L’Attrape-Malheur, de Fabrice Hadjadj, avec les illustrations de Tom Tirabosco (La Joie de Lire, 2020)

« Alors vous demandez : quel pouvoir lui a valu pareil surnom ? Allons, nous y arriverons bientôt. Sachez pour l’heure qu’il s’agissait d’un pouvoir étrange, double, tellement double qu’on pouvait aussi bien le prendre pour une espèce d’impuissance. On n’aurait su dire, au fond, qui s’était penché sur son berceau : Clochette ou Carabosse ? Peut-être les deux en même temps, en se cognant la tête. »

Il était une fois un garçon nommé Jakob mais qui fut plus connu sous le nom d’« Attrape-Malheur ». Tiens Jakob ! Comme l’un des frères Grimm. Et le récit commence justement comme un conte : un couple de meuniers dont le vœu d’avoir un fils finit par s’exaucer ; mais on découvre bientôt que l’enfant est affublé d’un pouvoir étrange, à la fois don et malédiction. Invulnérable face aux blessures qui lui sont infligées, il prend sur lui celles dont souffrent ceux qui l’aiment. Comment vivre et aimer dans ces conditions ? Jakob serait-il condamné à cheminer seul, dans le monde inquiétant qui est le sien ?

Le premier volet de cette trilogie nous plonge dans un univers médiéval de villes fortifiées et de champs, de moulins et de remparts, de seigneurs et de lanceurs de couteaux, de chevaux et de mandolines. Un monde à mille lieux du nôtre, mais la vie, ses épreuves et ses dilemmes n’y sont pas si lointains : la peine de s’arracher à une enfance heureuse et à ses parents, la grâce et l’infortune d’être différent,  la difficulté de trouver sa place dans un monde fondamentalement ambigu.

L’Attrape-Malheur a captivé toute la famille et nous n’avons fait qu’une bouchée de ses 280 pages. Avec ce premier roman jeunesse, Fabrice Hadjadj s’impose comme un grand conteur, brille par son art d’interpeller le lecteur, d’associer les mots avec l’entrain d’une comptine, de composer des dialogues savoureux et d’imaginer des personnages hors du commun. Outre le héros de l’histoire, qui nous touchés dans sa simplicité et son humanité, j’aurais envie de parler par exemple d’Avner, le mime-poète, qui « taille dans l’étoffe de nos songes, travaille avec la matière de notre mémoire » pour déployer des univers entiers dans notre imaginaire.

« On ne sait pas qui de Ragar ou d’Altemore va le premier tenter d’annexer la Brandes puis la Contrée, mais l’une et l’autre vont tôt ou tard devenir le terrain de leurs luttes. »

La construction de son intrigue autour d’un parcours initiatique riche de péripéties, d’embuscades et de rencontres fait preuve d’une grande maîtrise. L’univers s’étoffe petit à petit et on découvre que la Contrée paysanne d’où vient Jakob n’est qu’une province d’un royaume plus vaste, lui-même menacé par un empire plus vaste encore où une guerre oppose les tenants de la nature à ceux du progrès technique. Des affrontements qui restent à l’arrière-plan dans ce premier tome mais qui contribuent déjà à piquer notre curiosité, au même titre que ce cavalier qui semble suivre Jakob à la trace, si bien encapuchonné de noir que l’on ne distingue pas son visage…

« Croyez-vous que toutes les joies saignent ? »

Ce roman a sa façon particulière de questionner les dilemmes moraux et l’ambivalence du bien et du mal, de l’amour et du « progrès », à l’image de la dialectique des dialogues de frères siamois de l’histoire qui ne tombent jamais d’accord.

Un conte fantastique aux accents modernes, d’une grande originalité, en lice pour le Prix Vendredi qui sera décerné le 2 novembre prochain. Texte et illustrations crayonnées en noir et blanc en font un vrai bonheur de lecture à voix haute.

Extraits

« Même les frères siamois peuvent se faire la guerre, remarque Pacôme, alors pourquoi pas un père et son fils ? La seule différence, c’est que quand un siamois tue l’autre, il meurt aussi. Ça le pousse à faire un peu plus attention, à avoir un minimum de prévenances. »

« Il faut ici suspendre notre récit pour répondre à une objection que n’ont pas manqué de se permettre ceux qui nous écoutent (nous entendons vos murmures) : comment se fait-il que Jakob ne paraisse pas deviner la seconde moitié de son pouvoir ? Ce qui s’est passé avec ses parents, ce que vient malgré lui de laisser échapper Barnoves – vous pourriez le voir encore à cet instant en train de s’étouffer avec sa feuille imaginaire – tout cela ne devrait-il pas alerter Jakob, éveiller ses soupçons, lui mettre assez de puce à l’oreille pour qu’il se la gratte vigoureusement ? »

« – Pour ma part, je pense que Barnoves a raison, dit Côme. Ce sont des sbires d’Altemore qui ont reçu ordre de se faire passer pour des partisans de Ragar.

– Qui sait ? dit Pacôme. Ça pourrait être aussi des partisans de Ragar qui se font passer pour des sbires d’Altemore qui essaient maladroitement de se faire passer pour des partisans de Ragar pour qu’Altemore porte le chapeau et de l’attaque et du mensonge… une ruse au carré, quoi… »

Lu en octobre 2020 – La Joie de Lire, 17,90€

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