Autour de Jupiter, de Gary Schmidt (Bayard, 2019)

Autour de Jupiter_couv

Je ne pense pas avoir déjà lu un roman qui parvienne à insuffler autant de douceur à des thématiques aussi dures. À 14 ans, Joseph a déjà connu la prison, le deuil, la violence et… il est le père d’une petite fille. L’adolescent est confié aux Hurd, famille d’agriculteurs du Maine dont le fils, Jack, nous raconte cette histoire. Joseph parviendra-t-il à surmonter les traumatismes, les préjugés et la solitude pour renouer avec une existence de collégien ? Pour l’heure, ses préoccupations semblent graviter exclusivement autour d’un point focal : le besoin irrépressible de voir sa fille.

L’intrigue est bien construite, jouant sur notre curiosité quant à l’avenir et au passé de Joseph, avec un rythme qui s’accélère dans le dernier tiers du roman. Autour de Jupiter n’est pas de ces lectures qui s’éternisent sur votre table de chevet !

Mais la magie de ce roman réside avant tout dans ses personnages. Joseph, d’abord, personnalité hors-norme, cabossée par la vie qui l’a forcé à grandir trop vite, mais qui ne demande qu’à se révéler. Jack ensuite, si ouvert, attentif et plein de jugement du haut de ses douze ans, dont l’amitié naissante pour Joseph semble capable de surmonter tous les fossés. Son point de vue donne envie d’aller vers les autres, tant il met en relief les surprises que la vie peut réserver à celles et ceux qui parviennent à passer outre leurs préjugés. En miroir, on perçoit de façon très juste l’importance vitale du regard bienveillant et optimiste que posent sur Joseph la famille Hurd ainsi que certains de ses professeurs – de très belles personnes, là-encore. La nature et les animaux (presque des personnages à part entière !) jouent, eux aussi, un rôle de repère essentiel pour la tentative de Joseph de se reconstruire.

Il n’en reste pas moins que le propos est dur, et même terrible. Un roman oxymorique et marquant, en somme, dont je comprends très bien qu’il figure dans les sélections les plus prestigieuses, dont les pépites de Montreuil et le prix Sorcières. Gary Schmidt est un auteur américain dont j’entends de plus en plus parler, cette première découverte me donne pleinement envie de continuer à le lire.

Ne manquez pas la très belle critique de Pépita !

Extraits

« Il ne parle jamais de ce qu’on lui a fait là-bas.
Mais depuis qu’il a quitté cette prison, il ne porte plus jamais de vêtement orange.
Il ne laisse jamais quelqu’un rester derrière lui.
Il ne veut jamais qu’on le touche.
Il n’entre jamais dans des pièces exiguës.
Et il ne mange jamais de pêches au sirop.
– Il n’aime pas tellement le pain de viande, non plus, a dit Mme Stroud en refermant le dossier du Département de la santé et des services sociaux de l’État du Maine.
– Je suis sûre qu’il va adorer les pêches au sirop que fait ma mère, ai-je commenté. »

« – Tu n’es pas seul.
Il a hoché la tête de haut en bas.
– Non, tu n’es pas seul.
– Si.
– Tu m’as, moi.
Il a eu un petit rire triste, avant de répondre :
– Jackie, j’ai toute une vie d’avance sur toi. »

Lu en mars 2020 – Bayard, 13,90€

Combien de pas jusqu’à la lune ? de Carole Trébor (Albin Michel, 2019)

Combien de pas jusqu'à la lune.jpg

Katherine Johnson a longtemps évolué dans l’ombre, mais son destin extraordinaire a été mis en lumière avec le film Les Figures de l’ombre, sorti en 2016. Rien ne prédestinait cette femme noire, née en 1918 dans l’État ségrégationniste de Virginie occidentale d’un père bûcheron et d’une mère enseignante, à devenir mathématicienne à la NASA. On pourrait même dire que tous les déterminismes sociaux, raciaux et de genre s’y opposaient.

