Le livre de Kells, de Sorj Chalandon (Grasset, 2025)

Quelques pages du Livre de Kells et déjà s’évapore la vision tendre et mélancolique de la fin de l’adolescence qui irriguait Les derniers jours de l’apesanteur, de Fabcaro. Dans son nouveau roman, Sorj Chalandon évoque ses 17 ans et sa fuite du foyer familial et de la terreur exercée par son père pour rejoindre Paris. Pendant que d’autres passaient leur bac, vivaient leur premier flirt et s’apprêtaient à prendre leur envol, l’adolescent se retrouve dans la rue, livré à lui-même, vulnérable mais armé d’un solide instinct de survie et d’une irrépressible soif de liberté.

La sincérité qui irradie tous les romans de cet auteur me bouleverse toujours (à lire ces pages, on comprend pourquoi c’est lui, et pas un autre, qui a par exemple écrit L’Enragé). Ses livres nous grandissent, élargissent notre horizon en nous coulant dans la peau de ceux qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. La solitude et la détresse vécues par ceux qui n’ont même pas un toit, les obstacles semés sur la voie de la réinsertion, les dilemmes moraux, les stratégies de survie inspirées par le désespoir… Comment notre société peut-elle abandonner les sans-abris à un tel sort ? L’histoire de Kells va droit au cœur parce qu’elle est racontée sans misérabilisme, chaque mot sonne vrai. Et c’est sans doute quand surgit l’espoir que le narrateur semble le plus fragile et le plus émouvant, lorsqu’il commence à entrevoir une issue et qu’on ne sait, dans le monde impitoyable que sont la rue et notre société, si l’on peut y croire avec lui. Ainsi, la valeur inestimable de l’amitié des « copains » prend tout son sens – et c’est très beau.

En effet, ce roman est aussi celui de la rencontre avec les mouvements maoïstes du début des années 1970 et d’une politisation balbutiante, avec pour toute boussole l’opposition féroce aux idées fascistes du père. Le témoignage de Sorj Chalandon est extrêmement intéressant pour saisir ce qui se joue politiquement au cours de cette époque d’une violence insondable. On comprend notamment comment des événements comme les attentats de Munich ou l’occupation de l’usine Lip ont divisé la gauche prolétarienne – et, en creux, pourquoi la France n’a pas eu l’équivalent des Brigades rouges italiennes ou de la Fraction Armée Rouge allemande. Lucide sur certaines dérives des mobilisations d’extrême-gauche, le roman nous interpelle toutefois sur le vide qu’elles ont laissées dans la représentation politique des ouvriers et dans une rue progressivement conquise par l’extrême-droite.

Une mise en lumière des épreuves concrètes auxquelles livre la vie dans la rue et de la valeur inestimable de la solidarité. C’est de ce sillon fragile, à la lisière entre drame et espoir, que naît la réussite de ce roman.

Lu en août 2025 – Grasset, 23€

5 commentaires sur “Le livre de Kells, de Sorj Chalandon (Grasset, 2025)

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  1. Cet auteur fait partie de ceux que j’aimerais découvrir suite à mon club de lecture et si je dois le faire ce sera avec ce titre dont les thèmes intimes et peut-être moins globaux me parlent plus.

    Merci pour ton retour qui m’a aidé à me faire une idée 🙂

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