
Journaux télévisés, unes des journaux, pancartes brandies en ville : les images de Gaza nous renvoient à notre impuissance et à notre incapacité à saisir pleinement les drames qui s’y déroulent. À un photographe français en quête du cliché qui provoquera l’émotion dans son pays, Rachid Benzine oppose les mots d’un homme qui lit, sur le seuil d’une librairie miraculeusement préservée au milieu des ruines.
« Il y a tout dans cette scène. Tout ce que Gaza est devenue. Un vieux libraire accroché encore à ses bouquins, qui lit à deux pas des ruines. Comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville. Et tu te dis que c’est ça, la vraie image. Pas besoin de chercher plus loin. Elle est là, sous tes yeux.
Quand tu te décides enfin à appuyer sur le déclencheur, ton ombre projetée sur son livre lui signale ta présence. Il lève lentement les yeux. Il te sourit. Tu essaies par quelques gestes de lui faire comprendre que tu souhaites le photographier. C’est alors qu’il te répond dans un français tout en maîtrise, classique un peu désuet :
‘Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer.’ »
En usant de la deuxième personne, le roman nous coule dans la peau du photographe français. Et c’est vrai que de Gaza nous parviennent avant tout des images, lambeaux d’un récit difficile à imaginer. Combien de destins brisés, de familles dévastées, de maisons éventrées, de rêves fracassés ? Voilà ce que l’histoire du libraire rend presque palpable.
Son existence en exil est aussi celle d’un peuple, broyé par la litanie des représailles et des « haines empilées ». Les premiers pas d’un enfant dans un camp de réfugiés, les blessures transmises d’une génération à l’autre, un ado qui lit Les trois mousquetaires à son petit frère, les retrouvailles d’une famille avec la mer, Hamlet joué par des jeunes au milieu d’abris précaires, la blague d’un vieil homme… Ces scènes révèlent ce que le sensationnalisme ne montre pas. Rachid Benzine oppose aux images choc la lenteur des mots, la mémoire sédimentée des livres. « Primo Levi m’a probablement sauvé la vie », confie le libraire. Car la littérature, de Homère à Malraux, d’Omar Khayyâm à Frantz Fanon, donne des repères dans le chaos, du courage pour continuer, et une forme de dignité qui permet de se soustraire à la violence.
Ce court récit suit les grandes lignes de l’histoire palestinienne, mais nous fait surtout rencontrer un personnage inspirant, un homme doux, érudit, d’une sagesse et d’une résilience presque surhumaines au milieu d’un tel désastre. J’aurais aimé passer plus de temps avec lui, prolonger la conversation au seuil de sa librairie, avoir l’impression de le connaître plus intimement. Mais peut-être est-ce aussi la démarche du livre : laisser le lecteur sur le pas de la porte, avec l’envie d’en savoir plus.
« Et pourtant on continue de vivre. Un théâtre de misère et de folie, un bal grotesque où les vivants ne sont plus tout à fait vivants, mais pas encore tout à fait morts. Ils se traînent dans les ruines comme des fantômes, avec l’air de ceux qui ont tout vu, tout perdu, et qui n’attendent plus rien, sinon la fin. Mais ça continue. »
Lu en août 2025 – Julliard, 18€
Il fait partie des titres en lice pour la rentrée littéraire dans mon club de lecture. J’espère qu’il sera choisi pour le lire prochainement car j’ai très envie de rencontrer cet homme que tu as si bien vendu.
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Ah chouette ! C’est super d’avoir un club de lecture qui permet de lire/discuter les nouveautés ! Tu verras, c’est un texte court mais percutant.
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Je l’avais repéré et noté grâce à Ju lit les mots… et ta chronique confirme mon envie. Merci à toi !
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Tu verras, il se lit très vite – court et percutant. Et merci de m’avoir signalé Ju Lit les mots, je ne connaissais pas son blog mais je viens d’aller lire son billet qui est effectivement très chouette !
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Avec plaisir 😊🥰
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Une lecture indispensable 🙂 je vois que nous avons sensiblement le même avis 🙂
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Merci d’être passée par ici ! Je vais filer lire ton avis 🙂
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Avec plaisir 🙂
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