La couronne d’argent, de Robert C. O’Brien (1968 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mars 2018

Nous avons dévoré en juin 2016 Mme Brisby et le secret de NIMH – un roman inoubliable qui commence comme une fable animalière pour devenir très vite un récit de Sciences Fiction complètement hallucinant.

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Derrière le pseudonyme de son auteur, Robert C. O’Brien, se cache Robert Conly, journaliste américain, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur adjoint du magazine National Geographic et qui ne devint écrivain que sur le tard. Curieuse de savoir si ses autres livres sont aussi remarquables, j’ai proposé aux enfants de lire La couronne d’argent. Ils se sont d’abord montrés réticents en découvrant le titre et la quatrième de couverture (représentant une petite fille portant une couronne scintillante) qui leur ont évoqué quelque chose dans le registre du film de la Reine des neiges de Disney. Ils ont malgré tout accepté de lui donner une chance avec la lecture du premier chapitre. Il a été clair tout de suite que ce roman n’avait rien à voir avec ce qu’ils s’imaginaient…

Le matin de son dixième anniversaire, Ellen trouve une mystérieuse couronne sur son oreiller. Elle ne soupçonne pas les pouvoirs magiques de l’objet, mais se trouve bientôt entraînée dans une série de mésaventures spectaculaires : sa maison et toute sa famille disparaissent dans un incendie, le policier qui voulait lui venir en aide est assassiné et les personnages les plus sinistres tentent de l’approcher. Ellen décide donc de se mettre en route pour rejoindre la seule personne de confiance qui lui vienne à l’esprit, sa tante Sarah qui vit dans le Kentucky, à plusieurs centaines de kilomètres. Son expédition la conduit dans des contrées ténébreuses, mystiques et dangereuses : parviendra-t-elle à rejoindre tante Sarah ? Est-elle suivie et pourquoi est-on si désireux de se procurer sa couronne d’argent ?

Ce roman jeunesse singulier se démarque nettement de tout ce que nous avons pu lire – on pourrait peut-être, à certains égards, faire des parallèles avec Krabat. Il ne s’agit pas simplement d’un récit d’aventures captivantes, servi par une intrigue très bien rythmée par de multiples rebondissements et par un découpage savant des chapitres contribuant à nous tenir en haleine. Le roman nous plonge dans un univers mystique et onirique (on se demande souvent si Ellen ne va pas finir par se réveiller), mais ancré dans le monde réel puisqu’il est question de faim, de souffrances, de pouvoir, de crimes, de lavage de cerveau et des dérives de la science. Cet univers cauchemardesque, avec heureusement des parenthèses d’optimisme et d’humour (grâce à Richard la corneille qui a beaucoup amusé les garçons), continue de nous hanter après avoir refermé le livre. Il s’agit enfin d’un roman initiatique confrontant la protagoniste à ses peurs et à de grands dilemmes moraux. Ellen est une vraie héroïne : pleine de ressources et de sang-froid, perspicace, combattive et loyale, elle apprend à transgresser ses peurs pour contrer les vils complots d’une redoutable société secrète.

Il est important de souligner que certaines scènes du livre sont terrifiantes – à un point surprenant pour un roman jeunesse. La famille de l’héroïne meurt brûlée, plusieurs des personnes qu’elle rencontre ont une histoire tragique et aucun des personnages du roman n’est franchement rassurant… Les adeptes de frissons apprécieront et se réconforteront grâce au happy end, à la chaleur des feux de camp en forêt et au charme de la cabane du sculpteur de la montagne – que les autres s’abstiennent !

Il s’agit donc d’une valeur sûre, assez connue dans le monde anglophone mais moins diffusée en France. Il n’est pas impossible que ce roman ait inspiré Trenton Lee Stewart pour l’écriture du Mystérieux cercle Benedict qui met aussi en scène des enfants à la volonté inébranlable face aux complots abusant de technologies similaires.

