La petite menteuse, de Pascale Robert-Diard (L’Iconoclaste, 2022)

Une avocate reçoit une jeune femme à l’approche d’un procès en appel pour viol mais peine à cerner ce que cette cliente attend exactement : où leur face-à-face les mènera-t-il ?

Chroniqueuse judiciaire pour Le Monde, Pascale Robert-Diard nous entraîne au cœur d’un procès d’assises. Elle en dévoile non seulement les rouages dramatiques – sélection des jurés, plaidoiries et petites ficelles des avocats, demande de huis-clos – mais aussi et surtout les dessous, puisque l’on suit le cheminement de l’avocate qui s’empare d’un dossier. C’est bien raconté et ça se lit tout seul.

Mais il n’y a pas que ça. Les défis contemporains du féminisme sont au cœur de ce roman qui interroge la mécanique implacable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres convictions. Les différents personnages incarnent bien les camps en présence : il y a les boomers réacs qui trouvent que ça commence à bien faire avec me too, l’avocate cinquantenaire pour qui le féminisme, c’est de s’être battue pour se faire une place dans un milieu professionnel dominé par les hommes, prise en étau entre une mère qui ne voit pas l’intérêt de parler autant de viols ou de « partir en guerre contre les hommes » et une nouvelle génération de féministes qui sacralise le « ressenti » et la parole des femmes.

– J’ai tout de suite vu le genre d’homme que c’était, disait-elle.
Ah ! Les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire, s’agaça Alice. Elle éprouvait une fois de plus les mots justes d’Erri de Luca. « Prendre connaissance d’une époque à travers les documents judiciaires, c’est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang. »

On voit bien aussi la délicatesse de la posture de l’avocate humaniste attachée aux causes féministes, mais aussi à la présomption d’innocence et aux droits de personnes qui n’ont souvent guère à offrir pour leur défense. Dans la veine des Choses humaines de Karine Tuil, le roman pointe les engrenages judiciaires qui se referment sur l’accusé sur la base d’un dossier bâclé, d’un mode de vie déviant ou même d’un témoignage de « regard bizarre ». Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il montre aussi que cet emballement peut aussi enfermer la victime tant certains entourages sont empressés de plaquer des convictions bien-pensantes ou condescendantes au lieu d’écouter ce qu’elle a vraiment à dire. J’ai été interpellée par l’attrait que peut avoir le statut de « victime » dans un cadre hyper jugeant.

Pascale Robert-Diard a donc le courage d’avancer un propos nuancé qui interroge nos convictions, recherche la vérité et souligne la mission immense qui incombe aux tribunaux. Il s’agit de prendre au sérieux les risques d’erreur judiciaire, mais aussi la parole des victimes, sans toutefois les enfermer dans ce statut ni parler à leur place. Or, cette parole ne pourra guère se libérer tant que les femmes (et particulièrement les adolescentes) resteront prisonnières d’autant de prescriptions, de « réputations » et de jugements.

Un roman prenant et intelligent qui parle avec finesse des défis de notre ère post-me too.

Lu en janvier 2023 – Éditions de l’Iconoclaste, 20€

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