Le clan des Otori, de Lian Hearn – Livre I : Le silence du rossignol (2002)

Lu en août 2018

Antoine et Hugo ont la chance de pouvoir puiser non seulement dans les rayons de la bibliothèque municipale, où nous nous rendons très régulièrement, mais aussi dans les trésors de la bibliothèque familiale précieusement conservée par mes parents. Les garçons y fouillent très volontiers parmi les lectures de mon petit frère qui semble décidément avoir eu, il y a dix-quinze ans, des goûts très convergents avec les leurs. Entre les romans de J.K. Rowling, Pierre Bottero, Philip Pullman, Eoin Colfer, Robin Hobb et Christopher Pasolini, Antoine a été attiré par l’imposante tétralogie du Clan des Otori, de l’auteure britannique Lian Hearn.

Notre aîné dévore les romans depuis deux ans, avec une prédilection pour les sagas lui permettant de se plonger en immersion dans un univers singulier pendant quelques semaines : Harry Potter, bien sûr, mais aussi les aventures d’Ewilan et Ellana, La guerre des clans, Indiana Teller… Ces dernières semaines, il a mis à profit ses vacances d’été pour ne faire qu’une bouchée des six premiers tomes du Cercle des 17 (de Richard Paul Evans), puis des trois premiers tomes de Tara Duncan, reçus en août pour son neuvième anniversaire. Dans l’attente de la suite, Antoine a donc jeté son dévolu sur Le Clan des Otori et n’a plus guère émergé de sa chambre depuis qu’il a ouvert le premier tome. Une semaine et plus de 1000 pages plus tard, il a amorcé la lecture du quatrième et dernier tome.

Intriguée, je me suis également laissé happer par le souffle épique de l’intrigue et l’univers étonnant imaginé par Lian Hearn. L’histoire s’inscrit dans un monde déchiré par la guerre entre clans, mais empreint de poésie, évoquant le Japon médiéval. Tomasu a grandi dans un village retiré, aspirant à rester à l’écart des champs de bataille. Seul survivant du massacre de sa communauté, il est propulsé malgré lui au cœur de la résistance contre un pouvoir arbitraire et violent. La jeune Kaede, prise comme otage afin de stabiliser les relations entre deux clans, vit depuis toute petite à la merci d’une famille qui lui est hostile, mais se refuse à servir de pion dans les jeux des clans. L’un et l’autre font des rencontres inattendues, tour à tour périlleuses et réconfortantes : parviendront-ils à survivre et à accomplir leur destinée ?

L’auteure prend les jeunes lecteurs au sérieux. Elle tisse une véritable fresque de personnages et de clans, liés par un système complexe d’alliances, de mariages et de prises d’otage, au sein desquelles certaines stratégies et affinités individuelles parviennent toutefois à peser. Si les spécialistes de la culture et de l’histoire nippones semblent dubitatifs quant à l’authenticité de certains aspects, l’ouvrage restitue très bien les enjeux féodaux et la dynamique selon lesquels « les États font la guerre et les guerre fondent les États », comme l’écrit l’historien Charles Tilly. La société imaginée par l’auteure est clivée entre clans, classes et genres. En particulier, la domination des hommes sur les femmes est un leitmotiv, avec des figures féminines résolues à se rebeller contre cette domination, des démonstrations de virilité tournées en ridicule et de multiples personnages transcendant les clichés, à l’image des moines du temple de Terayama, adeptes de peinture et de poésie, mais capables de faire preuve, lorsque la situation l’exige, de qualités de guerriers inattendues. Il y a donc matière à réflexion et cette lecture nous a donné l’occasion de beaux échanges en famille.