Seuls regrets : la couverture n’est pas à la hauteur du roman, la fin de l’histoire est un peu rapide… et Robert O’Brien, décédé à l’âge de 55 ans, n’a malheureusement pas écrit d’autres romans jeunesse que La couronne d’argent et Mme Brisby.

 

Extraits :

« Et magique n’est pas exactement le mot juste, à moins que par magique tu veuilles simplement dire quelque chose que tu ne comprends pas. Et si c’est tout ce que tu veux dire, alors presque tout est magique. »

« C’était sans doute un étranger, et une vision bien effrayante. Il était grand et maigre, et tout habillé de noir : chapeau noir, manteau noir de forme bizarre qui ressemblait à une cape, pantalon noir et bottes noires – mais il y avait une seule rayure de couleur le long de chaque botte, une ligne d’un vert brillant qu’Ellen avait déjà vu. Son visage était sinistre, effrayant, hâve, le visage d’un croque-mort, d’un chasseur implacable. Il marchait vite, l’air décidé, et à chaque pas ses yeux noirs et perçants regardaient avec insistance à gauche, à droite, devant, en haut, en bas. Il ne marchait pas pour le plaisir ni vers une destination précise. Il cherchait. »

« Quand on voit un bouton marqué ‘Appuyez’, le premier mouvement est d’appuyer. Du moins ce fut celui d’Ellen, et elle tendit la main. Mais elle la retira. Elle s’assit plutôt dans le fauteuil. Cela lui rappelait Alice au pays des merveilles qui trouvait toujours des choses marquées : ‘Mangez-moi’, et quand elle les mangeait, elle avait des ennuis. Comment savoir ce qui se passerait si elle appuyait sur le bouton ? Après ce qu’elle avait vu en ces lieux, elle ne serait pas surprise si le plancher explosait sous ses pieds ou si le plafond lui tombait sur la tête. »

L’école des loisirs, 1986, 6,60€

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Le mystérieux cercle Benedict, de Trenton Lee Stewart (2007 pour l’édition originale en anglais, 2013 pour la traduction française)

Lu en décembre 2017

Orphelin et surdoué, Reynie souffre de la solitude et des persécutions des autres élèves et passe le plus clair de son temps dans la bibliothèque ou à lire le journal. C’est ainsi qu’un beau jour, il tombe sur une annonce mystérieuse : « TU ES UN ENFANT ? TU POSSÈDES DES APTITUDES EXCEPTIONNELLES ? TU SOUHAITES VIVRE UNE EXPÉRIENCE UNIQUE ? ». Intrigué par cette l’opportunité de cette « expérience unique », Reynie décide de se présenter à l’examen organisé le week-end suivant. Il est loin de se douter du caractère pour le moins déroutant des épreuves et des rencontres extraordinaires auxquelles elles le mèneront. Il s’agit pourtant de contribuer à une mission dangereuse qui fera des jeunes recrues de véritables agents secrets infiltrés dans la pension dirigée par un scientifique sur le point d’utiliser toutes ses redoutables connaissances en ingénierie et en neurosciences pour prendre le pouvoir. L’amitié, l’intelligence, l’ingéniosité et la solidarité des enfants seront-elles suffisantes pour mettre un coup d’arrêt à cette vaste entreprise de manipulation ?

Nous n’avons fait qu’une bouchée de ce roman de 630 pages qui s’est révélé très addictif, grâce à son intrigue très bien construite et au découpage savant des chapitres pour donner irrésistiblement envie de poursuivre la lecture. À la faveur des vacances de Noël, nous avons largement prolongé la demi-heure quotidienne de lecture !

