Testament à l’anglaise, de Jonathan Coe (Gallimard, 1995)

Quelle famille ! Boursouflés de leur propre importance, richissimes mais insatiables, égotistes à la limite de la psychopathie, les Winshaw ont leurs entrées partout et ne reculent devant rien. Alors quand tous se retrouvent sous un même toit, on ne répond de rien…

Difficile de résister à la plume féroce de Jonathan Coe qui s’en donne ici à cœur joie ! La construction de ses romans est toujours particulièrement soignée, elle est ici magistrale.

Nous avons d’un côté une illustre dynastie britannique, de l’autre un narrateur qui nous met d’emblée en garde : la chronique familiale que nous tenons entre nos mains n’est pas racontée par un quelconque narrateur omniscient, mais a été commandée à Michael Owen par l’une des membres de la famille (sans doute pas la plus fiable). Ce jeune écrivain, lui-même un curieux personnage accro au magnétoscope, confesse sa difficulté de conserver le ton de l’historien officiel face à tant de vilenie…

“It is a curious irony that this same Tabitha Winshaw, today aged eighty-one and no more in possession of her thinking faculties than she has been for the last forty-five years, should be the patron and sponsor of the book which you, my friendly readers, now hold in your hands. The task of writing with any objectivity about her condition becomes somewhat problematic.”

Michael entremêle des scènes de son quotidien d’auteur dépressif et désargenté et des portraits au vitriol des Winshaw, révélant les malversations qui leur permettent d’étendre leur influence. L’ensemble compose une explosive fresque des dérives du capitalisme. Coe met le doigt sur la lisière entre avidité et folie, souligne l’impasse dans laquelle la concentration des richesses dans les mains de quelques personnes conduit nos sociétés : intimidation des médias, fonds spéculatifs, commerce illégal d’armes avec l’Irak, élevage industriel, démantèlement des services publics, et autant de morts à la clé.

“’Well in that case surely we shall be five for dinner? I assume my father will be eating with us.’
‘I’m afraid not, sir. Your father suffered a slight misfortune this afternoon, and has already retired. The doctor has advised him not to exert himself any further today.’
‘Misfortune? What sort of misfortune?’
‘A most regrettable accident, sir. My fault entirely. I was taking him out for his afternoon constitutional, when I – most carelessly – lost control of his chair, and sent hit hurtling down a slope, where it crashed. Crashed into the hen coop.’
‘My God – was there… was there any injury? »
‘A chicken was decapitated, sir.’
Roddy eyed him narrowly, as if trying to decide whether this was a joke. ‘All right, Pyles,’ he said at last. ‘I’m sure Miss Barton would like to freshen up after her journey. You may tell Cook that we shall be four for dinner.’
‘Very god, sir,’ he said, shambling towards the door.
‘What are we having, anyway?’
‘Chicken,’ said Pyles, without turning round. »

Mais n’allez pas croire que cette lecture est déprimante ! Ce serait sous-estimer l’humour désopilant de Coe et la jubilation coupable ressentie à le voir pulvériser un à un ses personnages dans un mémorable jeu de massacre littéraire.

En toile de fond pour placer tout cela sous tension, une ancienne intrigue criminelle à laquelle la commande d’une chronique familiale à Michael n’est sans doute pas étrangère. J’ai adoré voir le roman basculer dans un jeu de Cluedo digne d’Agatha Christie mais auquel Quentin Tarantino serait venu injecter une dose supplémentaire d’hémoglobine…

Un puzzle romanesque qui fait frissonner, rire et réfléchir : masterpiece !

Lu (en version originale) en décembre 2022 – Traduction française chez Gallimard, 11,20€

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