Le ciel est immense, de Feurat Alani (Lattès, 2025)

« Toutes les familles ont un secret », « un silence qui prend discrètement de la place », « un souterrain », « un fantôme » écrit Feurat Alani en prologue. Et ce pan refoulé inspire grandement les écrivains contemporains : Adèle Yon, Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère, pour ne citer qu’eux, ont en commun de se risquer à la lisière de l’histoire familiale, d’enquêter sur les traces des disparus. Le motif pourrait finir par lasser. Mais non : chaque titre a sa propre texture et, ici encore, le charme a opéré et l’investigation menée par Taymour m’a captivée.

Il faut dire que sa généalogie nous entraîne loin. Nous voici dans l’Irak du 20e siècle, sur les traces d’abord de cette grand-mère qui connut le renversement de la monarchie en 1958, puis sur celles de ses deux filles (dont la mère du protagoniste) et de son fils, celui dont on ne prononce pas le nom. Talentueux pilote d’avions de chasse, Adel semble s’être littéralement volatilisé dans les airs en 1974. Pourquoi la famille ne parle-t-elle jamais de celui qui serait mort en héros ?

Habité par cette figure fantomatique, Taymour remonte l’histoire de sa famille et celle de son pays, fracture la chape de silence installée par l’une et l’autre. Sa quête, de prime abord désespérée, prend une ampleur inattendue à mesure qu’il arrive à pousser les témoins à parler et rassemble courriers, notes, photographies et objets. Elle dessine le portrait d’un jeune homme irrémédiablement attiré par les hauteurs, ivre de repousser son horizon. Des aspirations que limitent obstinément les traditions, les tensions géopolitiques et un régime de plus en plus opprimant…

Au cours de la lecture, je me suis demandé si Taymour était un double littéraire de l’auteur ou si le roman se donnait simplement l’apparence d’une autofiction. Il me semblait difficile de concevoir qu’on puisse inventer de toutes pièces une telle histoire. Et effectivement, j’ai lu après avoir refermé Le ciel est immense que l’oncle de l’auteur s’était réellement évaporé et Feurat Alani avait participé en 2011 à une émission de recherche de personnes disparues. Le roman prend le relai d’une recherche qui se heurtait à un mur.

L’alternance des voix et des temporalités donne un rythme singulier à l’enquête. Elle crée une tension narrative tout en nourrissant une méditation au long cours sur les ressorts de la mémoire familiale et collective, les individualités aux prises avec la grande Histoire, la violence des secrets – et celle de la vérité. Elle m’a passionnée au point de me donner envie de faire des recherches supplémentaires sur l’histoire de l’Irak, la guerre des Six jours, la dictature de Saddam Hussein et surtout les relations du pays avec l’URSS. Mais porté par la plume toute en délicatesse de Feurat Alani, le récit m’a avant tout émue. Comment, notamment, ne pas être prise de court par la grâce de la scène finale qui voit la neige fondre le ciel et la terre dans une immensité blanche ?

Un roman aérien et profond. L’une de mes plus jolies surprises de la rentrée littéraire 2025.

Lu en janvier 2026 – Lattès, 20,90€

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