Au-delà de ce récit palpitant, Le mystérieux cercle Benedict a séduit toute la famille par ses personnages hauts en couleur et par les multiples énigmes et messages codés intégrés dans l’histoire de façon à nous donner la possibilité, très ludique, de chercher à les résoudre en même temps que les enfants. Mais surtout, les péripéties de Reynie et ses amis, permettent à Trenton Lee Stewart de nous interroger, un peu à la manière de J.K. Rowling dans Harry Potter, sur des questions passionnantes : tolérance vis-à-vis des différences, importance du sens critique et de la réflexivité, instrumentalisations politiques des peurs et des avancées scientifiques, résistance et dilemmes éthiques face aux manipulations, rôle de l’école, mémoire et amnésie, fondement des liens familiaux… L’auteur maîtrise parfaitement l’équilibre entre ces problèmes angoissants et la dose d’humour et de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les jeunes et courageux héros qui finissent par triompher des complots des adultes.

« Reynie s’attendait à ce qu’elle se présente, mais au lieu de cela, elle se contenta d’essuyer quelques miettes de gâteau sur sa bouche.
– Tu voulais me demander quelque chose ? reprit-elle.
– Oh oui. Est-ce que je pourrais téléphoner à ma tutrice, Miss Perumal, s’il vous plaît ? Personne ne sait où je me trouve, et je crains qu’elle ne s’inquiète.
– C’est très délicat de ta part, Reynard, mais rassure-toi : nous avons déjà prévenu Miss Perumal. Tu n’as donc plus à t’en préoccuper.
La femme-crayon s’apprêtait de nouveau à partir.
– Madame ? Excusez-moi, madame ?
Elle s’arrêta.
– Oui. Qu’y-a-t-il encore, Reynard ?
– Pardonnez-moi de vous demander cela, madame, je ne le ferais pas si ce n’était pas très important pour moi… c’est que… vous ne seriez pas en train de me mentir, par hasard ? »

« Les enfants embrassèrent du regard leur nouvelle école. Les bâtiments de pierre grise de la Pension se ressemblaient tant, et ils étaient si proches les uns des autres, qu’il était difficile d’affirmer avec certitude où finissait l’un et où commençait le suivant. Ils étaient disposés en une sorte de U tout autour de la grand-Place pavée, et reliés par des chemins et des escaliers de pierre. Sous cet angle, avec la tour qui se dressait juste derrière la résidence, l’ensemble donnait moins l’impression d’une école que d’une forteresse. »

« À vous entendre, on dirait qu’il n’y a aucune règle ici, remarqua Sticky.
– C’est vrai, George, répondit Jillson. Pratiquement aucune. Vous pouvez vous habiller comme vous voulez, pourvu que vous ayez un pantalon, une chemise et des chaussures. Vous pouvez faire votre toilette aussi souvent que vous voulez, ou jamais, du moment que vous êtes propres pour aller en classe. Vous pouvez manger ce que vous voulez, et quand vous voulez, durant les heures d’ouverture du réfectoire. Le soir, vous pouvez éteindre aussi tard que vous voulez avant dix heures. Et vous pouvez vous promener où vous voulez dans l’enceinte de la Pension, tant que vous ne quittez pas les allées et les couloirs à bande jaune.
– À vrai dire, intervint Reynie, tout cela ressemble beaucoup à un règlement.
Jackson le foudroya de ses yeux de glace.
– Comme c’est ton premier jour ici, Reynard, je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, mais c’est une des lois de l’existence que tu apprendras à la Pension : bien des choses qui ressemblent à des règles n’en sont pas, et on a toujours l’impression qu’il y a plus de règles qu’il n’en existe en réalité.
– Ça fait donc deux lois que j’apprendrai, observa Reynie.
– C’est exactement ce que j’essaie de t’expliquer. »

Livre de poche, 7,90€

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Les aventures de Huckleberry Finn : Mark Twain (1884 pour l’édition originale en anglais)