Le silence du rossignol est à la fois un récit épique et une romance, un roman historique présentant quelques éléments fantastiques : l’ensemble est original et bien écrit. Les pouvoirs des personnages sont intéressants et ont durablement impressionné Antoine qui a noté les différences avec les histoires de « sorciers » qu’il apprécie beaucoup par ailleurs (« Ils ont de vrais pouvoirs ! » : ouïe hors du commun et sens exacerbés, don d’ubiquité, multiples pouvoirs d’illusion…). J’ai plus apprécié ces éléments fantastiques, l’univers et l’intrigue palpitante que la romance – un vrai « coup de foudre » sur lequel il n’y a visiblement pas grand-chose à dire…

La quête initiatique dans laquelle Lian Hearn entraîne ses jeunes lecteurs a donc indubitablement de quoi les passionner. Si ce roman avait été publié plus récemment, il aurait vraisemblablement été classé comme relevant de la littérature « jeune adulte ». Il me semble qu’étant donné son registre, la complexité de son intrigue et l’omniprésence de la violence, il ne s’adresse pas aux lecteurs les plus jeunes. Comme Antoine, je lirai la suite de l’aventure avec curiosité !

Extrait

« Makoto sortit du jardin avec moi. Il me regardait avec curiosité.
– Jusqu’où va la finesse de votre ouïe ? demanda-t-il doucement.
Je regardai autour de nous. Les guerriers Tohan se trouvaient avec sire Shigeru en haut de l’escalier.
– Pouvez-vous entendre ce qu’ils disent ?
Il mesura l’espace du regard avant de répondre :
– Seulement s’ils se mettent à crier.
– J’entends la moindre de leurs paroles. J’entends les gens dans le réfectoire, en bas, et je puis vous dire combien ils sont.
Je m’interrompis, car je venais de m’apercevoir qu’ils devaient être une multitude.
Makoto rit brièvement, avec un mélange de stupeur et d’approbation.
– Comme un chien ?
– Oui, comme un chien.
– Vos maîtres doivent vous trouver utile.
Ses paroles me frappèrent. J’étais utile à mes maîtres, à sire Shigeru, à Kenji, à la Tribu. J’étais né avec des talents obscurs que je n’avais pas demandés, mais que je ne pouvais m’empêcher de tester et de perfectionner, et c’était à eux que je devais ma situation actuelle. Sans eux, je serais sans doute mort. Avec eux, je m’enfonçais chaque jour davantage dans ce monde de mensonge, de dissimulation et de vengeance. »

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La team Sherlock. Le mystère Moriarty, de Stéphane Tamaillon (2017)

Lu à haute voix en juin 2018

Bienvenue à l’école internationale de Compte-de-Phénix : situé au cœur de la Suisse, cet honorable établissement et son internat accueillent des élèves et des enseignants du monde entier. Célandine, Haruko et Alejandro voient leur première rentrée bousculée par d’étranges événements : disparitions inquiétantes, signes d’une mystérieuse présence nocturne dans les couloirs de l’internat, découvertes inattendues dans les recoins du bâtiment… Il n’en faut pas moins à la « team » pour décider de mener l’enquête. Parviendront-ils à percer les mystères de leur nouvelle école et à éviter de nouveaux drames ?

Merci beaucoup à Babelio et à l’opération Masse Critique de nous avoir permis de découvrir ce petit roman policier jeunesse. Il ravira tous les jeunes lecteurs souhaitant découvrir ce genre : comme mes garçons, ils ne manqueront pas de se prêter au jeu de mener l’enquête avec la sympathique team Sherlock. L’intrigue est bien construite et le découpage des chapitres savamment pensé pour donner envie de poursuivre la lecture. Chapitres qui restent d’ailleurs relativement courts, ce qui contribue à rendre ce livre accessible aux bons lecteurs à partir de 8 ans… Nous avons également apprécié le décor Suisse – ses montagnes, cantons et cascades – et le caractère international de l’école, qui permet de découvrir des personnages et anecdotes amusantes de plusieurs pays. Une autre touche bienvenue provient des références multiples aux goûts musicaux (The Clash, ACDC…) et cinématographiques (Les Temps Modernes…) des protagonistes et à la littérature – Stephen King, le Dr Jekyll, mais aussi et surtout Sherlock Holmes dont nous avions justement découvert les premières aventures il y a quelques mois. Si beaucoup de lecteurs ne connaîtront pas ces références, elles sont susceptibles de piquer leur curiosité et de leur donner l’envie de découvrir certaines d’entre elles.

