine. Il faisait du bruit et des manières, rendait vos joues aussi rouges qu’après une paire de gifles, mais ne pouvait pas vous tuer même s’il essayait. Il y avait ensuite le froid de neige, qui pinçait les bras et gerçait les lèvres, mais offrait de merveilleuses possibilités. C’était le temps préféré de Féo ; la poudreuse était souple et permettait de faire des loups de neige. Puis venait le froid de glace, capable de vous arracher la peau des paumes, mais il suffisait d’être vigilant pour éviter cela. Le froid de glace était tranchant et malin. Souvent accompagné d’un ciel bleu, il était formidable pour patiner. Féo avait du respect pour lui. Il y avait également le froid dur : quand le froid de glace devenait de plus en plus intense et s’éternisait au point de vous faire douter que l’été ait un jour existé. Le froid dur était cruel. Les oiseaux mouraient en plein vol. C’était le genre de froid que vous braviez à coups de botte.
Enfin, il y avait le froid aveugle. Celui-là sentait le métal et le granite. Il vous faisait totalement perdre la raison et vous soufflait de la neige dans les yeux jusqu’à sceller vos paupières, vous obligeant à les frotter avec de la salive pour pouvoir les ouvrir à nouveau. Le froid aveugle descendait de quarante degrés au-dessous de zéro. C’était le genre de froid qui ne se prêtait pas à la contemplation en plein air, sauf si vous aviez envie que l’on retrouve votre corps sans vie à la même place en mai ou en juin. »

« J’ai besoin d’histoires. D’histoires comme la tienne. Tu pourrais secouer les gens, les pousser à agir. Les histoires peuvent déclencher des révolutions. »

Lu à voix haute en novembre/décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Félines, de Stéphane Servant (2019, Éditions du Rouergue)

Chronique d’une révolution…

Une transformation mystérieuse affecte les adolescentes qui voient leurs sens s’aiguiser et leur aspect évoluer. Dans une société où le corps féminin est soumis à des normes rigides, ces transformations s’avèrent hautement perturbantes. D’abord pour les intéressées elles-mêmes. Mais lorsqu’elles décident de s’assumer et de s’élever contre l’oppression qui les vise, c’est toute la société qui s’en trouve bouleversée et la réaction est d’une violence inouïe. Un bras de fer terrible s’enclenche…

Félines

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Pendant l’été, Stéphane Servant avait entretenu le mystère en postant des chansons et des citations composant un générique empreint de rébellion. Autant dire que notre curiosité était maximale… Antoine a donc dévoré ce roman d’un trait dès sa sortie (fin août) et j’ai fait de même sans délai – un roman décidément difficile à lâcher !

« Je veux remercier mon éditeur pour son courage.
Le seul fait de publier cet ouvrage constitue une infraction à de nombreux articles de loi et nous expose, lui comme moi, à la censure et à de nombreuses sanctions pénales.
Mon éditeur et moi-même assumons les conséquences de cette publication, en toute conscience. »

Stéphane Servant met soigneusement en scène son roman, qui nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. On découvre peu à peu les circonstances de la narration, qui se veut une restitution des faits alternatives aux versions déformées par les médias. Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Comme dans Sirius, j’ai été impressionnée par la puissance révélatrice de cette parabole qui nous donne beaucoup à réfléchir aux grandes questions de notre époque. L’imaginaire subversif de Stéphane Servant nous interroge sur la pesanteur de normes, révèle la fragilité et la force de la différence de ces jeunes filles. Une manière de nous inviter à accepter, et même à revendiquer nos propres différences. Le roman met en relief la peur des épidémies, les mécanismes d’oppression des minorités, la recherche de boucs émissaires dans un contexte de désindustrialisation dévastatrice et leur instrumentalisation par les forces populistes. Mais il s’agit aussi – et c’est ce qui rend ce texte lumineux – des conditions d’émergence d’un mouvement subversif, du pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Puisque la transformation des Félines leur fait prendre conscience de la condition sociale des femmes.

« Le monde de demain déjà leur appartient. » J’ai lu Félines en pensant à beaucoup de militant(e)s rencontré(e)s au fil des années, aux Femen, mais aussi à Greta Thunberg qui fait l’objet d’attaques incessantes montrant à quel point il reste difficile aujourd’hui pour une jeune femme d’être prise au sérieux.

Un très beau texte plein d’espoir, que je suis heureuse de pouvoir partager avec mon fils qui apprécie énormément ce type de lectures et les échanges qu’elles peuvent susciter. Un livre que l’on dévore, puis referme, plus que jamais attaché(e) aux valeurs d’émancipation, de tolérance et de liberté d’expression. Car, comme le souligne le prologue :  « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ».

Lecture partagée avec Antoine en août/septembre 2019 – Le Rouergue, 15,80€