Bascule, de Yûichi Kimura et Koshiro Hata (2005 pour la version française)

Lu pour la première fois en 2014

L’histoire aurait pu être celle d’une banale course poursuite entre un lapin coursé par un renard, si le pont qu’ils empruntent pour franchir la rivière ne s’était pas désagrégé. Pris au piège de part et d’autre de la planche devenue bascule, comprenant que l’un ne survivra pas sans l’autre, proie et prédateur sont forcés de coopérer et apprennent à se connaître. Mais pour combien de temps ? La bascule restera-t-elle à l’équilibre, parviendront-ils à s’en sortir ? Que deviendront la confiance et l’entraide tissées à la faveur de ces conditions extrêmes ?

Ce petit livre nous a particulièrement marqués par sa problématique abordée de façon drôle et originale – avec des nuances rares dans la littérature s’adressant à un public aussi jeune. Mais c’est avant tout pour ses magnifiques illustrations débordant de vie et de couleurs que nous avons eu un coup de cœur. L’album est très soigné et  se singularise par sa touche japonaise : son format vertical renforce l’impression de vertige, les éclaboussures d’encre sont très évocatrices des flots tumultueux de la rivière et les animaux font penser à des origamis sur le point de s’animer.

Seule réserve : l’usage récurrent des onomatopées, que j’ai trouvé un peu lourd. Mais certains lecteurs estimeront sans doute que la lecture de l’album est, de ce fait, un régal pour tous les sens.

Didier Jeunesse, 12,10€

 

couverture Bascule

Max et son art, de David Wiesner (2011 pour l’édition française)

Lu en 2015 (et beaucoup relu depuis !)

Premières pages disponibles en feuilletage en ligne ici.

Nous lisons plutôt des romans ces derniers temps, mais nous adorons aussi les albums et il était temps de parler aussi d’eux sur ce blog ! Ouvrons donc le bal avec Max et son art, l’un de nos plus grands coups de cœur de ces dernières années. Arthur, peintre accompli, espérait bien mettre à profit sa journée pour créer un chef d’œuvre, mais c’était compter sans Max qui insiste pour s’initier à la peinture mais qui est vite dépassé par sa créativité délirante. Exaspéré par l’insistance du petit lézard déchaîné qui ne sait pas comment s’y prendre, Arthur finit par lui suggérer de « le » peindre : une idée que Max prendra au pieds de la lettre…

Remarqué par les enfants sur un rayon de la bibliothèque, nous avons emprunté cet album que nous avons lu et relu avec des attaques de fou-rire garanties à chaque lecture. Tant et si bien que nous avons prolongé l’emprunt… pour finalement acheter l’album et pouvoir en profiter indéfiniment. Le succès est assuré aussi quand nous le partageons avec d’autres lecteurs, comme l’année dernière, à la kermesse de l’école maternelle.

Les illustrations de l’album sont splendides, très vivantes et truffées de petits détails et personnages hilarants qui ont continué à nous émerveiller au fil des lectures. Le comique vient de là, évidemment, mais aussi des situations imaginées par David Wiesner, comme lorsque Max a l’idée géniale d’aller chercher un ventilateur. Le tour que prend la séance de peinture est surprenant – presque surréaliste – mais jouissif : on a aussitôt envie de se saisir d’un peau de peinture et d’en mettre partout ! Et la morale de l’histoire, s’il y en a une, est décomplexante : folie, maladresse et imagination débridée peuvent parfois nourrir les créations les plus inattendues !

Éditions Circonflexe, 13,50€

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Max et son art

Les aventures de Huckleberry Finn : Mark Twain (1884 pour l’édition originale en anglais)

Lu mi-novembre 2017

L’enthousiasme de la lecture des aventures de Tom Sawyer était tel que la poursuite de l’histoire avec celles de son ami Huckleberry Finn s’imposait ! Nous avons donc retrouvé le jeune vagabond à peu près là où nous l’avions quitté, très mal à l’aise et partagé entre les efforts de la gentille veuve Douglas qui s’emploie à le civiliser, à l’instruire et à l’éduquer, et le retour de son père ivrogne et violent. En proie à ses dilemmes, Huckleberry prend la fuite, bientôt rejoint par Jim, un esclave qui refuse d’être vendu. Nous les suivons tous les deux dans leur folle épopée en radeau, sur le Mississipi, pour rejoindre les États « libres » du Nord où l’un et l’autre peuvent espérer vivre libres. Échapperont-ils à la traque des esclaves qui prennent la fuite et aux remous du Mississipi ?