Lu mi-novembre 2017

L’enthousiasme de la lecture des aventures de Tom Sawyer était tel que la poursuite de l’histoire avec celles de son ami Huckleberry Finn s’imposait ! Nous avons donc retrouvé le jeune vagabond à peu près là où nous l’avions quitté, très mal à l’aise et partagé entre les efforts de la gentille veuve Douglas qui s’emploie à le civiliser, à l’instruire et à l’éduquer, et le retour de son père ivrogne et violent. En proie à ses dilemmes, Huckleberry prend la fuite, bientôt rejoint par Jim, un esclave qui refuse d’être vendu. Nous les suivons tous les deux dans leur folle épopée en radeau, sur le Mississipi, pour rejoindre les États « libres » du Nord où l’un et l’autre peuvent espérer vivre libres. Échapperont-ils à la traque des esclaves qui prennent la fuite et aux remous du Mississipi ?

Le voyage est ponctué de péripéties, de retournements et de rencontres inattendues qui rendent la lecture du roman véritablement palpitante. Plus encore que dans Tom Sawyer, Mark Twain nous fait découvrir, en toile de fond, les Etats-Unis d’avant la guerre de Sécession, leurs bourgades et leur quotidien, leur exploitations et les rivalités entre grands propriétaires, l’hypocrisie morale et la condition des esclaves. Le roman montre très subtilement, à travers les yeux naïfs de Huck, comment le jeune garçon prend conscience de l’humanité de Jim et questionne sa conception du bien et du mal. En dépit de ce contexte historique très présent dans le roman, le suspense, les états d’âme enfantins et le parcours initiatique continuent de nous parler comme si le texte avait été écrit hier. Mes garçons ont été enchantés de retrouver l’imagination délirante de Tom Sawyer qui surgit dans l’histoire pour un final décoiffant. Et Mark Twain trouve un équilibre subtil entre la restitution de conditions sociales révoltantes et la part de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les enfants et leurs intuitions morales généreuses qui triomphent des adultes et de leurs conventions inhumaines.

Extraits

« Le lendemain, Miss Watson me gronda pour la saleté de mes vêtements. La veuve, elle, se contenta de les nettoyer d’un air si triste que je me promis de faire tout mon possible pour bien me conduire durant quelque temps. Puis sa sœur m’emmena dans son bureau pour prier. Elle me raconta qu’on pouvait, par la prière, obtenir tout ce qu’on voulait ; mais ce n’est pas vrai : j’ai essayé ! Une fois par exemple, j’avais une ligne de pêche, mais pas d’hameçon. À trois ou quatre reprises, j’ai essayé de prier pour avoir des hameçons mais ça n’a pas marché. À la fin, j’ai proposé à Miss Watson de les demander pour moi. Elle m’a traité de sot, sans me donner d’explications. Mais à mon retour, j’ai demandé à la veuve ce qu’elle en pensait ; elle m’a répondu qu’on ne pouvait obtenir par la prière que des « biens spirituels ». »

« Je racontai à Jim ce qui s’était passé sur le Walter Scott. Je m’efforçai de lui montrer ce que de semblables aventures avaient d’excitant, mais il me répondit que lui ne voulait plus d’aventures. À chacun son point de vue ! »

« C’est alors que je vis deux hommes armés à bord d’un canot qui me demandèrent :
– Ce radeau, là-bas, est-il à toi ?
– Oui.
– Y a-t-il des hommes à bord ?
– Un seul.
– Nous recherchons cinq esclaves qui viennent de s’évader. L’homme dont tu parles est-il noir ou blanc ?
Je ne pus répondre tout de suite. Je voulais dire la vérité, mais les mots ne sortaient pas.
– Un blanc, répondis-je enfin faiblement.
– Bon, nous allons voir ça.
– Oh ! oui, car c’est Papa qui est là. Il est malade, et vous pourriez m’aider à ramener le radeau à la rive.
– C’est ennuyeux, nous sommes très pressés, enfin allons-y.
– Vous êtes très gentils. Je ne peux pas remorquer le radeau tout seul et tous les gens à qui j’ai demandé de m’aider ont refusé.
– C’est révoltant, mais bizarre aussi. Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce qu’il a, ton père ?
– Il a la… euh !… oh !… pas grand chose.
Les deux hommes s’arrêtèrent net. Nous étions tout près du radeau.
– Ne mens pas, veux-tu. Quelle maladie a ton père ?
– Il a la… Vous m’aiderez quand même, n’est-ce pas ? Je vous jetterai l’amarre et vous n’aurez pas besoin d’approcher.
– En arrière, John, dit aussitôt l’un des hommes. »