Cela dit, plusieurs travers me dissuadent de recommander ce roman de façon prioritaire. Mes réserves principales ont trait au style qui ne me semble pas pleinement maîtrisé avec des expressions surprenantes faisant irruption dans la narration (une « tête trop rigolote », « les flics », « elle se ramassa la binette », « le binoclard »…). Les dialogues font un usage inflationnaire des points d’exclamation et d’expressions familières qui rendent d’autant moins plausibles les multiples développements lors desquels l’un de nos jeunes héros instruit ses camarades sur les mystères de l’Univers, l’histoire du compte de St Germain ou les saisons au Japon. Le tout manque souvent de fluidité. Les personnages manquent de complexité et ne sont pas particulièrement attachants. Ils restent finalement peu nombreux : la narration se focalise sur l’intrigue principale et on n’apprend presque rien des autres élèves et enseignants et de leur quotidien. Enfin, l’histoire manque peut-être d’originalité, le mélange d’enquête, d’internat et de fantastique évoquant à la fois Enquête au collège de Jean-Philippe Arrou-Vignod, Le Club des Cinq d’Enyd Blyton et Harry Potter de J.K. Rowling, avec son internat installé dans des bâtiments historiques, sa bibliothèque, un trio de copains aux prises avec une « peste blonde », les thèmes de l’alchimie et de l’occlumancie ou quelque chose qui y ressemble fortement…

À mes yeux d’adulte, un récit indiscutablement prenant ne saurait compenser ces faiblesses, mais je ne doute pas que des lecteurs plus jeunes pourront passer un très bon moment avec ce roman !

Extraits:

« Un raclement retentit dans le couloir, juste de l’autre côté de la porte de la chambre. Il tendit l’oreille. Le son évoquait celui d’un râteau grattant le sol pour ramasser des feuilles mortes, chose hautement improbable à l’intérieur d’un dortoir. »

« Sa construction avait été financée par un donateur anonyme dont l’Histoire n’avait retenu que le pseudonyme : le comte de Phénix. Les lieux avaient été baptisés en hommage à ce généreux mécène. Au cours des deux derniers siècles, les plus illustres historiens s’étaient échinés à découvrir qui pouvait bien se cacher derrière ce flamboyant surnom. Mais, aujourd’hui encore, le mystère demeurait entier. »

« Mais oui, c’est ça, et AC/DC va enregistrer un album de bal musette. »

Seuil, 12,50€

Hugo de la nuit, de Bertrand Santini (2016)

Lu à haute voix en mai 2018

Alors, bienvenue Hugo, dans un monde plus magique que le plus magique des rêves !

Laissez vous tenter par la couverture splendide de Hugo de la nuit et ouvrez ce conte moderne ahurissant ! Effrayant dès les toutes premières pages, il nous entraîne dans un décor spectral de garrigues et de vallons, au creux d’une nuit d’été où tout, absolument tout peut arriver… Imaginez qu’un vivant se retrouve brusquement parmi les morts, voire que les morts aient l’opportunité de revenir une heure à la vie… Une dose de magie, mêlée à un soupçon d’histoire et à un voile de secret : Hugo parviendra-t-il à survivre aux périls terribles qui le guettent, lui et sa famille ?

Tous les ingrédients sont réunis pour produire un cocktail détonnant. L’intrigue est passionnante et nous conduit à travers la nuit, de la première à la dernière page – même si Bertrand Santini se permet de petites digressions autour d’anecdotes souvent délirantes… Rebondissements et coups de théâtre se multiplient aux moments où l’on s’y attend le moins. Les personnages, vivants et morts, sont pour le moins hauts en couleur et leurs dialogues (souvent géniaux !) font vibrer le roman d’une énergie communicative.

