King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

Reckless, tome 1 : Le sortilège de pierre (Gallimard Jeunesse, 2010)

Derrière un miroir de son appartement new-yorkais, Jacob Reckless bascule dans une réalité rocambolesque, un monde étrangement suranné avec ses deux lunes, ses carrosses et ses corbeaux, ses ruines et ses forêts, ses brigands et sa multitude de créatures – nains, géants, feux follets, ondins et autres loreleys… Tout cela est assez terrifiant, mais Jacob peut y fuir une vie morose et partir à la recherche de son père disparu. Voilà qu’un jour, son petit frère Will finit par le suivre et subit une terrible malédiction. Jacob n’a que quelques jours pour le sauver d’un destin funeste…

« Le soleil se couchait derrière les arbres ; la lune rousse apparut au-dessus des cimes comme la marque d’un doigt ensanglanté. »

Hugo et moi avons lu ce premier tome à voix haute sur la chaleureuse recommandation d’Antoine que j’avais prise très au sérieux – il affectionne énormément le genre de la fantasy et en a lu tellement qu’il devient très exigeant. Bien nous en a pris ! Nous avons été comme lui fascinés par le monde du miroir qui se nourrit manifestement de nombreuses références liées aux mythologies du monde entier et aux contes dont Cornelia Funke retire un mélange de noirceur et de merveilleux (des frères prénommés Jacob et Will, ça ne vous rappelle personne ?). Ces deux protagonistes forment un duo intriguant – l’un est impulsif et téméraire, l’autre doux et prudent, ce qui ne les empêche pas de s’aimer profondément.

Cornelia Funke connaît son affaire et distille le suspense à souhait.

D’abord par une intrigue qui ne se livre que par petites touches, nous précipitant au cœur de l’action pour nous révéler progressivement comment on en est arrivé là. Cette construction est un peu déstabilisante, mais elle place le récit sous tension.

Ensuite par l’enchevêtrement de plusieurs fils pour mieux aiguiser notre curiosité : il y a évidemment les péripéties immédiates des protagonistes, mais aussi l’évolution de leur relation face à la malédiction et à une certaine jeune femme. Il y a aussi ce père qui semble avoir joué un rôle de passeur avant de disparaître. Et le monde du miroir, travaillé par la guerre entre humains et goyls (sortes de trolls de pierre), avec plusieurs fées qui jouent un jeu trouble entre les deux camps. Par un processus de « modernisation » également, évoquant curieusement notre révolution industrielle. Quelle est donc la nature des interfaces entre les deux mondes ? Le miroir du père de Jacob est-il le seul point de passage, qui d’autre pourrait l’avoir franchi ?

Autant vous dire qu’après n’avoir fait qu’une bouchée du tome 1, la curiosité est à son comble et nous ne tarderons pas à dévorer la suite.

Une série fantasy originale qui commence sur les chapeaux des roues !

Extrait :

« Quand Jacob descendit la rue qui menait à la place du marché, les cloches de la ville sonnaient, annonçant la tombée de la nuit. Devant l’échoppe d’un boulanger, une naine vendait des châtaignes grillées. Leur arôme se mêlait à celui du crottin de cheval qui jonchait les pavés. L’idée de la voiture à moteur n’avait pas encore traversé le miroir et la statue, sur la place du marché, représentait un prince à cheval qui avait tué des géants dans les collines alentour. C’était un ancêtre de Thérèse d’Austria, l’actuelle impératrice, dont la famille avait chassé non seulement les géants, mais aussi les dragons qui avaient fini par disparaître de leurs domaines. »

Lu en janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, version poche (Pôle Fiction), 6,90€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€

Momo, de Michael Ende (Bayard Jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Avez-vous déjà entendu parler de Michael Ende ? Ses livres ont été traduits dans plus de 40 langues et plus de trente millions se sont vendus dans le monde, mais pour des raisons qui m’échappent, cet auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande reste méconnu en France. C’est très dommage car ses textes se démarquent clairement et apportent des choses que je ne trouve pas ailleurs. Michael Ende, c’est un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier les questions philosophiques les plus vertigineuses pour en faire des récits d’aventure pleins de rebondissements.