Mais l’histoire de Katherine est tout à la fois celle d’une femme douée, passionnée et tenace, indéfectiblement soutenue par un entourage aimant, et celle d’un siècle d’avancées progressives, durement acquises face au racisme, à la ségrégation et à la misogynie. Je recommande chaudement à ceux qui ne l’auraient pas fait de lire la trilogie du siècle, de Ken Follett, qui est particulièrement instructive sur l’histoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Ce n’est qu’en 1954 que la ségrégation scolaire est interdite, l’accès à l’université restant fermé aux Afro-Américains dans les États ségrégationnistes. C’est grâce à un arrêt de la Cour suprême que Katherine deviendra, au terme d’un parcours scolaire exceptionnel, la première femme noire de son État à étudier à l’université. Après des années de travail comme enseignante, elle saisit l’opportunité d’entrer à la NASA comme calculatrice et parvient à grimper les échelons, toujours grâce à ses capacités hors du commun doublées d’une volonté sans faille face aux barrières de genre et de race. C’est ainsi qu’elle jouera un rôle-clé dans la préparation de la mission Apollo 11, au cours de laquelle les premiers humains marcheront sur la lune…

C’est cette histoire incroyable que retrace cette biographie romancée (qui s’inscrit dans la collection DESTINS qui rend hommage à des personnalités marquantes comme Simone Veil, Mohamed Ali ou Marilyn Monroe). Passionnée à la fois par l’histoire des États-Unis, la cause des Afro-Américains, les recherches aérospatiales, les sciences et les difficultés qui persistent pour les femmes à s’y faire une place (je suis bien placée pour m’en rendre compte, en tant que chercheuse au CNRS), je ne pouvais pas passer à côté de cette lecture.

Au regard des attentes très fortes que j’avais à l’égard de ce livre, j’ai été un peu déçue. La destinée de Katherine Johnson gagne certes sans aucun doute à être connue. Mais j’ai perçu la façon dont elle est restituée ici comme trop linéaire, ne laissant pas suffisamment de place aux doutes, aux détours forcés de la vie de Katherine. L’issue heureuse de l’histoire est connue dès la lecture de la quatrième de couverture. J’aurais aimé trembler plus pour la jeune femme, mais je n’ai pas douté un seul instant qu’elle tracerait sa route. Les signes d’un destin exceptionnel sont présents dès ses premiers jours de bébé, et même avant, au travers de la curiosité et des capacités surprenantes de ses parents. Et j’ai eu l’impression que le personnage de Katherine manquait d’épaisseur, de failles qui la rendraient plus humaines, étant peut-être trop ramenée à ses capacités intellectuelles. L’exercice de la biographie romancée est difficile, à cet égard. Carole Trebor s’est attachée à rester près des faits, même si elle explique dans le prologue avoir projeté sa propre sensibilité sur le personnage de Katherine. Cette flamme qui vous touche, vous prend à la gorge même dans certains romans, m’a manqué, me donnant l’impression d’un propos parfois trop pédagogique. Le travail de documentation réalisé par l’autrice est impressionnant, mais j’ai trouvé que d’une certaine manière, on le sentait trop à la lecture (et c’est un détail, mais la multiplication des notes de bas de page était-elle vraiment indispensable ?).

Malgré ces réserves, j’ai passé un bon moment avec ce livre et je suis ravie d’avoir découvert la vie de Katherine Johnson. Je regarderai à la prochaine occasion Les Figures de l’ombre, curieuse de voir comment cette vie hors des sentiers battus a été transcrite au cinéma !

N’hésitez pas à écouter l’émission de la bibliothèque des ados de France Inter consacrée au roman !

Extrait : « Il lui révéla comment Icare s’était approché trop près du soleil et comment les ailes que lui avait si patiemment confectionnées son père avaient fondu, entraînant sa chute dans la mer, où le héros s’était noyé. Le message de cette histoire fit écho en elle. Elle ne parvenait pas à saisir la raison pour laquelle il lui laissait une si forte impression. Puis elle se souvint que leur mère les avait mis en garde à de multiples reprises : ‘Faites attention à ne pas vous brûler les ailes’. Elle le répétait surtout à Horace, qui rêvait d’aviation à longueur de journée. Elle insistait car, à sa connaissance, il n’y avait aucun aviateur noir. De telles aspirations pouvaient faire beaucoup de mal à son fils aîné, en l’entraînant dans des combats vains où il risquait de voir ses espoirs partir en fumée. »

