
C’est le premier roman de Séverine Cressan, mais on peut dire qu’elle pose sa plume là !
Dès les premiers pages, l’immersion sensorielle est complète : on baigne dans la clarté de lune, les parfums et chuchotements de la forêt, on peut presque palper la brume mystérieuse qui enveloppe les environs, pressentir quelque chose de l’ordre du magique. Et effectivement, cette nuit abritera une rencontre d’une intensité rare, celle d’une femme et d’un bébé – un instant suspendu dont la mise en mots s’imprègne d’un souffle poétique qui fait ressentir l’enchantement plutôt que de le décrire. Un moment de grâce qui coïncide avec un drame, puisque cette même nuit emportera la petite fille que la femme a en nourrice…
Comme dans un conte, on ne sait pas exactement où ni quand se passe cette histoire. Un pays qui pourrait être la France à une époque lointaine ou une contrée intemporelle où, que l’on vive à la ville ou à la campagne, l’existence est avant tout une affaire de survie. Une économie où l’on fait commerce du lait maternel, plaçant les enfants des urbains et bourgeois dans les bras de nourrices. Un commerce largement organisé par… des hommes.
Très présentes dans les romans du 19e siècle, les nourrices ont ensuite disparu de la littérature comme des pratiques. Cette lecture m’a donné envie d’en savoir plus et j’ai découvert, médusée, l’ampleur qu’avait le phénomène dans le passé : selon Wikipedia, « Si jusqu’au XVIIe siècle, la mise en nourrice constitue une pratique réservée à l’aristocratie et à la bourgeoisie urbaine, au XVIIIe siècle, elle se développe dans les classes populaires urbaines où les femmes placent leurs enfants pour pouvoir travailler à plein-temps: à Paris et à Rouen c’est près d’un enfant d’artisan sur deux qui est placé en nourrice. De cette massification perçue par les pouvoirs publics comme l’avènement d’un vaste ‘trafic de nourrissons’ découle une mise en administration du marché nourricier. »
Quand on a des enfants – et particulièrement des enfants qu’on a allaités – cela semble aujourd’hui inimaginable. Séverine Cressan explore la complexité des configurations affectives qui découlent et, à partir de ce matériau romanesque fascinant, explore les différentes strates de la maternité. Je n’avais, notamment, jamais vu l’expérience d’allaitement traité de manière aussi juste et sensuelle.
Je ne vous ai intentionnellement pas dit grand-chose de l’histoire ; je me bornerai à assurer qu’elle est captivante et qu’elle se dévore, d’autant qu’elle est ponctuée d’extraits d’un mystérieux cahier qui éclaire le récit de manière différente, pique la curiosité et bouleverse.
Alors certes, les personnages du livre sont très, trop monolithiques. J’aurais aimé qu’ils aient plus de failles, de tiraillements. Que même les plus noirs d’entre eux connaissent le doute. On pourrait trouver que ce manichéisme est cohérent avec le registre du conte – comme c’est un peu le cas dans Madelaine avant l’aube, de Sandrine Collette. Mais il est aussi représentatif, je trouve, des romans qui dénoncent aujourd’hui les dérives patriarcales. Ce manque de nuance passe en partie à côté du problème qui n’est pas la nature foncièrement mauvaise de certains hommes. À cet égard, j’ai trouvé intéressant que Nathacha Appanah ouvre son puissant roman La nuit au cœur, que j’ai lu juste après, par les mots : « Ils ne sont pas entièrement mauvais. » Mais ce bémol ne m’a pas empêchée d’entrer complètement dans l’histoire et d’apprécier une nouvelle plume très vive.
Un premier roman original et réussi, qui trouve parfaitement sa place chez Dalva, maison d’édition qui met à l’honneur les femmes – autrices et personnages.
Lu en août 2025 – Dalva, 21,50€
Intrigant… Sujet étrange ! Je ne sais qu’en penser… en tout cas, merci pour ta chronique !
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Oui, ça sort des sentiers battus ! Mais c’est une pratique historique avérée et j’ai trouvé qu’elle offrait un prisme stimulant pour réfléchir à la maternité, aux violences patriarcales, aux formes de domination exercées sur le corps des femmes, mais aussi aux voies de résistance.
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Un roman qui a l’air de sortir des sentiers battus. Je connaissais la mise en nourrice pour l’aristocratie mais pas celle des classes populaires…
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En effet ! Pareil pour moi, je ne connaissais rien du sujet et je suis contente d’en savoir plus après que la lecture de ce roman m’a donné envie de faire quelques recherches 🙂
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