Le voyage est ponctué de péripéties, de retournements et de rencontres inattendues qui rendent la lecture du roman véritablement palpitante. Plus encore que dans Tom Sawyer, Mark Twain nous fait découvrir, en toile de fond, les Etats-Unis d’avant la guerre de Sécession, leurs bourgades et leur quotidien, leur exploitations et les rivalités entre grands propriétaires, l’hypocrisie morale et la condition des esclaves. Le roman montre très subtilement, à travers les yeux naïfs de Huck, comment le jeune garçon prend conscience de l’humanité de Jim et questionne sa conception du bien et du mal. En dépit de ce contexte historique très présent dans le roman, le suspense, les états d’âme enfantins et le parcours initiatique continuent de nous parler comme si le texte avait été écrit hier. Mes garçons ont été enchantés de retrouver l’imagination délirante de Tom Sawyer qui surgit dans l’histoire pour un final décoiffant. Et Mark Twain trouve un équilibre subtil entre la restitution de conditions sociales révoltantes et la part de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les enfants et leurs intuitions morales généreuses qui triomphent des adultes et de leurs conventions inhumaines.

Extraits

« Le lendemain, Miss Watson me gronda pour la saleté de mes vêtements. La veuve, elle, se contenta de les nettoyer d’un air si triste que je me promis de faire tout mon possible pour bien me conduire durant quelque temps. Puis sa sœur m’emmena dans son bureau pour prier. Elle me raconta qu’on pouvait, par la prière, obtenir tout ce qu’on voulait ; mais ce n’est pas vrai : j’ai essayé ! Une fois par exemple, j’avais une ligne de pêche, mais pas d’hameçon. À trois ou quatre reprises, j’ai essayé de prier pour avoir des hameçons mais ça n’a pas marché. À la fin, j’ai proposé à Miss Watson de les demander pour moi. Elle m’a traité de sot, sans me donner d’explications. Mais à mon retour, j’ai demandé à la veuve ce qu’elle en pensait ; elle m’a répondu qu’on ne pouvait obtenir par la prière que des « biens spirituels ». »

« Je racontai à Jim ce qui s’était passé sur le Walter Scott. Je m’efforçai de lui montrer ce que de semblables aventures avaient d’excitant, mais il me répondit que lui ne voulait plus d’aventures. À chacun son point de vue ! »

« C’est alors que je vis deux hommes armés à bord d’un canot qui me demandèrent :
– Ce radeau, là-bas, est-il à toi ?
– Oui.
– Y a-t-il des hommes à bord ?
– Un seul.
– Nous recherchons cinq esclaves qui viennent de s’évader. L’homme dont tu parles est-il noir ou blanc ?
Je ne pus répondre tout de suite. Je voulais dire la vérité, mais les mots ne sortaient pas.
– Un blanc, répondis-je enfin faiblement.
– Bon, nous allons voir ça.
– Oh ! oui, car c’est Papa qui est là. Il est malade, et vous pourriez m’aider à ramener le radeau à la rive.
– C’est ennuyeux, nous sommes très pressés, enfin allons-y.
– Vous êtes très gentils. Je ne peux pas remorquer le radeau tout seul et tous les gens à qui j’ai demandé de m’aider ont refusé.
– C’est révoltant, mais bizarre aussi. Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce qu’il a, ton père ?
– Il a la… euh !… oh !… pas grand chose.
Les deux hommes s’arrêtèrent net. Nous étions tout près du radeau.
– Ne mens pas, veux-tu. Quelle maladie a ton père ?
– Il a la… Vous m’aiderez quand même, n’est-ce pas ? Je vous jetterai l’amarre et vous n’aurez pas besoin d’approcher.
– En arrière, John, dit aussitôt l’un des hommes. »