Gallimard, 6,90€

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Les aventures de Tom Sawyer (1876 pour la première édition en Angleterre)

Lu début novembre 2017

L’une des citations distillées par Cornelia Funke en épigraphe de chacun des chapitres de Cœur d’encre m’a donné envie de redécouvrir avec les garçons Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain que j’avais déjà lues enfant. Il s’agit bien sûr d’un classique, mais je trouve intéressant de partager mon expérience après avoir revisité cette lecture avec Antoine et Hugo.

Le roman relate les aventures (et mésaventures) de Tom, jeune garçon orphelin élevé par une tante très pieuse dans une ville imaginaire du Missouri. Tom est vif, facétieux, joueur, doué d’un sens inouï de la mise en scène et épris de liberté. Il déborde d’imagination et de créativité lorsqu’il s’agit de se couvrir de gloire en public ou d’échapper à l’ennui de l’école, de l’église ou des tâches domestiques. Ses jeux le conduisent à la pêche dans le Mississipi, mais aussi dans des lieux parfois inattendus comme le cimetière, où il se livre à des expériences superstitieuses sur le coup de minuit… Ou encore sur l’île Jackson où il amorce avec ses copains une prometteuse carrière de pirate. Ou même dans la maison « hantée » qui pourrait bien renfermer un trésor. Mais à force de jouer les brigands et les chasseurs de trésor, Tom et ses amis pourraient bien avoir à faire à de vrais bandits !

Mark Twain fait vraiment preuve de génie pour restituer les sentiments et délires enfantins qui animent notre héros dont les élucubrations, les dilemmes et les états d’âme sont très divertissants. Beaucoup de situations et de réactions de Tom sont délicieusement régressifs et d’une authenticité entièrement préservée malgré les presque 150 ans de l’œuvre : son émerveillement perpétuel, son goût du jeu, son habitude peu crédible de jouer la comédie pour pouvoir rester à la maison le lundi matin, mais aussi son agacement à l’égard de son petit frère exemplaire et son rêve de vivre de pêche et d’amitié sur une île déserte avec les copains… Les dialogues, emprunts de malice et de croyances enfantines, sont particulièrement réjouissants et l’épisode de la vengeance fracassante de Tom sur l’instituteur pourrait presque avoir été écrit par Roald Dahl.

Le roman n’en brosse pas moins un tableau peu complaisant de la vie sur les rives du Mississipi au 19ème siècle. La satire de l’Église, de l’école et de la société qui découle de cette fresque du quotidien racontée du point de vue naïf d’un enfant révèle le racisme, les dérives du patriarcat, la violence éducative, la prégnance des croyances et superstitions populaires, l’hypocrisie et la rigidité morale de la société, la forte stigmatisation des plus marginaux… En reprenant le roman vingt ans plus tard, j’ai été surprise par son niveau littéraire très exigeant, que je n’avais pas ressenti à l’époque comme un obstacle à sa lecture, ainsi que par ce double-niveau de lecture qui m’avait complètement échappé.