Ce qui fait la particularité du roman, c’est pourtant sa capacité à nous faire rire (à gorge déployée dans le cas d’Antoine et de Hugo) des questions les plus graves – et avant tout de la mort. Deuil, suicides, meurtres motivés par les motifs les plus sombres, alcoolisme, cadavres en décomposition, mares de sang, intoxication spectaculaire aux champignons hallucinogènes… Aucun détail ignoble ne nous est épargné. Au final, je n’oserais jamais offrir ce roman à d’autres enfants (je ne sais pas si j’aurais amorcé cette lecture à des enfants de 7 et 8 ans si j’avais su !), mais ce moment de partage a incontestablement permis de dédramatiser le sujet et a laissé tout le monde d’excellente humeur. Force est de constater que cela fait du bien de rire de tout cela !

Si bien que je me suis demandé si Bertrand Santini ne nous livre pas un métadiscours sur l’art de ne pas dissimuler les choses aux enfants, à travers la bouche de la mère du héro : « Il y a une chose que je n’écris pas dans mes livres, tu sais ? Une vérité qu’il est inutile de raconter aux enfants. Le monde est un endroit cruel, injuste et absurde. Je le cache non pas pour mentir ou tricher, mais parce que je crois que les histoires sont faites pour consoler et donner du courage. Mais quoi qu’on écrive, quoi qu’on invente, le monde demeure cruel, injuste et absurde. Nous avons eu cette chance, longtemps, de le tenir à distance. Mais il nous a retrouvés. »

En refermant ce livre, on se dit qu’il s’agit d’un très bel hymne à la vie et à la vérité.

 

Extraits

« L’émotion le submergea lorsqu’il songea à ses parents, son chien, sa nounou et tous ces êtres encore prisonniers de la terre. Hugo aurait voulu redescendre pour leur annoncer que tout allait bien, que la vie n’était pas si sérieuse et la mort pas si méchante. »

« – Monsieur, ce n’est guère le moment de s’exprimer en rimes, alors que chaque instant nous rapproche d’un crime !
– Vous en faites aussi !
– De quoi ?
– Des rimes !
– Je voulais simplement dire, s’emporta Nicéphore, qu’en situation de crise, la poésie n’est pas de mise !
– Mais vous faites exprès ou quoi, avec vos rimes à la noix ! hurla Cornille.
– Tiens ! Vous rimez aussi ! remarqua le sorcier. »

« – Vous vous êtes fait mal, maman ?
– Oui ! C’est affreux ! C’est piquant ! C’est glacé ! C’est brûlant !
– C’est la vie ! répliqua son fils d’un ton fataliste et subtilement satisfait. »

« Monsieur nous pique une crise au prétexte qu’il est mort ! Il y a tout de même pire dans la vie ! »

« Vivre sur terre
C’est bon pour les légumes
Moi je veux de l’air
Et vivre comme une plume »

Grasset Jeunesse, 13,50€

hugodelanuit

Le cavalier du dragon, de Cornelia Funke (1997 pour l’édition originale en allemand, 2018 pour la deuxième édition française)

Lu en avril/mai 2018

Loin des créatures menaçantes qui peuplent l’imaginaire des humains, les dragons de ce roman sont des êtres majestueux et inoffensifs qui se nourrissent exclusivement de lumière de lune. Alors qu’ils n’aspirent qu’à vivre paisiblement à l’écart des hommes, ils apprennent un jour que ces derniers s’apprêtent à inonder leur vallée. Où se replier ? La seule issue pourrait être la lisière du ciel, lieu légendaire dont se souviennent les ancêtres mais auquel personne n’ose croire. Personne ? Long, un jeune dragon, accompagné de son amie kobolde Fleur-de-Souffre entreprend un voyage long et hasardeux pour trouver ce havre de paix. Le périple sera rythmé par les rencontres – avec toutes sortes de créatures magiques, mais aussi avec Ben, un jeune garçon qui deviendra le cavalier du dragon. Long et ses amis devront faire preuve d’astuce, de courage et de solidarité pour faire face aux dangers et échapper au féroce Ortimore, le dragon doré, sans se faire remarquer par les humains…