Si L’Histoire sans Fin est son livre le plus célèbre et Jim Bouton le plus lu par les enfants allemands, Momo est pour moi le plus extraordinaire. À travers les aventures d’une petite fille aux prises avec une bande de « voleurs de temps », Michael Ende nous fait prendre conscience de la valeur inestimable du trésor que représente le temps de toute notre vie. L’intrigue est de celles qui vous accrochent de la première à la dernière page : la vie de jeux et de partages de Momo et ses amis est menacée par des messieurs gris qui envahissent la ville et convainquent les habitants de gérer le temps comme un capital à faire fructifier. Soucieux de le rationaliser en le concentrant sur les activités productives pour en accumuler un maximum à la Caisse d’épargne de temps, ils sombrent peu à peu dans une folie collective contre laquelle Momo pourrait bien être le seul rempart…

« Chaque jour, à la radio, à la télévision, dans les journaux, on vantait avec force détails les nouveaux équipements qui faisaient gagner du temps et offraient aux hommes la liberté de mener une « vraie vie ». Sur les murs de maisons et le colonnes Morris s’étalaient des affiches montrant l’image du bonheur. On y lisait en lettre lumineuses :
LA VIE EST PLUS BELLE POUR LES ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou : L’AVENIR APPARTIENT AUX ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou encore : DOPE TA VIE ! ÉCONOMISE LE TEMPS ! »

Nous aimons tellement ce roman que nous avons déjà lu plusieurs fois ses 431 pages, avec l’impression de le redécouvrir à chaque lecture. Plus petits, les enfants appréciaient surtout le suspense et la solide dose de frissons que procure cette histoire. Notre relecture récente a été une vraie révélation. Page après page, je les ai vus prendre conscience de la valeur de leur temps – des moments passés ensemble, des instants de rêve, d’ennui, de jeu, d’inaction. Il est fascinant de voir à quel point ce texte, qui date de 1973, peut mettre le doigt sur les maux de notre époque où la quête de productivité, le consumérisme et les écrans semblent voués à combler chaque vide. Les belles valeurs d’entraide, d’amitié et de bonheur non-matériel portées par Momo et ses amis me semblent plus précieuses que jamais.

Un alliage unique de péripéties, de sagesse et de poésie. Un de ces romans susceptibles de changer à jamais votre regard sur la vie !

Extrait

« De même qu’on dit : « Bonne chance » ou « Bon appétit » ou « Dieu seul le sait », on lançait pour un oui ou pour un non : « Va voir Momo ! »
Mais pourquoi ? Momo était-elle si intelligente qu’elle donnait toujours de bons conseils ? Trouvait-elle toujours les mots justes quand on avait besoin de réconfort ? Prononçait-elle des jugements sages et équitables ?
Non, Momo n’en était pas plus capable que n’importe quel autre enfant.
Alors savait-elle faire de choses qui mettaient les gens de bonne humeur ? Chantait-elle particulièrement bien ? Jouait-elle d’un instrument ? Pouvait-elle danser, exécuter de acrobaties – après tout, elle habitait dans une sorte de cirque ?
Non, ce n’était pas ça non plus.
Connaissait-elle des tours de magie ? Ou une formule mystérieuse capable de chasser les soucis ou les chagrins ? Lisait-elle les ligne de la main, pouvait-elle prédire l’avenir ?
Rien de tout cela.
Ce que la petite Momo savait faire comme personne, c’était écouter. Vous vous dites peut-être : écouter, ça n’a rien d’extraordinaire, tout le monde en est capable.
Eh bien, c’est faux : il y a peu de gens qui sachent véritablement écouter. Et Momo avait une manière unique de s’y prendre. »

Relu à voix haute en octobre 2020 – Bayard Jeunesse, 14,50€

L’Attrape-Malheur, de Fabrice Hadjadj, avec les illustrations de Tom Tirabosco (La Joie de Lire, 2020)