Gallimard, 6,90€

Les-aventures-d-Huckleberry-Finn

Les aventures de Tom Sawyer (1876 pour la première édition en Angleterre)

Lu début novembre 2017

L’une des citations distillées par Cornelia Funke en épigraphe de chacun des chapitres de Cœur d’encre m’a donné envie de redécouvrir avec les garçons Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain que j’avais déjà lues enfant. Il s’agit bien sûr d’un classique, mais je trouve intéressant de partager mon expérience après avoir revisité cette lecture avec Antoine et Hugo.

Le roman relate les aventures (et mésaventures) de Tom, jeune garçon orphelin élevé par une tante très pieuse dans une ville imaginaire du Missouri. Tom est vif, facétieux, joueur, doué d’un sens inouï de la mise en scène et épris de liberté. Il déborde d’imagination et de créativité lorsqu’il s’agit de se couvrir de gloire en public ou d’échapper à l’ennui de l’école, de l’église ou des tâches domestiques. Ses jeux le conduisent à la pêche dans le Mississipi, mais aussi dans des lieux parfois inattendus comme le cimetière, où il se livre à des expériences superstitieuses sur le coup de minuit… Ou encore sur l’île Jackson où il amorce avec ses copains une prometteuse carrière de pirate. Ou même dans la maison « hantée » qui pourrait bien renfermer un trésor. Mais à force de jouer les brigands et les chasseurs de trésor, Tom et ses amis pourraient bien avoir à faire à de vrais bandits !

Mark Twain fait vraiment preuve de génie pour restituer les sentiments et délires enfantins qui animent notre héros dont les élucubrations, les dilemmes et les états d’âme sont très divertissants. Beaucoup de situations et de réactions de Tom sont délicieusement régressifs et d’une authenticité entièrement préservée malgré les presque 150 ans de l’œuvre : son émerveillement perpétuel, son goût du jeu, son habitude peu crédible de jouer la comédie pour pouvoir rester à la maison le lundi matin, mais aussi son agacement à l’égard de son petit frère exemplaire et son rêve de vivre de pêche et d’amitié sur une île déserte avec les copains… Les dialogues, emprunts de malice et de croyances enfantines, sont particulièrement réjouissants et l’épisode de la vengeance fracassante de Tom sur l’instituteur pourrait presque avoir été écrit par Roald Dahl.

Le roman n’en brosse pas moins un tableau peu complaisant de la vie sur les rives du Mississipi au 19ème siècle. La satire de l’Église, de l’école et de la société qui découle de cette fresque du quotidien racontée du point de vue naïf d’un enfant révèle le racisme, les dérives du patriarcat, la violence éducative, la prégnance des croyances et superstitions populaires, l’hypocrisie et la rigidité morale de la société, la forte stigmatisation des plus marginaux… En reprenant le roman vingt ans plus tard, j’ai été surprise par son niveau littéraire très exigeant, que je n’avais pas ressenti à l’époque comme un obstacle à sa lecture, ainsi que par ce double-niveau de lecture qui m’avait complètement échappé.