Ce roman sympathique et original a particulièrement plu à nos garçons qui ont été captivés par les péripéties des héros. Il s’inscrit dans un registre merveilleux assez classique avec un univers manichéen peuplé de créatures fantastiques dans lequel nous suivons une quête initiatique rythmée par les aventures. Le Cavalier du Dragon se distingue pourtant à plusieurs égards : les être fabuleux empruntent au folklore germanique (les kobolds) et nordique (les nains de roche), aux légendes autour de l’alchimie (les homoncules), mais aussi aux contes des mille et une nuits (les djinns) et à la mythologie grecque (le basilic et le cheval Pégase). Ces inspirations composent un univers insolite, dépaysant et souvent drôle.

Elles sont, curieusement, ancrées dans le monde réel, avec des repères géographiques et sociaux assez précis pour pouvoir suivre Long et ses amis de l’Écosse à l’Himalaya. Nous avons lu le roman avec le globe terrestre à portée de main pour suivre le voyage que nous avons beaucoup apprécié. Des Alpes Suisses aux monastères bouddhistes d’Inde en passant par les chantiers de fouille archéologiques égyptiens, cette découverte du monde à dos de dragon s’est révélée tout à fait réjouissante !

La perspective est originale puisqu’il s’agit de venir en aide aux dragons et puisqu’il n’y a pas de héro à proprement parler, mais plutôt des amis qui parviennent à conjuguer leurs forces, les plus petits prêtant souvent main forte aux plus grands.

Antoine et Hugo ont donc énormément aimé ce roman et ont ri de bon cœur des répliques de Fleur-de-Soufre et de sa passion pour les champignons. De mon côté, j’ai regretté, comme cela avait déjà été le cas dans Cœur d’encre, des méchants très caricaturaux et peut-être quelques longueurs. Ce livre offre aux jeunes amateurs du genre fantastique une parenthèse de rêve. Un best-seller mondial à recommander aux bons lecteurs capables de digérer les 520 pages de ce pavé !

Extraits

« Allez chercher la lisière du ciel ! Retournez vous abriter au cœur de ses sommets, et vous n’aurez peut-être plus jamais besoin de fuir devant les hommes. Ils ne sont pas encore là – d’un mouvement de la tête, il désigna les sombres sommets – mais ils finiront pas arriver. Je le sens depuis longtemps. Fuyez ! Fuyez ! Ne tardez pas. »

« Le dragon déploya ses ailes étincelantes. Ben, retenant son souffle, s’accrocha aux arêtes de Long. Et le dragon s’éleva dans les airs, toujours plus haut. Le bruit de la ville disparut derrière eux. La nuit les enveloppa d’obscurité et de silence, et bientôt le monde des hommes ne fut plus qu’un lointain reflet. »

« Là, vous devrez descendre jusqu’à l’extrémité de la péninsule Arabique – il mit le doigt sur la carte -, si vous suivez la route qui longe la mer Rouge vers le Sud jusque là et vous prenez ensuite la direction de l’Est, vous tomberez à un moment donné sur le défilé de Wadi Juma’ah. Il est si escarpé et si étroit que la lumière du soleil n’atteint le fond que quatre heures par jour. Et pourtant, au fond poussent d’immenses palmiers et une rivière coule entre les falaises, même quand partout ailleurs, l’eau s’est évaporée depuis longtemps sous l’effet de la chaleur torride. C’est là qu’habite Azif, le djinn aux mille yeux. »

Gallimard, 16,90€

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La couronne d’argent, de Robert C. O’Brien (1968 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mars 2018

Nous avons dévoré en juin 2016 Mme Brisby et le secret de NIMH – un roman inoubliable qui commence comme une fable animalière pour devenir très vite un récit de Sciences Fiction complètement hallucinant.