« Alors vous demandez : quel pouvoir lui a valu pareil surnom ? Allons, nous y arriverons bientôt. Sachez pour l’heure qu’il s’agissait d’un pouvoir étrange, double, tellement double qu’on pouvait aussi bien le prendre pour une espèce d’impuissance. On n’aurait su dire, au fond, qui s’était penché sur son berceau : Clochette ou Carabosse ? Peut-être les deux en même temps, en se cognant la tête. »

Il était une fois un garçon nommé Jakob mais qui fut plus connu sous le nom d’« Attrape-Malheur ». Tiens Jakob ! Comme l’un des frères Grimm. Et le récit commence justement comme un conte : un couple de meuniers dont le vœu d’avoir un fils finit par s’exaucer ; mais on découvre bientôt que l’enfant est affublé d’un pouvoir étrange, à la fois don et malédiction. Invulnérable face aux blessures qui lui sont infligées, il prend sur lui celles dont souffrent ceux qui l’aiment. Comment vivre et aimer dans ces conditions ? Jakob serait-il condamné à cheminer seul, dans le monde inquiétant qui est le sien ?

Le premier volet de cette trilogie nous plonge dans un univers médiéval de villes fortifiées et de champs, de moulins et de remparts, de seigneurs et de lanceurs de couteaux, de chevaux et de mandolines. Un monde à mille lieux du nôtre, mais la vie, ses épreuves et ses dilemmes n’y sont pas si lointains : la peine de s’arracher à une enfance heureuse et à ses parents, la grâce et l’infortune d’être différent,  la difficulté de trouver sa place dans un monde fondamentalement ambigu.

L’Attrape-Malheur a captivé toute la famille et nous n’avons fait qu’une bouchée de ses 280 pages. Avec ce premier roman jeunesse, Fabrice Hadjadj s’impose comme un grand conteur, brille par son art d’interpeller le lecteur, d’associer les mots avec l’entrain d’une comptine, de composer des dialogues savoureux et d’imaginer des personnages hors du commun. Outre le héros de l’histoire, qui nous touchés dans sa simplicité et son humanité, j’aurais envie de parler par exemple d’Avner, le mime-poète, qui « taille dans l’étoffe de nos songes, travaille avec la matière de notre mémoire » pour déployer des univers entiers dans notre imaginaire.

« On ne sait pas qui de Ragar ou d’Altemore va le premier tenter d’annexer la Brandes puis la Contrée, mais l’une et l’autre vont tôt ou tard devenir le terrain de leurs luttes. »

La construction de son intrigue autour d’un parcours initiatique riche de péripéties, d’embuscades et de rencontres fait preuve d’une grande maîtrise. L’univers s’étoffe petit à petit et on découvre que la Contrée paysanne d’où vient Jakob n’est qu’une province d’un royaume plus vaste, lui-même menacé par un empire plus vaste encore où une guerre oppose les tenants de la nature à ceux du progrès technique. Des affrontements qui restent à l’arrière-plan dans ce premier tome mais qui contribuent déjà à piquer notre curiosité, au même titre que ce cavalier qui semble suivre Jakob à la trace, si bien encapuchonné de noir que l’on ne distingue pas son visage…

« Croyez-vous que toutes les joies saignent ? »

Ce roman a sa façon particulière de questionner les dilemmes moraux et l’ambivalence du bien et du mal, de l’amour et du « progrès », à l’image de la dialectique des dialogues de frères siamois de l’histoire qui ne tombent jamais d’accord.

Un conte fantastique aux accents modernes, d’une grande originalité, en lice pour le Prix Vendredi qui sera décerné le 2 novembre prochain. Texte et illustrations crayonnées en noir et blanc en font un vrai bonheur de lecture à voix haute.