Une fois passées les premières péripéties de Tom qui ont remporté un franc succès auprès d’Antoine et Hugo, j’ai craint d’avoir initié cette lecture un peu trop tôt. En effet, le roman n’est pas construit autour d’une intrigue progressant de façon linéaire, mais plutôt par l’enchevêtrement de plusieurs lignes narratives développées en séquences irrégulières et interrompues par des chapitres plus descriptifs dans lesquels Mark Twain ironise, dans un langage fleuri, sur l’école du dimanche, les remèdes de charlatan de la tante de Tom ou encore la cérémonie d’examen à l’école. Chapitre 12, par exemple, il écrit, à propos de la tante Polly : « Elle était de ces gens qui s’engouent pour toutes les spécialités, pour tous les traitements ultra-modernes qui prétendent rendre ou améliorer la santé. C’était une manie qu’elle avait de longue date. Quand elle découvrait une nouveauté, elle n’avait de cesse qu’elle ne l’eût essayée, non pas sur elle – elle n’était jamais malade – mais sur la première personne qui lui tombait sous la main. Elle était abonnée à tous les journaux de médecine des familles et autres attrape-nigauds phrénologiques ; elle se gargarisait de l’ignorance pompeuse dont ils étaient boursouflés. Toutes les absurdités qu’ils contenaient sur l’aération, sur la façon de se lever, la façon de se coucher, sur ce qu’il fallait manger, ce qu’il fallait boire, sur la durée quotidienne de l’exercice qu’il fallait prendre, la disposition d’esprit qu’ils convenait d’adopter, le genre de vêtements qu’il fallait porter, tout cela était pour elle parole d’Évangile ; et elle ne remarquait jamais que les conseils donnés dans le journal du mois contredisaient régulièrement ceux que ce même journal avait donnés le mois précédent. Sa droiture et sa bonne foi faisaient d’elle une proie toute indiquée. Elle collectionnait les revues charlatanesques ; et munie de ces armes de mort, elle allait à l’aventure sur son ‘cheval pâle’, métaphoriquement parlant, avec ‘l’enfer à sa suite’. Mais elle ne se rendit jamais compte que ses voisins et victimes ne voyaient en elle ni l’ange de la guérison, ni la dispensatrice du baume de Galaad. »

Rapidement convaincue qu’Antoine et Hugo percevraient ce type de passage comme rédhibitoire et se décourageraient vite, je dois reconnaître que je me suis trompée. Passionnés par les différentes intrigues, ils se sont impatientés à deux ou trois moments, mais n’ont jamais souhaité interrompre la lecture. Et la tension narrative monte en puissance à la fin du livre, si bien que nous n’avons pas regretté du tout ce choix de lecture. Par contre, de nombreuses explications étaient nécessaires et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de se lancer eux-mêmes si je ne le leur avais pas lu. Les aventures de Tom Sawyer ont été l’occasion pour nous d’évoquer un peu la ségrégation, la guerre de Sécession et l’interdiction de la peine de mort. Ces thèmes sérieux n’ont pas altéré leur plaisir en découvrant les frasques et les farces du protagoniste. À peine le livre refermé, qu’ils réclamaient Les Aventures de Huckelberry Finn !

Extraits

« De son orteil Tom traça une ligne dans la poussière et dit :
– Je te mets au défi de dépasser cette ligne. Si tu la passes je te flanquerai une tripotée dont tu te souviendras longtemps ; et capon qui s’en dédit !
Le nouveau venu s’empressa de franchir la ligne interdite.
– Tu as dit que tu me rosserais, il faut le faire.
– Ne me touche pas, prends garde.
– Tu as dit que tu le ferais ; eh bien ! vas-y.
– Pour deux sous je le fais.
L’autre fouilla dans sa poche, prit les deux sous et les tendit d’un air moqueur à Tom qui les jeta par terre. Aussitôt les deux gamins s’empoignèrent l’un à l’autre et roulèrent dans la poussière, cramponnés l’un à l’autre comme deux chats. »

