
Nuit d’orage en 1917, un homme frappe à la porte d’une demeure bourgeoise trônant sur un domaine viticole du sud de la France. Maris, fils et frères étant au front, la maison est peuplée de femmes et c’est Isaure, la propriétaire qui reçoit le visiteur qu’elle a connu il y a longtemps, lorsque celui-ci exerçait comme peintre. Effaré de découvrir qu’il a déserté, elle le met à la porte. Mais sa fille, Rosalie, est saisie d’un élan et cache l’homme au grenier…
« J’étais peintre, s’est-il entendu dire à Rosalie l’autre nuit. Pour la première fois, il prend acte de ce vide au fond de lui, l’absence du grand désir qui le tenait depuis sa jeunesse. J’étais peintre, et je ne suis plus personne. »
Ce roman a été une belle découverte de la rentrée littéraire d’automne 2025. La situation de clandestinité crée une forte tension narrative et je n’en ai fait qu’une bouchée. J’ai été sensible aux interactions humaines chamboulées par la Grande guerre dans leurs ordonnancements générationnels, genrés et sociaux. C’est intéressant de voir comment les relations entre parents et enfants, mari et femme, maîtres et domestiques, Français et Allemands sont remodelées par la guerre. Rosalie, par une sorte de réflexe vital, trouve des marges improbables pour résister aux diverses formes d’assignations adressées aux jeunes filles de sa condition. Sa mère est un personnage intrigant, à la fois assez conservateur, policé et en proie à des passions dont on devine qu’elles pourraient dévastatrices. J’ai été sensible aussi aux tourments de Théodore, obsédé par le souvenir des moments passés avec les peintres allemands August Macke et Franz Marc.
Mais le personnage le plus intéressant est sans conteste Marthe, la bonne, dont la position subalterne aiguise sa perception des lignes de force qui traversent la maisonnée – ce qui rend d’autant plus émouvant le moment où cette approche implacable, construite comme un réflexe de survie, vacille sous l’effet du regard posé sur elle par le peintre.
En arrière-plan se dessine une fresque de l’époque montrant notamment les difficultés de la production de vin, le quotidien des femmes de différents milieux ou encore les bouleversements des manières de peindre : autant de pistes stimulantes que j’aurais eu envie de voir creusées plus en profondeur.
Un roman tendu et humain sur les choix intimes à l’épreuve de l’Histoire, porté par une plume délicate et incarnée. Voilà qui donne envie de se pencher sur les titres précédents de Gaëlle Nohant.
Lu en janvier 2026 – L’Iconoclaste, 21,90€
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