Monsieur Kipu, de David Walliams (2009 pour l’édition originale en anglais, 2012 pour la traduction française)

Lu en avril 2018

Intriguée par le succès des romans du prolifique David Walliams qu’Antoine dévore de manière compulsive, j’ai proposé aux garçons et à ma nièce de six ans qui nous avait rejoints pour quelques jours de vacances, de lire à haute voix son deuxième livre, Monsieur Kipu.

Le roman entre en matière on ne peut plus directement : « M. Kipu puait. Il empestait. Il cocottait. Il schlinguait. Et si le verbe ‘schmoutter’ figurait dans le dictionnaire, on écrirait ici qu’il schmouttait. Il était le pueur putride le plus pestilentiel qui ait jamais existé sur Terre. Une odeur pestilentielle est la pire des odeurs ; la pestilence est pire qu’un remugle ; un remugle est pire qu’un relent ; et un relent peut déjà suffire à vous faire plisser le nez. Mais si M. Kipu puait, ce n’était pas sa faute. Car voyez-vous, c’était un clochard. »

Chloé, douze ans, déborde d’imagination, mais se sent bridée par l’atmosphère oppressante de son école privée qui se double de la tyrannie exercée à la maison par une mère ultra-conservatrice et obsédée par la distinction sociale. En dépit de cette éducation, Chloé est irrésistiblement intriguée par M. Kipu, ne pouvant s’empêcher de s’imaginer les biographies les plus rocambolesques : le sans-abri ne serait-il pas un « vieux marin héroïque » qui se serait révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches, ou un ancien chanteur d’opéra qui aurait perdu sa voix, ou encore un « agent secret russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville » ?

Un beau jour, prenant son courage à deux mains, Chloé va parler à M. Kipu. Elle ne soupçonne pas à quel point cette rencontre va bouleverser sa vie. Car, comme le dit joliment M. Kipu, les statistiques sur les milliers de sans-abris cachent des destins singuliers et parfois inattendus. D’où tire-t-il ses belles manières, sa petite cuillère en argent et son mouchoir monogrammé ? L’amitié qui se tisse entre la jeune fille et M. Kipu passera-t-elle inaperçue ? Finira-t-il par prendre une douche ? Chloé pourra-t-elle trouver sa place dans sa famille – mais aussi contrer les politiques répressives à l’égard des sans-abris qui font l’objet de promesses électorales en vue des élections législatives imminentes ?

David Walliams parvient à parler aux enfants d’un sujet grave en le traitant avec humour et en multipliant les rebondissements. L’intrigue est étonnamment gaie et drôle, voire burlesque, lorsqu’elle tourne en dérision les stratégies de distinction sociale d’une bourgeoisie caricaturale et son mépris des plus vulnérables. L’ironie et la comédie, sublimées par les illustrations de Quentin Blake, ne rendent que plus touchants les dialogues entre M. Kipu et de Chloé, qui donnent au roman une bonne dose d’optimisme et le rendent adapté à de (très) jeunes lecteurs : la fraîcheur (bien que le mot ne soit peut-être pas le mieux choisi !), la sincérité et l’intégrité de nos deux protagonistes triomphent en effet toujours de l’hypocrisie, de l’intolérance et de l’aliénation qui minent nos sociétés.

Extraits :

« Cloîtrée dans sa chambre, elle imaginait toutes sortes de fables fantastiques : M. Kipu était peut-être un vieux marin héroïque qui avait gagné des dizaines de médailles du courage, mais s’était révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches. Ou peut-être était-il un chanteur d’opéra mondialement célèbre qui, un soir, après avoir poussé la note la plus aiguë d’une aria à l’Opéra royale de Londres, avait perdu sa voix et n’avait plus jamais pu chanter. À moins qu’il ne soit en réalité un agent russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville ».

« Voilà, je voudrais bien savoir : pourquoi vivez-vous sur un banc, et pas dans une maison comme moi ?
M. Kipu remua un peu et fit une drôle de tête.
– C’est une longue histoire, ma chère. Je te la raconterai peut-être un autre jour. »

« – J’ai ici une étude statistique selon laquelle le Royaume-Uni compterait plus de cent-mille sans-abris. Pourquoi, à votre avis, tant de gens vivent-ils dans la rue ?
Le clochard se racla légèrement la gorge.
– Et bien, pardonnez ma franchise, mais je dirais que le problème vient sans doute justement du fait que nous sommes considérés comme une statistique et non comme des êtres humains. »

Éditions Albin Michel, 12,50€

Monsieur-Kipu

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