« Tom se retourne brusquement et dit :
– Ah ! C’est toi, Ben ! Je ne t’avais pas vu.
– Oui. Nous allons nous baigner. Tu ne viens pas ? Non, tu aimes mieux travailler, je vois ça.
– Qu’est-ce que tu appelles travailler ?
– Ce n’est pas du travail, ça ?
Tom donne un coup de pinceau et, négligemment, répond :
– P’t’ê’t ben qu’oui, P’t’ê’t ben que non. Tel que c’est, ça me va.
– Tu ne vas pas me faire croire que tu aimes ça ?
Nouveaux coups de pinceau.
– Que j’aime ça ? Pourquoi pas ? On n’a pas tous les jours la chance de badigeonner une clôture. »
« Tom était plongé dans ses pensées, de tristes pensées à l’unisson de l’ambiance environnante. Longtemps, il resta assis, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux, absorbé dans une profonde méditation. La vie lui semblait un fardeau insupportable ; il se prenait à envier Jimmy Hodges, qui venait de disparaître. Oh ! s’assoupir pour toujours, ne plus penser à rien, ne plus s’inquiéter de rien ! Rêver pour l’éternité sous les arbres du cimetière tandis que le vent agiterait les feuilles et ferait onduler l’herbe sur la tombe… Ne plus avoir d’ennuis, ne plus avoir de soucis ! Si seulement il avait un carnet intact à l’école du dimanche, il eût volontiers consenti à disparaître et à en finir avec ça.
Et cette petite ! Que lui avait-il fait ? Rien. Il avait agi dans les meilleures intentions du monde, et elle l’avait traité comme un chien. Oui, comme un chien. Un jour trop tard, peut-être, elle regretterait ce qu’elle avait fait. Ah ! si seulement il pouvait mourir momentanément !
Mais les réflexions d’un gamin sont trop instables pour suivre longtemps le même chemin. Insensiblement, la pensée de Tom se reporta sur les soucis de l’existence présente. Pourquoi ne pas tout abandonner, disparaître mystérieusement ? aller, s’en aller loin, très loin, au-delà des mers, dans des pays inconnus, pour ne plus jamais revenir ? Qu’est-ce qu’elle éprouverait alors ? Oui, il avait bien pensé à s’engager dans un cirque ; mais il n’envisageait plus cette éventualité que pour la rejeter. Il ne saurait être question de colifichets, de calembredaines, de déguisements bariolés, quand on se sent né pour planer dans les régions du romantisme. Non. Il serait soldat, et après de nombreuses campagnes il reviendrait, chargés d’ans et de gloire. Mieux encore… il irait chez les Indiens, il chasserait le buffle, s’engagerait sur le sentier de la guerre et dans les grandes plaines sans pistes du Far West. Il deviendrait un grand chef, il serait tout couvert de plumes, il aurait la figure toute tatouée ; et puis un moite et lourd matin d’été il reviendrait, il ferait irruption dans l’école du dimanche en poussant un cri de guerre si terrifiant que tous ses camarades en dessécheraient de jalousie. Fi donc ! il y avait mieux encore à faire ! Être pirate ! Oui, c’est cela ! Voilà l’avenir qui s’offrait à lui dans toute sa splendeur. Sa renommée s’étendrait sur le monde entier et les bonnes gens se signeraient au seul bruit de son nom ! Quelle ivresse n’éprouverait-il pas à parcourir les mers sur son vaisseau rapide et léger, le Génie des Tempêtes, arborant au mât de misaine son lugubre drapeau ! À l’apogée de sa gloire il apparaîtrait soudain dans son village natal ; il entrerait dans le temple, le visage hâlé par les intempéries, vêtu d’un justaucorps de velours noir, de chausses noires, de bottes noires, portant une écharpe rouge, les pistolets d’arçon à la ceinture, le poignard au côté, le chapeau à plumes sur la tête, son lugubre drapeau flottant au vent. Avec quelles délices n’entendrait-il pas les gens chuchoter sur son passage : ‘C’est Tom Sawyer le Pirate, le Vengeur Noir de la Mer des Antilles !’
Sa décision était prise, il avait choisi sa carrière. »

Folio Junior, 5,90€

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La rivière à l’envers – Tome 1 : Tomek, de Jean-Claude Mourlevat (2000)

Lu fin octobre 2017

Ce livre fait partie des découvertes et des coups de cœur de l’année ! Il s’agit d’un petit récit initiatique aux allures de fable : l’histoire se situe dans une contrée et un passé indéfinis, « en un temps où l’on n’avait pas encore inventé le confort moderne ». L’épicerie que tient Tomek a beau être indispensable au village, avec ses mille tiroirs contenant absolument tout ce dont on peut avoir besoin, elle lui semble exiguë. Le jeune garçon s’ennuie et rêve d’évasion. Sur les traces d’Hannah, une inconnue de passage passée furtivement dans sa boutique, Tomek se lance dans un voyage merveilleux à la recherche de la rivière Qjar – cours d’eau légendaire qui coule « à l’envers » et dont la source, nichée au sommet de la Montagne sacrée, permettrait à celui qui en boit de se préserver de la mort… Parviendra-t-il à retrouver Hannah, partie seule à la recherche de cette source ? La rivière Qjar existe-t-elle et comment la rejoindre à travers les contrées étranges dans lesquelles s’enfonce Tomek ? Et finalement, est-ce si souhaitable de vivre éternellement ?