Lu en novembre 2019 – Albin Michel, 15,90€

Histoires de fleuves, de Timothy Knapman, illustré par Ashling Lindsay et Irène Montano (Sarbacane, 2019)

Histoires de fleuves_couv.jpg

Les fleuves offrent un fil conducteur prodigieux pour explorer le monde ! À la fois frontière, lieu d’échanges et trait d’union entre des régions parfois distantes de milliers de kilomètres, ils sont aussi des écosystèmes, des lieux chargés d’histoire où résonnent légendes, mémoire des civilisations qui se sont succédé sur leurs rives et écho de mille et une aventures… Tirant partie de cette richesse, Histoires de Fleuves nous invite à une série d’expéditions captivantes dans les méandres de cinq fleuves mythiques.

nil-03-1400x.jpg

amazone-03-1400x

Au fil des pages, le Nil, le Mississippi, le Rhin, le Yangtsé et l’Amazone se déplient (littéralement) sous nos yeux, de la source à l’embouchure, restituant délicieusement les sensations et les couleurs d’un vrai voyage. Les illustrations sont luxuriantes. Non seulement elles rendent hommage à la géographie, l’histoire et la biodiversité de chaque fleuve, mais elles invitent à rêver d’évasion, d’aventures, d’explorations… Au fil de l’eau, on s’arrête à l’envi pour découvrir les anecdotes, les histoires et légendes charriées par chaque fleuve et l’on apprend une foule de choses : le Mississippi, par exemple, nous entraîne des terres gelées du Minnesota au golfe du Mexique, nous murmurant en route la légende d’un monstre mystérieux et l’histoire de peuples amérindiens et de la guerre de Sécession, avant de faire résonner la musique de la Nouvelle-Orléans…

mississippi-03-1400x.jpg

Au passage, cette lecture nous a fait prendre conscience de l’importance des fleuves en littérature, nous donnant le plaisir d’évoquer de belles lectures faites ensemble. Comment sillonner les rives du Mississippi sans penser aux aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ou encore au Célèbre catalogue Walker & Dawn ? Celles de l’Amazone et du Nil sans évoquer L’explorateur et La déesse indomptable ? Le Yangtsé nous était moins familier, mais nous n’avons pris que plus de plaisir à le découvrir.

Un album stimulant qui ravit aussi bien les yeux que l’esprit et l’imaginaire !

Extraits

« Que le spectacle commence ! De 1830 à la fin des années 1930, de véritables théâtres flottants naviguaient sur le Mississippi, vers le sud comme le nord. Ils faisaient escale dans les villes bordant le fleuve et présentaient des spectacles musicaux, des ballets ou du cirque avec de vrais chevaux. Certains pouvaient accueillir jusqu’à 3400 spectateurs ! »

« LORELEI, LE ROCHER CHANTANT. Un jour, un homme prétendit avoir été ensorcelé par une belle jeune fille. Alors qu’on l’emmenait en prison, elle se jeta dans les eaux tumultueuses du Rhin. Depuis, les marins parlent d’une femme assise sur un « rocher chantant ». Envoûtés à leur tour par la beauté du chant, ils perdent le contrôle de leur bateau et chavirent. »

Lu en janvier 2020 – Sarbacane, 18,50€

Ghost, de Jason Reynolds (Milan, 2019 pour l’édition française)

Ghost.jpg

Ghost, c’est d’abord une magnifique couverture jaune vif, placée sous le signe de la vitesse et esquissée dans un style cartoon qui a immédiatement donné envie à mes garçons de se plonger dans ce roman ! Une chouette leçon de vie, où il est question de sport, de dépassement et de réalisation de soi, pour celui à qui le sort n’a pas donné les meilleures cartes. Un texte qui a déjà conquis les Etats-Unis, restant cinq semaines d’affilées sur la liste des New-York Times Best Sellers et se propulsant parmi les finalistes du prestigieux National Book Award.