Extraits

« Même les frères siamois peuvent se faire la guerre, remarque Pacôme, alors pourquoi pas un père et son fils ? La seule différence, c’est que quand un siamois tue l’autre, il meurt aussi. Ça le pousse à faire un peu plus attention, à avoir un minimum de prévenances. »

« Il faut ici suspendre notre récit pour répondre à une objection que n’ont pas manqué de se permettre ceux qui nous écoutent (nous entendons vos murmures) : comment se fait-il que Jakob ne paraisse pas deviner la seconde moitié de son pouvoir ? Ce qui s’est passé avec ses parents, ce que vient malgré lui de laisser échapper Barnoves – vous pourriez le voir encore à cet instant en train de s’étouffer avec sa feuille imaginaire – tout cela ne devrait-il pas alerter Jakob, éveiller ses soupçons, lui mettre assez de puce à l’oreille pour qu’il se la gratte vigoureusement ? »

« – Pour ma part, je pense que Barnoves a raison, dit Côme. Ce sont des sbires d’Altemore qui ont reçu ordre de se faire passer pour des partisans de Ragar.

– Qui sait ? dit Pacôme. Ça pourrait être aussi des partisans de Ragar qui se font passer pour des sbires d’Altemore qui essaient maladroitement de se faire passer pour des partisans de Ragar pour qu’Altemore porte le chapeau et de l’attaque et du mensonge… une ruse au carré, quoi… »

Lu en octobre 2020 – La Joie de Lire, 17,90€

La seizième clé, de Éric Sénabre (Didier Jeunesse, 2020)

Pays de Galles, 1913. Oswald règne en maître sur le manoir de Hemyock, décor cossu où une armée de domestiques dévoués le dorlote, lui laissant toute latitude pour s’adonner à sa passion : la poésie. Une existence comblée ? L’adolescent n’est jamais sorti de Hemyock – il faut dire que le manoir est si immense et labyrinthique qu’il n’en connaît même pas les limites. Mais à l’approche de son seizième anniversaire, Oswald a parfois des fulgurances troublantes, l’intuition que quelque chose ne tourne pas rond. Et voilà que surgit une jeune fille qui l’exhorte à fuir avec elle…

« Plus d’une fois, j’ai tenté de m’aventurer à travers le rideau d’arbres qui délimite la propriété, en m’aidant d’une boussole. À chaque fois, la boussole devenait comme folle et je me retrouvais soit à mon point de départ, soit ailleurs, mais toujours à l’intérieur de la limite. J’ai fini par renoncer, en me disant que la solution, je la trouverais dans le manoir. »

Hugo et moi venons de découvrir à voix haute ce roman qu’Antoine avait déjà lu seul à Noël. J’ai été surprise de voir que les garçons ne décrochaient pas face à cet univers profondément déstabilisant qui fait perdre tout repère et qui s’adresse manifestement à des lecteurs plus âgés, capables de suivre des raisonnements einsteiniens remettant en question nos conceptions les plus élémentaires de la causalité. Les deux fugitifs déambulent en effet dans un monde où le temps et l’espace ne sont plus donnés, mais malléables. Où des couloirs rectilignes tournent en rond et le présent façonne le passé. Où une infinité de réalités alternatives coexistent, se dissocient pour mieux se recomposer.

Nous avons apprécié la mise en place et l’originalité de l’intrigue, notamment l’énigme du manoir, les références à la poésie et la réflexion philosophique sur la liberté et l’éthique. Assez vite, pourtant, j’ai trouvé que le tâtonnement continuel dans un cadre qui ne révèle ses contours qu’à la toute fin fait retomber la tension narrative. De ce point de vue, ce roman me semble en-deçà de Sublutetia ou Le dernier songe de Lord Scriven. Un avis qui n’est pas partagé par Antoine qui vient de lire cette chronique par-dessus mon épaule et qui insiste pour que je précise que pour sa part, il a beaucoup aimé !

Extrait: « Rien ne lui avait jamais été formellement interdit à Hemyock ; avec l’âge, cependant, il avait compris que M. Aubrey – et sans doute le Directeur, quel qu’il fût – avait de tout temps placé des barrières invisibles autour de lui ; des barrières qui ne disaient pas leur nom. »

Lu en octobre 2020 – Didier Jeunesse, 15€