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Derrière le pseudonyme de son auteur, Robert C. O’Brien, se cache Robert Conly, journaliste américain, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur adjoint du magazine National Geographic et qui ne devint écrivain que sur le tard. Curieuse de savoir si ses autres livres sont aussi remarquables, j’ai proposé aux enfants de lire La couronne d’argent. Ils se sont d’abord montrés réticents en découvrant le titre et la quatrième de couverture (représentant une petite fille portant une couronne scintillante) qui leur ont évoqué quelque chose dans le registre du film de la Reine des neiges de Disney. Ils ont malgré tout accepté de lui donner une chance avec la lecture du premier chapitre. Il a été clair tout de suite que ce roman n’avait rien à voir avec ce qu’ils s’imaginaient…

Le matin de son dixième anniversaire, Ellen trouve une mystérieuse couronne sur son oreiller. Elle ne soupçonne pas les pouvoirs magiques de l’objet, mais se trouve bientôt entraînée dans une série de mésaventures spectaculaires : sa maison et toute sa famille disparaissent dans un incendie, le policier qui voulait lui venir en aide est assassiné et les personnages les plus sinistres tentent de l’approcher. Ellen décide donc de se mettre en route pour rejoindre la seule personne de confiance qui lui vienne à l’esprit, sa tante Sarah qui vit dans le Kentucky, à plusieurs centaines de kilomètres. Son expédition la conduit dans des contrées ténébreuses, mystiques et dangereuses : parviendra-t-elle à rejoindre tante Sarah ? Est-elle suivie et pourquoi est-on si désireux de se procurer sa couronne d’argent ?

Ce roman jeunesse singulier se démarque nettement de tout ce que nous avons pu lire – on pourrait peut-être, à certains égards, faire des parallèles avec Krabat. Il ne s’agit pas simplement d’un récit d’aventures captivantes, servi par une intrigue très bien rythmée par de multiples rebondissements et par un découpage savant des chapitres contribuant à nous tenir en haleine. Le roman nous plonge dans un univers mystique et onirique (on se demande souvent si Ellen ne va pas finir par se réveiller), mais ancré dans le monde réel puisqu’il est question de faim, de souffrances, de pouvoir, de crimes, de lavage de cerveau et des dérives de la science. Cet univers cauchemardesque, avec heureusement des parenthèses d’optimisme et d’humour (grâce à Richard la corneille qui a beaucoup amusé les garçons), continue de nous hanter après avoir refermé le livre. Il s’agit enfin d’un roman initiatique confrontant la protagoniste à ses peurs et à de grands dilemmes moraux. Ellen est une vraie héroïne : pleine de ressources et de sang-froid, perspicace, combattive et loyale, elle apprend à transgresser ses peurs pour contrer les vils complots d’une redoutable société secrète.

Il est important de souligner que certaines scènes du livre sont terrifiantes – à un point surprenant pour un roman jeunesse. La famille de l’héroïne meurt brûlée, plusieurs des personnes qu’elle rencontre ont une histoire tragique et aucun des personnages du roman n’est franchement rassurant… Les adeptes de frissons apprécieront et se réconforteront grâce au happy end, à la chaleur des feux de camp en forêt et au charme de la cabane du sculpteur de la montagne – que les autres s’abstiennent !

Il s’agit donc d’une valeur sûre, assez connue dans le monde anglophone mais moins diffusée en France. Il n’est pas impossible que ce roman ait inspiré Trenton Lee Stewart pour l’écriture du Mystérieux cercle Benedict qui met aussi en scène des enfants à la volonté inébranlable face aux complots abusant de technologies similaires.

Seuls regrets : la couverture n’est pas à la hauteur du roman, la fin de l’histoire est un peu rapide… et Robert O’Brien, décédé à l’âge de 55 ans, n’a malheureusement pas écrit d’autres romans jeunesse que La couronne d’argent et Mme Brisby.