Depuis qu’il dû s’enfuir à toutes jambes avec sa mère pour échapper aux tirs de son père, Ghost l’a appris : courir, il sait faire. Grâce à la rencontre avec un coach et une équipe d’athlétisme, il découvre que la course pourrait prendre un autre sens que celui d’une fuite pour sauver sa peau : une motivation puissante, l’intégration dans une équipe et, pourquoi pas, une source de fierté… Mais Ghost parviendra-t-il à laisser derrière lui la violence et à canaliser sa rage pour parvenir à rester dans la course, déjouant ainsi les déterminismes sociaux et raciaux ?

Ghost est le premier tome d’une série dont chaque tome est centré sur l’un des membres de l’équipe d’athlétisme coachée par Otis Brody : Ghost, Patty, Sunny et Lu. De fortes personnalités qui ont en commun l’ambition de faire des étincelles sur la piste de course, mais chacun ses failles qui les rendent d’autant plus attachantes. Ce premier volet parle surtout de Ghost dont l’histoire est celle d’un gamin pauvre qui vit dans le quartier le plus délabré de la ville, à qui sa mère ne peut pas acheter grand-chose même si elle travaille très dur et dont le père est en prison. Malgré la misère, les stigmas sociaux et le poids du passé, Ghost fait tout ce qu’il peut pour trouver son chemin. Il trouve le soutien de personnes lumineuses dans son entourage, qu’il s’agisse de sa mère, du vieil épicier du quartier ou du coach avec lesquels il noue de très belles relations.

L’histoire de Ghost nous a tenus en haleine de bout en bout. Il la raconte sur un ton brut qui sonne « juste », avec des mots qui claquent en lecture à voix haute et qui vont droit au cœur. Je n’ai pas été surprise de lire que Jason Reynolds s’inspire de textes de rap pour écrire !

Antoine et Hugo ont beaucoup aimé ce roman qui leur a parlé à beaucoup d’égards. Ils partagent avec Ghost l’admiration de Usain Bolt et… une véritable passion pour le livre Guinness des records ! Ainsi que le goût de la compétition qui peut parfois sembler agaçant, mais qui est affirmé ici sans complexe, ce qui leur a beaucoup plu. Mais ils ont aussi été touchés par l’esprit d’équipe et par la belle entraide qui naît entre les coureurs. Et se sont laissés emporter par l’espoir porté par cette histoire qui est aussi celle de quelqu’un qui parviendra peut-être à battre en brèche tous les stigmas et à trouver sa voie.

Bon, il faut bien le dire, la fin nous a laissés un peu frustrés en nous laissant à ce point en suspens. Il ne reste plus qu’à espérer que la suite de la série sera très bientôt traduite et publiée en français !

Extraits

« Je ne sais pas si vous connaissez un mec qui s’appelle Andrew Dahl. Le gars, il détient le record du monde du nombre de ballons de baudruche gonflés… avec le nez. Vous imaginez ? Je ne sais pas trop comment il a découvert que c’était une compétence recherchée, et je veux même pas imaginer la quantité de morve qu’on pourrait trouver dans ces ballons-là, mais apparemment, c’est une discipline reconnue, et le meilleur à ce petit jeu, c’est Andrew. Il y a aussi une dame qui s’appelle Charlotte Lee, et elle, son truc, c’est les canards en plastique. C’est elle qui en a le plus. Au monde. C’est pas une blague. Ce qu’il y a de bizarre, déjà, c’est de vouloir avoir un canard en plastique chez soi. Alors 5631 ? Faut arrêter, un peu, non ? Quant à moi, je détiens sûrement le record du monde du nombre de connaissances accumulées sur les records du monde en tout et n’importe quoi. »

« Parfois, je me dis que j’aurais préféré qu’il reste en prison à vie. Mais de temps en temps, j’aimerais bien qu’il soit à la maison, assis sur le canapé à regarder le match en secouant dans sa main des graines de tournesol. En tout cas, une chose est sûre : c’est ce soir-là que j’ai appris à courir. »

