
« Qu’importe si celui qui s’apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa ligne s’est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou pour un fou. À ce moment de mon histoire, moi, je ne pouvais plus faire autrement. »
Quelle est cette voix qui s’exprime de manière aussi urgente, donnant l’impression que parler est une question de survie ? Que s’est-il joué dans la ferme au nom prémonitoire de Haute-Folie ?
« L’incendie », « Le pacte », autant de courts chapitres qui sonnent comme les stations d’un conte noir, d’une tragédie rurale dont les rouages se mettent en branle dès la scène inaugurale : un vieux tilleul s’embrase tandis qu’une femme met au monde un garçon. Pour raconter l’histoire de Gaspard, Blanche et Josef, Antoine Wauters invente une langue parcimonieuse de phrases courtes au présent, une écriture vive traversée de fulgurances. Il brosse des tableaux ancrés dans un décor naturel implacable, éclaboussés par la douceur, l’amour, la cruauté de certains destins, la folie qui n’est pas forcément là où on le croit.
« Avec cette somme, pense-t-il, avec cette somme. Et il s’endort dans un fossé en rêvant d’une vie meilleure et des plans de rénovation de leur ferme. Dans son sommeil, il observe ses champs qui lui paraissent immenses, et, dans ses vergers, la peau fine de ces poires délicieuses, fondantes, qu’il coupera à l’arrière-saison et offrira à leur second enfant, qui grandit pour de vrai dans le ventre de Blanche. »
Comme Laurent Mauvignier dans La maison vide mais avec une économie de moyens presque diamétralement opposée, faite autant de mots que d’ellipses, Antoine Wauters sonde les legs transgénérationnels qui hantent et rongent ses personnages malgré les non-dits – blessures, obsessions, petites phrases entêtantes dont l’individu n’a aucune idée de l’origine.
C’est aussi une réflexion sur la folie, cette zone trouble où peuvent nous égarer des souffrances intolérables, un manque de jugement qui nous fait offrir notre confiance ou notre amour à mauvais escient, un sentiment d’étrangeté au monde, voire un glissement imperceptible vers des exigences trop absolues.
Le roman explore aussi la parole comme ultime recours. Je suis sortie émue de cette lecture, bouleversée par la manière dont une mère s’efforce de conjurer la malédiction.
Un roman douloureux, percutant et terriblement humain.
Lu en décembre 2025 – Gallimard, 19€
Il a l’air un peu dans la ligne de Mon vrai nom est Elisabeth mais ici le récit a l’air plus fiction.
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Alors là, je n’y aurais pas du tout pensé ! À la réflexion, c’est vrai qu’ils ont en commun le thème de la folie et des transmissions intergénérationnelles. Mais sinon, ce sont des registres totalement différent : enquête ancrée dans la réalité vs. fiction complète, écriture à la limite des sciences sociales vs. plume à la limite de la poésie – et même les formes de « folie » explorées n’ont pas grand-chose à voir 🙂
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Ton avis poétique donne envie de découvrir ce roman et cette délicate question des legs transgénérationnels.
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Merci, j’en suis ravie !
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