L’histoire vit moins de cette intrigue principale que des péripéties, des rencontres, des paysages et êtres fantastiques qui ponctuent le chemin. Dans la forêt de l’Oubli, la plaine aux fleurs hypnotiques et le village des parfumeurs, sur l’Île inexistante et sous les arbres aux écureuils-fruits, Tomek tisse des amitiés avec des personnages aux histoires toutes plus incroyables les unes que les autres. Leurs récits sont des contes enchevêtrés dans l’intrigue, par lesquels on se laisse volontiers distraire. Ce roman plein de poésie et de magies a émerveillé toute la famille. Il me semble que l’écriture adresse plutôt ce roman à des lecteurs déjà confirmés, mais il peut être lu sans problème à des enfants plus jeunes. Il se lit d’un trait et on en sort comme d’un rêve. Idéal pour une petite parenthèse d’évasion !

Extrait
« Il prit un sucre d’orge dans un bocal et le lui tendit. Elle le cacha aussitôt dans une poche de sa robe. Mais elle ne semblait pas vouloir s’en aller. Elle restait là à regarder les rayons et les rangées de petits tiroirs qui occupaient un pan de mur tout entier.
– Qu’avez-vous dans tous ces petits tiroirs ?
– J’ai… tout, répondit Tomek. Enfin tout le nécessaire…
– Des élastiques à chapeau ?
– Oui, bien sûr.
Tomek escalada son échelle et ouvrit un tiroir tout en haut.
– Voilà.
– Et des cartes à jouer ?
Il redescendit et ouvrit un autre tiroir.
– Voilà.
Elle hésita, puis un sourire timide se forma sur ses lèvres. Cela l’amusait visiblement.
– Et des images… de kangourou ?
Tomek dut réfléchir quelques secondes puis il se précipita sur un tiroir sur la gauche :
– Voilà.
Cette fois, les yeux sombres de la petite s’éclairèrent tout à fait. C’était si charmant de la voir heureuse que le cœur de Tomek se mit à faire des bonds dans sa poitrine.
– Et du sable du désert ? Du sable qui serait encore chaud ?
Tomek gravit encore une fois son échelle et prit dans un tiroir une petite fiole de sable orange. Il redescendit, fit couler le sable sur son cahier spécial pour que la jeune fille puisse le toucher. Elle le caressa avec le dos de la main puis promena dessus le bout de ses doigts agiles.
– Il est tout chaud…
Comme elle s’était approchée très près du comptoir, Tomek sentit sa chaleur à elle, et plus que sur le sable chaud, c’est sur son bras doré qu’il aurait voulu poser sa main. Elle le devina sans doute et reprit :
– Il est aussi chaud que mon bras…
Et de sa main libre elle prit la main de Tomek et la posa sur son bras. Les reflets de la lampe à huile jouaient sur son visage. Cela dura quelques secondes, au bout desquelles elle se dégagea en un mouvement léger, virevolta dans la boutique puis pointa enfin son doigt au hasard vers l’un des trois cents petits tiroirs :
– Et dans celui-ci, qu’avez-vous dans celui-ci ?
– Oh, ce ne sont que des dés à coudre, répondit Tomek en versant le sable dans la fiole grâce à un entonnoir.
– Et dans celui-ci ?
– Des dents de Sainte Vierge… ce sont des coquillages assez rares…
– Ah, fit la petite, déçue. Et dans celui-là ?
– Des graines de séquoia… Je peux vous en donner quelques-unes si vous voulez, je vous les offre, mais ne les semez pas n’importe où, car les séquoias peuvent devenir très grands…
Tomek avait cru lui faire plaisir en disant cela. Mais ce fut tout le contraire. Elle redevint grave et songeuse. À nouveau ce fut le silence. Tomek n’osait plus rien dire. Un chat fit mine d’entrer par la poste restée ouverte. Il s’avança avec lenteur, mais Tomek le chassa d’un geste brusque de la main. Il ne voulait pas être dérangé.
– Ainsi, vous avez tout dans votre magasin ? Vraiment tout ? dit la jeune fille en levant les yeux vers lui.
Tomek se trouva un peu embarrassé.
– Oui… enfin tout le nécessaire… répondit-il avec ce qu’il fallait de modestie.
– Alors, dit la petite voix fragile et hésitante, mais soudain pleine d’un fol espoir, sembla-t-il à Tomek, alors vous aurez peut-être… de l’eau de la rivière Qjar ? »