 

Extraits :

« Et magique n’est pas exactement le mot juste, à moins que par magique tu veuilles simplement dire quelque chose que tu ne comprends pas. Et si c’est tout ce que tu veux dire, alors presque tout est magique. »

« C’était sans doute un étranger, et une vision bien effrayante. Il était grand et maigre, et tout habillé de noir : chapeau noir, manteau noir de forme bizarre qui ressemblait à une cape, pantalon noir et bottes noires – mais il y avait une seule rayure de couleur le long de chaque botte, une ligne d’un vert brillant qu’Ellen avait déjà vu. Son visage était sinistre, effrayant, hâve, le visage d’un croque-mort, d’un chasseur implacable. Il marchait vite, l’air décidé, et à chaque pas ses yeux noirs et perçants regardaient avec insistance à gauche, à droite, devant, en haut, en bas. Il ne marchait pas pour le plaisir ni vers une destination précise. Il cherchait. »

« Quand on voit un bouton marqué ‘Appuyez’, le premier mouvement est d’appuyer. Du moins ce fut celui d’Ellen, et elle tendit la main. Mais elle la retira. Elle s’assit plutôt dans le fauteuil. Cela lui rappelait Alice au pays des merveilles qui trouvait toujours des choses marquées : ‘Mangez-moi’, et quand elle les mangeait, elle avait des ennuis. Comment savoir ce qui se passerait si elle appuyait sur le bouton ? Après ce qu’elle avait vu en ces lieux, elle ne serait pas surprise si le plancher explosait sous ses pieds ou si le plafond lui tombait sur la tête. »

L’école des loisirs, 1986, 6,60€

couronne d'argent

Krabat ou Le maître des corbeaux d’Ottfried Preussler (1971 pour l’édition originale en allemand)

Lu en mars 2018 – Hachette, 1994, disponible seulement d’occasion

Voici encore un classique très populaire outre-Rhin et dans le monde (les livres d’Ottfried Preussler ont été traduits en près de 60 langues et diffusés à 50 millions d’exemplaires !), mais trop peu connu et lu en France. Une édition plus récente que celle que nous avons pu trouver a été proposée en 2010 par Bayard Jeunesse, avec une traduction de Jean-Claude Mourlevat. Cette édition est, elle aussi, épuisée…

Aux alentours de 1700, dans la sombre province de la Lusace, aux confins du Saint Empire Romain Germanique, Krabat mène une vie de vagabond. Un rêve récurrent le conduit au lugubre moulin de Schwarzkollm où il devient apprenti-meunier. Son quotidien est désormais rythmé par les travaux pénibles et routiniers que Krabat et les onze autres compagnons doivent effectuer tout au long de l’année, sous l’autorité du Maître. Aliéné et obnubilé par cette routine, il n’en perçoit pas moins, lors d’éclairs de lucidité, tout le caractère inquiétant des activités du moulin de Schwarzkollm : qui est vraiment le Maître ? À quels savoirs occultes s’attache-t-il réellement d’initier les apprentis ? Quels dangers encourent ces derniers ? Est-il possible de quitter le moulin infernal ?

La plume alerte d’Ottfried Preussler nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère. Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. L’histoire m’a d’ailleurs beaucoup évoqué un conte du Maghreb, Le neveu du magicien :

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Comme souvent dans les contes, les frissons éprouvés sont à la hauteur du soulagement lors du dénouement de l’histoire : cette lecture n’a pas donné de cauchemars aux garçons !

De nombreux lecteurs font aussi des parallèles avec Harry Potter, paru plus de vingt ans plus tard. Comme Harry, Krabat est orphelin. Comme lui, initié à la magie, il grandit sous nos yeux et doit résister aux tentations de corruption, de manipulation et d’intrusion malveillante dans son esprit. Comme lui encore, il peut compter sur ses amis mais doit se méfier de certains de ses compagnons. Le roman est, d’une certaine manière, plus sombre que ceux de J.K. Rowling : Krabat est vagabond, il connaît la faim, le froid et la domination psychique et physique d’un Maître mal intentionné.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire ce roman vraiment très bien écrit. L’histoire progresse assez lentement, nous donnant l’impression d’être happés par la routine implacable du moulin tout en distillant savamment des éclairs de lumière nous laissant entrevoir ce qui s’y trame réellement et entretenant la tension narrative. Antoine et Hugo ne se sont pas ennuyés une seule seconde, mais il a fallu interrompre la lecture à de multiples reprises pour éclairer le vocabulaire de la meunerie ou le contexte historique – lorsqu’il s’agit, par exemple, des efforts du prince-électeur de Saxe pour recruter des militaires pour livrer bataille contre le roi de Suède, ou même d’expliquer ce qu’est une calèche. Ce roman est parfait pour une première initiation au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté.