Une fois passées les premières péripéties de Tom qui ont remporté un franc succès auprès d’Antoine et Hugo, j’ai craint d’avoir initié cette lecture un peu trop tôt. En effet, le roman n’est pas construit autour d’une intrigue progressant de façon linéaire, mais plutôt par l’enchevêtrement de plusieurs lignes narratives développées en séquences irrégulières et interrompues par des chapitres plus descriptifs dans lesquels Mark Twain ironise, dans un langage fleuri, sur l’école du dimanche, les remèdes de charlatan de la tante de Tom ou encore la cérémonie d’examen à l’école. Chapitre 12, par exemple, il écrit, à propos de la tante Polly : « Elle était de ces gens qui s’engouent pour toutes les spécialités, pour tous les traitements ultra-modernes qui prétendent rendre ou améliorer la santé. C’était une manie qu’elle avait de longue date. Quand elle découvrait une nouveauté, elle n’avait de cesse qu’elle ne l’eût essayée, non pas sur elle – elle n’était jamais malade – mais sur la première personne qui lui tombait sous la main. Elle était abonnée à tous les journaux de médecine des familles et autres attrape-nigauds phrénologiques ; elle se gargarisait de l’ignorance pompeuse dont ils étaient boursouflés. Toutes les absurdités qu’ils contenaient sur l’aération, sur la façon de se lever, la façon de se coucher, sur ce qu’il fallait manger, ce qu’il fallait boire, sur la durée quotidienne de l’exercice qu’il fallait prendre, la disposition d’esprit qu’ils convenait d’adopter, le genre de vêtements qu’il fallait porter, tout cela était pour elle parole d’Évangile ; et elle ne remarquait jamais que les conseils donnés dans le journal du mois contredisaient régulièrement ceux que ce même journal avait donnés le mois précédent. Sa droiture et sa bonne foi faisaient d’elle une proie toute indiquée. Elle collectionnait les revues charlatanesques ; et munie de ces armes de mort, elle allait à l’aventure sur son ‘cheval pâle’, métaphoriquement parlant, avec ‘l’enfer à sa suite’. Mais elle ne se rendit jamais compte que ses voisins et victimes ne voyaient en elle ni l’ange de la guérison, ni la dispensatrice du baume de Galaad. »

Rapidement convaincue qu’Antoine et Hugo percevraient ce type de passage comme rédhibitoire et se décourageraient vite, je dois reconnaître que je me suis trompée. Passionnés par les différentes intrigues, ils se sont impatientés à deux ou trois moments, mais n’ont jamais souhaité interrompre la lecture. Et la tension narrative monte en puissance à la fin du livre, si bien que nous n’avons pas regretté du tout ce choix de lecture. Par contre, de nombreuses explications étaient nécessaires et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de se lancer eux-mêmes si je ne le leur avais pas lu. Les aventures de Tom Sawyer ont été l’occasion pour nous d’évoquer un peu la ségrégation, la guerre de Sécession et l’interdiction de la peine de mort. Ces thèmes sérieux n’ont pas altéré leur plaisir en découvrant les frasques et les farces du protagoniste. À peine le livre refermé, qu’ils réclamaient Les Aventures de Huckelberry Finn !

Extraits

« De son orteil Tom traça une ligne dans la poussière et dit :
– Je te mets au défi de dépasser cette ligne. Si tu la passes je te flanquerai une tripotée dont tu te souviendras longtemps ; et capon qui s’en dédit !
Le nouveau venu s’empressa de franchir la ligne interdite.
– Tu as dit que tu me rosserais, il faut le faire.
– Ne me touche pas, prends garde.
– Tu as dit que tu le ferais ; eh bien ! vas-y.
– Pour deux sous je le fais.
L’autre fouilla dans sa poche, prit les deux sous et les tendit d’un air moqueur à Tom qui les jeta par terre. Aussitôt les deux gamins s’empoignèrent l’un à l’autre et roulèrent dans la poussière, cramponnés l’un à l’autre comme deux chats. »