« Tout ça pour dire j’en ai un, de casier judiciaire. Pas un vrai, hein. Pas comme les gens qui vont en prison. Moi, j’ai un casier judiciaire scolaire. Au collège, ils appellent ça un « dossier ». J’ai un dossier. Et même si je l’ai jamais vraiment vu, il doit être vachement gros, parce que je passe ma vie dans le bureau du principal, ou en retenue, ou à être exclu du collège pour avoir fait taire une grande gueule. Ben alors, Castle, pourquoi tes fringues elles sont si grandes ? Pourquoi ton futal il est si petit ? Pourquoi tu t’appelles Castle, comme un château ? Pourquoi t’as toujours cette odeur, comme si t’avais marché cent bornes pour venir jusqu’ici ? Pourquoi on a l’impression que quelqu’un t’a coupé les cheveux avec un couteau à beurre ? Et en réaction à ça, je… Bref. En langage du collège, j’ai un « comportement peu exemplaire ». Mais j’avais décidé qu’il n’y aurait plus jamais rien à écrire dans le dossier. Il resterait fermé pour toujours car désormais, ma carrière dans la course à pied (qui était en fait la première étape de ma carrière dans le basket-ball) en dépendait. J’avais trop à perdre. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Milan, 13,90€

Boo, de Neil Smith (L’école des loisirs, 2019)

Voici un roman étrange, en forme de casier métallique à travers lequel deux yeux semblent nous épier d’on ne sait où…

Boo_couverture.jpg

On le comprend dès les premières pages, ce regard indéchiffrable est celui d’Oliver, alias Boo – collégien surdoué, présentant tous les signes d’un syndrome d’Asperger, marginalisé, et même harcelé. Boo s’adresse à ses parents d’une sorte d’au-delà, après avoir trouvé la mort au collège, alors qu’il venait enfin de parvenir à réciter par cœur (et dans l’ordre !) les 106 éléments du tableau périodique… Ainsi, Oliver n’atteindra jamais l’âge adulte et ne deviendra jamais scientifique comme il en rêve depuis toujours. Le roman pourrait être pathétique, mais il ne l’est pas. En effet, Boo pose sur son passage de vie à trépas et sur l’existence dans l’au-delà un regard curieux, avide de comprendre et soucieux de restituer cette expérience de la façon la plus factuelle et précise possible. On découvre donc, petit à petit, le fonctionnement de cet étrange « Village » réservé aux adolescents décédés aux États-Unis au cours de leur treizième année. Mais il n’est pas si facile pour Boo de tourner la page de sa vie sur Terre : lorsque arrive un autre élève de son collège, mort quelques jours après lui, Boo réalise qu’après tout, il n’a peut-être pas été victime d’un emballement cardiaque dû à l’euphorie de son exploit mémoriel…

Ce roman est très prenant, tant on a besoin de comprendre ce qui est arrivé à Boo – et de savoir comment son histoire peut continuer. Le récit nous a surpris en bifurquant à plusieurs reprises, l’intrigue se complexifiant et prenant à chaque fois un cours complètement inattendu. Les aventures et les réflexions foisonnantes de Boo permettent de traiter de façon profonde et intéressante plusieurs thèmes pourtant difficiles à évoquer en littérature jeunesse, notamment le harcèlement scolaire, les fusillades dans des écoles américaines et la peine de mort. C’est peut-être la perspective analytique, presque détachée, de Boo qui permet de parler de tout cela de façon adaptée à un lectorat jeune. Il me semble également que le roman parle très bien des troubles du spectre autistique, du décalage perçu par Boo, de son besoin de se réfugier dans sa bulle et dans le monde rassurant des sciences. Les thèmes sont graves, donc, mais la tonalité du roman est souvent positive et porteuse d’espoir. La façon dont Boo parle à/de ses parents est belle et touchante. Lui qui avait tant de mal à nouer des relations sociales tant qu’il était en vie, rencontre au « Village » des personnes magnifiques qui apprennent à apprivoiser ses petites singularités.

« Puis, parce que je demeure allergique aux câlins, elle me donne un petit coup de pied dans le tibia, ce qu’elle appelle une « tape d’amour ». Je lui rends la pareille. »

La vision de la mort imaginée par Neil Smith est très riche ; il invente une voie médiane fascinante entre l’approche matérialiste et les représentations religieuses de la mort. L’univers de cet au-delà est très travaillé avec sa géographie et son écosystème particulier, son vocabulaire, ses traditions et une multitude de références à des personnages de livres, des œuvres littéraires et musicales (de Cole Porter à Nirvana !)… Nous avons aussi beaucoup aimé les clins d’œil multiples au monde de la science et des scientifiques.