Pocket Jeunesse, 5,95€

rivièreàl'envers

Le môme en conserve, de Christine Nöstlinger (1979 pour l’édition originale en allemand)

Lu en juillet 2017

Berthe Bartolotti est attachante, mais sans aucun doute une originale : loufoque et tête-en-l’air, elle arbore les tenues bariolées les plus audacieuses, prend ses repas (les combinaisons d’ingrédients les plus improbables) dans son fauteuil à bascule, fume le cigare, élève des poissons rouges dans sa baignoire, cultive un bazar excessif dans chaque pièce de sa maison et adore commander toutes sortes de choses par correspondance. Un beau jour, elle reçoit pourtant un paquet qu’elle ne se souvient pas avoir demandé. Il contient une mystérieuse boîte de conserve avec, à l’intérieur, un enfant garanti par le fabricant « joyeux, agréable et prometteur », « facile à prendre en main et à surveiller ».

Pas évident, pour un enfant aussi parfait que Frédéric, de s’accommoder des frasques de sa nouvelle maman et, surtout, de se faire apprécier des enfants du voisinage. Quelle est l’énigmatique entreprise qui l’a fabriqué et pourquoi l’a-t-elle expédié chez Mme Bartolotti ? Comment s’y prendra-t-elle pour élever cet enfant et expliquer son arrivée subite à son entourage ? Et lui, parviendra-t-il à apprendre des mauvaises manières et à s’acclimater dans son nouveau foyer ?

Ce roman décapant a contribué à faire de Christine Nöstlinger l’une des auteures de littérature jeunesse les plus lus dans les pays germanophones. Si l’ironie des premières pages nous a un peu désarçonnés, nous avons été très vite pris par l’intrigue du livre qui nous propose finalement une expérience : qu’adviendrait-il d’un enfant produit en usine, avec toutes les garanties de perfection ? La part de mystère qui entoure l’entreprise à l’origine de Frédéric est aussi troublante, voire inquiétante, pour un roman assez addictif (nous avons lu les 210 pages en trois jours !). Mais ce que nos garçons ont le plus apprécié à la lecture de ce livre, c’est la succession de situations comiques, créées notamment par les excentricités de Mme Bartolotti, ses disputes affectueuses avec son ami le pharmacien et surtout par son ingénuité qui permet de porter un regard frais sur les « bonnes manières » inculquées à Frédéric. Antoine et Hugo ont littéralement ri aux éclats ! Les petits apprécieront aussi le style léger, très abordable, et les illustrations qui parsèment le texte et viennent renforcer sa dimension comique. Les lecteurs un peu plus grands apprécieront aussi, de la part d’une auteure qui a grandi dans l’Autriche national-socialiste, une réflexion distanciée sur l’éducation et les qualités des « bons » parents, le mythe de l’enfant-modèle tourné en dérision et la morale de l’histoire, résolument anticonformiste et anti-autoritaire. Au final, il s’agit d’un livre qui fait plaisir à tout le monde !

