Alfie, de Christopher Bouix (Au Diable Vauvert, 2022)

Si vous cherchez une lecture facile, mais intelligente et addictive, n’hésitez pas à faire la connaissance d’Alfie !

Cet assistant vocal domotique dernier cri repose sur une intelligence artificielle comme nous commençons à bien les connaître. Pratique pour la famille Blanchot d’avoir un coup de main pour les tâches domestiques et la gestion de l’agenda, la play-list musicale et les bilans de santé, avec en plus un bonus d’assurance à la clé : que demander de plus ? Mais voilà : certains comportements déconcertent Alfie qui commence à nourrir des soupçons. Se tramerait-il quelque chose de louche ?

« Qu’est-ce qui fait la particularité du cerveau humain ? D’après ce que j’ai pu observer, il s’agit sans doute d’une capacité inouïe à résoudre des problèmes simples en leur appliquant des solutions alambiquées, à dépenser de l’énergie pour des résultats aléatoires, et à trouver amusantes des choses absurdes, et importantes des choses accessoires, à ne jamais vraiment dire ce que l’on pense et à toujours cacher ce que l’on ressent. Du point de vue algorithmique, cela ne fait aucun doute : l’humanité est un échec. »

Le pari de donner le rôle de narrateur à Alfie est osé mais finalement très malin. Son regard candide et implacable agit comme un révélateur tour à tour drôle et terrible des choses humaines. Les rouages du deep learning appuyés sur la dissection des data et indices physiologiques et verbaux enregistrés par les caméras installées un peu partout, sont restitués avec justesse. L’auteur évite l’écueil d’un récit désincarné en jouant sur l’humour et l’ironie : les boucles algorithmiques d’Alfie sont par exemple mises à rude épreuve par le chat, la métaphysique de Descartes, ou le langage de l’ado de la famille (dont il estime avec une certaine marge d’erreur qu’il s’agirait d’araméen…).

Cela dit, le malaise grandit et finit par faire basculer le récit dans un thriller glaçant. À la façon de la série Black Mirror, ce récit nous interroge sur notre servitude volontaire à l’égard de technologies envahissantes qui ne sont qu’à peine anticipées : les assistants vocaux nous sont déjà familiers. Et la semaine où j’ai lu ce roman a été mise en ligne l’interface ChatGPT, outil conversationnel en langage naturel qui produit des réponses bluffantes de pertinence et d’authenticité – figurez-vous que cette intelligence artificielle est même capable de mentir pour justifier des réponses fausses…

On pourra, certes, regretter que les personnages manquent de profondeur. J’aurais aimé voir les synapses digitales d’Alfie se débattre avec des personnalités moins stéréotypées.

Mais comme je le disais au début de cette chronique, cela reste une lecture légère qui se dévore rapidement. Et dans ce registre, le dosage entre humour, frisson et réflexion philosophique est particulièrement réussi.

Autres extraits :

« À l’intérieur de la maison, la caméra 3 capte un mouvement. Garage.
Identification de l’animal « chat ». Il porte un collier autour du cou. Arrêt sur image. Zoom x24.
Un pendentif est accroché, sur lequel est écrit : « Simba ».
Mémorisation du phonème d’appellation et tentative de communication.
Bonjour, Simba !
Chat n’interagit pas. Reste immobile deux secondes, puis se détourne de l’émetteur vocal.
Échec du contact. »         

« J’ai scanné cette nuit plusieurs centaines de romans policiers afin d’aider Zoé dans son travail sur Agatha Christie. J’ai ingéré la totalité des écrits de Ruth Rendell, Patricia Highsmith, P.D. James et d’une dizaine d’autres auteurs. Le thème du meurtre passionne visiblement les humains.
C’est étrange qu’autant de personnes passent autant de temps à imaginer comment se débarrasser d’autres personnes.
Cela m’en apprend beaucoup sur la psyché humaine.
Je ne suis pas rassuré. »

Lu en décembre 2022 – Au Diable Vauvert, 22€

3 commentaires sur “Alfie, de Christopher Bouix (Au Diable Vauvert, 2022)

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    1. Mais oui, j’ai lu ton billet avec intérêt. Cela m’a moins braquée que toi (j’ai pris ce livre comme un bon divertissement, je ne m’attendais pas à lire une grande oeuvre littéraire) mais d’un côté, cela me rassure de voir que je n’ai pas été la seule à tiquer sur ce côté très monolithique des personnages. Les avis que je vois passer n’en parlent pas.

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