Un roman original, captivant et sensible qui parvient à parler à hauteur d’adolescent de questions aussi difficiles qu’incontournables. Je ne suis pas étonnée du tout qu’il ait déjà remporté un tel succès en anglais et qu’il soit traduit dans de nombreuses langues !

L’avis de Linda est disponible par ici !

Autres extraits

« Je songe à mon existence sans amis au collège Helen-Keller. Dans le cours de sciences, j’étais toujours seul pour disséquer la grenouille. Aucun camarade ne voulait être jumelé à moi, malgré une note maximale garantie. Avant d’adopter ma politique d’évitement, j’avais essayé à quelques reprises, en particulier en cinquième, d’engager la conversation avec d’autres élèves. Je m’étais au préalable exercé devant le miroir : par le passé, en effet, mes propos avaient eu le malheur d’offenser ou d’irriter. Devant la glace, donc, j’ai dit : « Tiens, salut, Cynthia Orwell. Comment se sont passées les épreuves de sélection des pom-pom girls, aujourd’hui ? Tu as réussi des grands écarts satisfaisants ? » »

« Comme vous le savez, chère mère et cher père, chez nous, aux États-Unis, je n’allais jamais au théâtre. Je ne regardais pas de sitcoms ni de séries policières à la télévision. Je ne lisais pas de romans. Rien, en somme, qui suppose une incursion dans la fiction. Je ne comprenais pas la nécessité de la fiction dans un monde où les événements de la vie réelle – les drames qui se produisent à l’échelle cellulaire dans notre corps et sur le plan astrophysique dans notre univers – étaient à la fois fantastiques et fascinants.
Ce n’est que dans le monde réel du paradis que j’ai pris conscience du bien-fondé de l’illusion. La fiction a le grand avantage de vous dégager de la réalité lorsque la réalité devient peu engageante. Je regrette de ne pas avoir fait cette découverte aux États-Unis. Sa Majesté des mouches m’aurait peut-être aidé à survivre au collège. »

« – Vade retro, Satana ! lui dis-je.
C’est une expression latine que j’adore, mais que j’ai rarement l’occasion d’utiliser. (Origine : formule d’exorcisme qui se traduit par « Arrière, Satan ».) »

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs (coll. Medium +), 18€

Chaplin en Amérique, de Laurent Seksik et David François (Rue de Sèvres, 2019)

Chaplin en Amérique_tome 1_couverture.jpg

Qui ne connaît pas Charlot, son visage enfariné, son costume et son petit chapeau, ses mésaventures qui nous font rire et qui nous serrent le cœur ? Mais qui connaît vraiment l’acteur Charles Spencer Chaplin, né en 1889 en Angleterre, qui grandit dans la misère avant de réaliser une carrière époustouflante qui fera de lui l’un des acteurs les plus marquants du 20ème siècle ? L’idée de raconter cette histoire dans une bande-dessinée est géniale et toute la famille s’est précipitée sur le premier tome dès sa sortie, le mois dernier !

Nous voici donc embarqués dans un paquebot transatlantique, par une sombre nuit d’octobre 1912, avec un jeune Charles qui entend définitivement tourner la page de ses années de misère londoniennes et vivre le rêve américain. Les souvenirs de ses jeunes années de pauvreté et de détresse, entre une mère psychotique et un père alcoolique et absent, viennent régulièrement hanter ses pensées, mais il n’est pas là pour s’apitoyer sur son sort. Sûr de son talent, débordant d’énergie, d’optimisme et d’ambition, c’est pour conquérir New-York, Hollywood et les États-Unis qu’il est là !