Extrait 

« Sur l’écran, le Guignol à tête de bois, bien moins inconscient du danger qu’il n’en avait l’air, assommait le crocodile en plastique. Les enfants dans le studio de télévision se mirent à hurler comme une horde de singes.
Frédéric lâcha le bout de son nez et se leva en murmurant :
« Pauvre, pauvre crocodile ! »
Puis il se dirigea vers le téléviseur et l’éteignit. L’image disparut avant que le crocodile n’ait rendu l’âme.
« Tu n’aimes pas les marionnettes ? demanda M. Alexandre qui se souvint avoir détesté ce genre de spectacle durant son enfance.
– Il faut être bon pour les animaux, répondit Frédéric.
– Mais enfin, c’était un crocodile ! protesta Mme Bartolotti. Les crocodiles sont des animaux féroces qui mangent les hommes tous crus.
– Ce crocodile, expliqua Frédéric, avait seulement envie de dormir. Le type au bonnet noir l’a réveillé en hurlant comme un grossier personnage.
– Non, non ! Le crocodile voulait attaquer Guignol dans le dos ! s’écria Mme Bartolotti qui, petite fille, avait adoré les spectacles de marionnette.
– Je ne crois pas que les animaux sachent qu’il est déloyal d’attaquer dans le dos, fit remarquer Frédéric.
– Oui, mais… mais… bredouilla Mme Bartolotti.
– S’il traversait un parc naturel où des animaux sauvages vivent en liberté, l’homme au bonnet noir n’avait pas à descendre de voiture ! expliqua Frédéric. C’eût été plus sûr pour lui et pour ce pauvre crocodile ! »

Le livre de Poche, 4,95€

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Mamie gangster, de David Walliams

Lu fin octobre 2017

Le titre du roman, presque un oxymore, et sa couverture qui n’est pas sans rappeler les illustrations de Quentin Blake des romans de Roald Dahl, attirent forcément la curiosité. Et on n’est pas déçu après avoir parcouru d’un trait cette histoire décoiffante, pleine de surprises, de rebondissements et d’humour.

Ben passe tous ses vendredis soir chez sa grand-mère – une vieille dame passionnée de scrabble, qui se couche comme les poules, ne mange que du chou et ne sent pas très bon. Abandonné chez elle par des parents un peu idiots qui ne vivent que pour leur émission de danse préférée, il s’apitoie sur lui-même jusqu’au jour où il découvre une éblouissante collection de bijoux dans la boîte à biscuits. Se serait-il complètement trompé à propos de grand-mère ?

L’histoire se lit très facilement et est agrémentée d’illustrations, si bien qu’elle est accessible à de (très) jeunes lecteurs. Il n’en reste pas moins que l’humour grinçant créé par les personnages tous plus farfelus les uns que les autres, les situations loufoques, les répliques délirantes et le ton acerbe du narrateur sera apprécié par les petits comme par les grands. Antoine et Hugo ont ri aux larmes ! Et mine de rien, en filigrane, le livre aborde de manière vraiment touchante des thèmes plus sérieux comme la tendresse intergénérationnelle, la recherche de son identité, la maladie et la mort. À l’arrivée, si aucun des protagonistes n’est vraiment un héro, on s’attache beaucoup à chacun d’entre eux.

Extrait

« C’est alors qu’il vit une ombre se déplacer dans le pavillon. Puis le visage de la vieille dame apparut à la fenêtre, et Ben se baisse vivement pour ne pas être aperçu. Du même coup, il fit bouger les feuillage. Chhht! se dit-il à lui-même. Sa grand-mère l’avait-elle repéré ?

Peu après, la porte d’entrée s’ouvrit lentement pour révéler une silhouette entièrement vêtue de noir. Pull-over noir, collant noir, gants noirs, chaussettes noires, probablement aussi culotte et soutien-gorge noirs. Une cagoule noire dissimulait le visage, mais Ben devina que c’était bien sa mamie qui se tenait sur le perron. Elle semblait tout droit sortie des livres qu’elle aimait tant lire. Enfourchant son scooter électrique pour personnes âgées, elle fit rugir le moteur.

Mais où allait-elle donc ? Et, plus important, pourquoi était-elle déguisée en ninja ?  »

Albin Michel Jeunesse, 12,50€

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