« Tom se retourne brusquement et dit :
– Ah ! C’est toi, Ben ! Je ne t’avais pas vu.
– Oui. Nous allons nous baigner. Tu ne viens pas ? Non, tu aimes mieux travailler, je vois ça.
– Qu’est-ce que tu appelles travailler ?
– Ce n’est pas du travail, ça ?
Tom donne un coup de pinceau et, négligemment, répond :
– P’t’ê’t ben qu’oui, P’t’ê’t ben que non. Tel que c’est, ça me va.
– Tu ne vas pas me faire croire que tu aimes ça ?
Nouveaux coups de pinceau.
– Que j’aime ça ? Pourquoi pas ? On n’a pas tous les jours la chance de badigeonner une clôture. »
« Tom était plongé dans ses pensées, de tristes pensées à l’unisson de l’ambiance environnante. Longtemps, il resta assis, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux, absorbé dans une profonde méditation. La vie lui semblait un fardeau insupportable ; il se prenait à envier Jimmy Hodges, qui venait de disparaître. Oh ! s’assoupir pour toujours, ne plus penser à rien, ne plus s’inquiéter de rien ! Rêver pour l’éternité sous les arbres du cimetière tandis que le vent agiterait les feuilles et ferait onduler l’herbe sur la tombe… Ne plus avoir d’ennuis, ne plus avoir de soucis ! Si seulement il avait un carnet intact à l’école du dimanche, il eût volontiers consenti à disparaître et à en finir avec ça.
Et cette petite ! Que lui avait-il fait ? Rien. Il avait agi dans les meilleures intentions du monde, et elle l’avait traité comme un chien. Oui, comme un chien. Un jour trop tard, peut-être, elle regretterait ce qu’elle avait fait. Ah ! si seulement il pouvait mourir momentanément !
Mais les réflexions d’un gamin sont trop instables pour suivre longtemps le même chemin. Insensiblement, la pensée de Tom se reporta sur les soucis de l’existence présente. Pourquoi ne pas tout abandonner, disparaître mystérieusement ? aller, s’en aller loin, très loin, au-delà des mers, dans des pays inconnus, pour ne plus jamais revenir ? Qu’est-ce qu’elle éprouverait alors ? Oui, il avait bien pensé à s’engager dans un cirque ; mais il n’envisageait plus cette éventualité que pour la rejeter. Il ne saurait être question de colifichets, de calembredaines, de déguisements bariolés, quand on se sent né pour planer dans les régions du romantisme. Non. Il serait soldat, et après de nombreuses campagnes il reviendrait, chargés d’ans et de gloire. Mieux encore… il irait chez les Indiens, il chasserait le buffle, s’engagerait sur le sentier de la guerre et dans les grandes plaines sans pistes du Far West. Il deviendrait un grand chef, il serait tout couvert de plumes, il aurait la figure toute tatouée ; et puis un moite et lourd matin d’été il reviendrait, il ferait irruption dans l’école du dimanche en poussant un cri de guerre si terrifiant que tous ses camarades en dessécheraient de jalousie. Fi donc ! il y avait mieux encore à faire ! Être pirate ! Oui, c’est cela ! Voilà l’avenir qui s’offrait à lui dans toute sa splendeur. Sa renommée s’étendrait sur le monde entier et les bonnes gens se signeraient au seul bruit de son nom ! Quelle ivresse n’éprouverait-il pas à parcourir les mers sur son vaisseau rapide et léger, le Génie des Tempêtes, arborant au mât de misaine son lugubre drapeau ! À l’apogée de sa gloire il apparaîtrait soudain dans son village natal ; il entrerait dans le temple, le visage hâlé par les intempéries, vêtu d’un justaucorps de velours noir, de chausses noires, de bottes noires, portant une écharpe rouge, les pistolets d’arçon à la ceinture, le poignard au côté, le chapeau à plumes sur la tête, son lugubre drapeau flottant au vent. Avec quelles délices n’entendrait-il pas les gens chuchoter sur son passage : ‘C’est Tom Sawyer le Pirate, le Vengeur Noir de la Mer des Antilles !’
Sa décision était prise, il avait choisi sa carrière. »

Folio Junior, 5,90€

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