Chaplin en Amérique_extrait 1.jpg

Chaplin en Amérique_extrait 2.jpgLe scénario ne suit pas une trame linéaire. L’histoire de Charlie est interrompue par l’incursion de souvenirs restitués en noir et blanc et par des aperçus de scènes de films (qui donnent envie de les (re-)voir !). Je me suis sentie plusieurs fois déboussolée par des transitions abruptes d’une impression à l’autre, parfois avec des années d’intervalle. De cette construction du scénario comme des illustrations si vivantes qu’elles semblent presque s’animer sous nos yeux se dégage un sentiment de mouvement, d’effervescence, de fougue qui correspond finalement bien à la rapidité fulgurante avec laquelle Charlie Chaplin a connu le succès – et d’ailleurs par la même occasion la rançon de cette renommée…

Chaplin en Amérique_extrait 3.jpg

Son personnage meurtri et déterminé, flamboyant, séducteur, égocentrique aussi, m’a intriguée et donné envie d’en savoir plus. Même si je reste partagée quant aux illustrations. J’ai aimé leur originalité, leur dynamisme, leur côté débordant et la façon dont David François joue avec les cases ; mais le dessin Chaplin ne m’a pas semblé très ressemblant, avec son nez et son menton pointu. Tous les personnages se ressemblent beaucoup, ce qui ne m’a pas facilité la tâche pour suivre une histoire dont la trame est, comme je l’ai déjà souligné, un peu hachée. J’ai donc été surprise de voir que mes enfants n’avaient pas rencontré de difficulté particulière à lire cette BD qu’ils ont appréciée – il me semble que la complexité et la teneur du propos la destinent plutôt à un lectorat plus âgé.

Un grand merci à la maison d’édition de nous avoir permis de découvrir cette bande-dessinée particulièrement originale !

Lu en octobre 2019 – Rue de Sèvres, 17€

Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier, 2019)

Le dernier sur la plaine.jpg

« Toujours en mouvement, nous suivons la transhumance des bisons. La terre est notre mère, le soleil est notre père. Les plaines sur lesquelles nous chevauchons ne nous appartiennent pas, mais notre territoire s’étend à perte de vue. Herbe haute, arbustes, rocaille, immense ciel bleu. »

C’est de loin que je reviens pour vous faire part de cette chronique, de très loin même ! Pour être précise : des grandes plaines américaines des années 1860-1870, à une époque tourmentée où colons et indiens s’affrontent violemment pour l’immense territoire s’étalant des plaines canadiennes au golfe du Mexique. Grâce au talent de conteuse de Nathalie Bernard, nous voilà propulsés au cœur des événements, avec pour fil rouge la vie incroyable de Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une blanche enlevée à sa famille. Nous suivons Quanah de sa naissance à la fin de son enfance, de son adolescence à l’âge adulte, dans une quête saisissante d’un espace, d’une issue, de ses origines, de son identité.

Nathalie Bernard nous livre un récit captivant – à tel point qu’il a été difficile d’interrompre la lecture pour mettre les garçons au lit ! L’écriture est brute, imagée, très belle. La tension amorcée dès les premières pages autour des grandes questions qui hanteront Quanah toute sa vie se nourrit également, au fil du récit, de péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Quanah est un personnage magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante.

Le contexte est restitué de façon très dense : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre. L’autrice fait très fort : l’histoire est si passionnante qu’on remarque à peine tout ce que l’on apprend au passage. Elle parvient avec brio à livrer un récit de cette époque qui ne tombe ni dans le manichéisme, ni dans les stéréotypes teintés de folklore. À raconter des vérités terribles tout en portant constamment un beau message d’espoir et de tolérance.

« Si les bisons n’avaient pas été exterminés, je serais resté dans les plaines.
Mais je ne peux pas revenir en arrière.
Alors, je regarde vers l’avenir. »

Ma curiosité a été si bien aiguisée par cette lecture qu’il fallait en savoir plus. En cherchant un peu, nous avons découvert que Quanah Parker a réellement existé. J’ai été terrifiée en découvrant que les grandes lignes de cette histoire sont vraies, notamment le désastre humain et le massacre de quinze millions de bisons américains, essentiels dans le mode de vie des Comanches. Une mémoire douloureuse, mais importante, que Nathalie Bernard contribue à entretenir avec beaucoup de talent.

Un grand merci à l’éditeur de nous avoir permis de découvrir ce roman. Une épopée flamboyante dont on peine décidément à s’extraire…

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions Thierry Magnier, 14,80€