Extraits

« Le vieillard s’approcha plus près encore, la mine anxieuse.
– Je voudrais te prévenir, petit. Évite le marais de Kosel et le moulin des Eaux noires. Ces endroits-là, il vaut mieux s’en méfier… »

« Comment était-il arrivé là aussi brusquement ? En tout cas, il n’était pas passé par la porte. L’homme tenait une bougie à la main. Il observa Krabat sans rien dire, puis hocha le menton et déclara :
– Je suis le Maître de ce moulin. Tu peux devenir mon apprenti, si tu veux ; il m’en faut un. Cela te tente ?
– Cela me tente, s’entendit répondre Krabat.
Sa voix lui parut étrangère, comme s’il ne s’agissait pas du tout de la sienne.
– Et que dois-je t’apprendre ? demanda le Maître. La meunerie, ou tout le reste aussi ?
– Le reste aussi, dit Krabat.
Alors le Maître lui tendit sa main gauche.
– Tope-là !
À l’instant où leurs mains se touchaient, une rumeur sourde et des grondements s’élevèrent dans la maison. Cela semblait venir des entrailles de la terre. Le plancher s’incurva, les murs se mirent à trembler, poutres et piliers à vibrer. »

« Tandis qu’ils marchaient vers les maison, il commença à neiger. La neige tombait en jolis flocons légers, comme la farine dont on les aurait saupoudrés à travers un tamis géant. »

Krabat

Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca, 2015.

Lu pour la première fois en 2017, Albin Michel Jeunesse, 19€

Voici un album magnifique, en très grand format, dans lequel se plonger pendant les longs mois d’hiver, confortablement installé auprès du feu…

« Les enfants ne disparaissent pas comme ça. Aucune trace sur la neige. Quelqu’un, ou quelque chose avait dû les prendre, mais quoi ? »

Le décor est le pays du grand blanc, une contrée opprimée par une chape de neige et par un pouvoir prédateur. Année après année, toute une génération d’enfants disparaît sans laisser de trace, laissant leurs familles perplexes et dévastées. C’est une héroïne féminine (ce qui reste suffisamment rare dans ce registre pour mériter d’être souligné), pleine de courage et de détermination, qui prendra l’énigme à bras le corps et mènera la révolte, soutenue par une armée d’animaux polaires et majestueux…

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L’intrigue est originale et fonctionne très bien avec les enfants, petits et grands – cet album impose suscite la curiosité de tous. L’action est spectaculaire, pleine de rebondissements et de magie, à la frontière entre conte, mythologie, épopée et récit fantastique. L’album nous plonge dans une atmosphère singulière, glaciale et glaçante, à laquelle contribuent bien sûr les illustrations à couper le souffle, mais aussi le texte qui joue sur les sonorités et les rythmes pour nous donner l’impression de marcher dans la neige. Et le narrateur est le temps: « La vie n’était pas facile au pays du Grand Blanc, car le Roi, comme son père, et son grand-père avant lui, était dur, sévère, injuste, et laissait au peuple à peine de quoi survivre. Moi, je sais tout, mais je ne dirai rien. Je vous raconterai cette histoire comme si je n’avais rien vu. Comme si j’étais né du dernier blizzard. Blanc comme neige. »

Très séduits, nous avons découvert avec plaisir il y a quelques semaines La Malédiction de l’anneau d’or, des mêmes auteurs, dont l’intrigue rejoint celle d’Anya et de Tigre blanc.

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