Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres, 2020)

La couverture bouillonne de magie et laisse pressentir les incommensurables forces de la nature auxquelles nous allons avoir à faire. On ouvre la bande-dessinée et nous voilà transportés dans un univers de falaises, de menhirs, de vents et de flots qui ondoient comme les lignes d’un tableau de Van Gogh…

L’histoire est inspirée d’une grande légende bretonne. Le roi de Kerne prend pour femme une magicienne avec laquelle il scelle un pacte : elle fera tourner sa chance, domptera les éléments, repoussera la mer, lui offrira une cité éblouissante et une puissance incontestée. Mais quel est le prix de cette richesse décadente ? Le jour où la reine disparaît, cet ordre vacille et leurs deux filles, aussi différentes que possible, embrassent des voies radicalement opposées : d’un caractère solitaire, la première se réfugie dans la nature ; sa sœur cultive de grandes ambitions, une vie mondaine exaltante et l’amour de la magie. Sont-elles réellement libres ou leur sort est-il scellé par le pacte faustien au fondement de la Cité d’Ys ?

Cette légende inspire à Jo Rioux des graphismes sombres et envoutants. Ses illustrations sont assez particulières, mais très expressives, vives comme de furieux tourbillons (même le blanc entre les cases ondule sur certaines planches restituant des rêves ou des souvenirs). Elles font la part belle aux contrastes entre la lumière de la nature et l’obscurité des mondes marins – et des relations humaines.

« Toutes les fortunes cachent de sombres secrets. »

Cette imbrication entre éclat et noirceur est au cœur de l’histoire qui interroge les contreparties de la puissance. Le roi de Kerne, ce père insatiable et mégalomane qui ne parvient pas à tromper sa morosité en exigeant toujours plus de la magie de sa femme, est assez glaçant de ce point de vue : « chaque fois que Père lui demandait un nouvel édifice, elle semblait décliner. Ses forces se sont épuisées. Et lui réclamait sans cesse. Des jardins, des galeries de glaces, des flèches en cuivre, des chapelles. » La résonance actuelle de cette légende ancienne est évidente. On peut en effet y lire une métaphore sur l’orgueil des humains qui persistent à vouloir dompter les forces de la nature, mais aussi la soif d’accumulation qui met en péril le renouvellement des ressources naturelles. Les dilemmes des deux sœurs, tiraillées entre l’envie de vivre et la responsabilité de gouverner, sont intéressants aussi. Tout cela s’incarne de façon saisissante dans le regard tourmenté et le destin tragique de Dahut, hantée par des scrupules qu’elle est visiblement seule à supporter.

Un objet-livre superbe et une belle opportunité de découvrir la fascinante légende de la ville engloutie d’Ys.

Lu en octobre 2020 – Rue de Sèvres, 20€

4 réflexions au sujet de « Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres, 2020) »

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