Lecture à voix haute – comment s’y prendre concrètement ?

Nous échangeons souvent avec d’autres familles friandes de lectures sur les manières de transmettre cette passion à ses enfants. Comme je l’expliquais dans un précédent billet, les motivations peuvent être variées : le plaisir de partager le goût de la lecture et de (re)découvrir de beaux textes ensemble, l’aspiration à ralentir un peu un rythme quotidien souvent effréné, le souci d’offrir à son enfant des possibilités d’évasion et de rêve par la lecture, sans même parler des multiples vertus de cette activité pour le développement et les apprentissages… Nombreux sont donc les parents souhaitant que leurs enfants développent le goût de lire.

Chaque enfant est différent et je doute qu’il existe une recette « miracle » permettant d’en faire des librovores. Cela dit, il me semble que des conditions peuvent être créées pour faciliter l’accès aux livres et créer des conditions favorables aux échanges autour de la lecture. L’importance de certaines de ces conditions a été mise en évidence dans des études empiriques (par exemple celle-ci) : en particulier, les enfants dont les parents lisent eux-mêmes et qui ont accès chez eux à des livres ont plus de chances de devenir lecteurs. Cela semble intuitif : ceux qui voient leurs parents se plonger avec délectation dans leur roman du moment (leur BD, leur journal…) auront peut-être envie d’insister pour voir si cela leur plaît autant. La pratique régulière de la lecture à voix haute a également des effets mesurables sur le développement d’un attrait pour la lecture chez les enfants (comme le documente, par exemple, l’étude suivante réalisée en France).

Dans cet article, j’aimerais revenir un peu sur les manières dont on peut concrètement s’y prendre lorsque l’on décide de commencer à lire à voix haute à ses enfants (ou à des enfants). Cette pratique n’est pas intuitive pour chacun ; elle est probablement facilitée chez celles et ceux qui ont bénéficié de telles lectures offertes dans leur enfance, mais j’ai souvent échangé avec des parents souhaitant se lancer, mais se posant des questions sur la manière de s’y prendre. Je ne prétends pas avoir de réponse universelle et exhaustive, cet article a plutôt vocation à revenir par écrit sur notre expérience familiale – en espérant vivement susciter les échanges et recevoir des retours d’autres lecteurs sur leur propre vécu !

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Quand commencer ?

Une question qui revient très souvent concerne l’âge à partir duquel les lectures à voix haute peuvent être initiées. À mon sens, et c’est plutôt une bonne nouvelle, il n’y a aucune règle en la matière : nul besoin de se poser trop de questions. Chez nous, les histoires du soir ont commencé très tôt, dès les tous premiers mois d’Antoine. Impatients, nous avons très vite pris l’habitude de partager un moment quotidien, après son bain, autour de petits albums cartonnés ou plastifiés, pouvant être regardés, effleurés, empoignés et mis à la bouche – je reviendrai dans un prochain billet sur des exemples de livres pouvant être proposés à de tous petits bébés. Ces livres, marqués par ces « usages », sont peut-être les objets qui ont gardé la plus grande valeur sentimentale pour nous tous – nos garçons devenus grands éprouvent encore aujourd’hui un grand bonheur lorsqu’ils leur tombent sous la main.

Je connais des familles encore plus enthousiastes qui ont emmené de premiers livres dans leur trousseau de maternité. Et d’autres qui ont pris goût aux lectures partagées beaucoup plus tard, avec des enfants en crèche, à l’école maternelle, primaire ou même encore après. Je suis souvent allée à la bibliothèque municipale avec les classes de maternelle d’Antoine et de Hugo : je n’ai jamais vu d’enfant qui ne soit pas ravi lorsque l’on s’installe confortablement autour d’un bel album. Pourquoi donc ne pas se lancer et tenter l’expérience ? Il n’est jamais trop tôt ou trop tard !

Simplement, la lecture offerte doit être adaptée à l’âge, à l’expérience et la personnalité de l’enfant. S’il est tout petit, elle ne pourra pas durer plus de quelques minutes car la capacité d’attention des bébés est limitée. Chez nous, les « lectures » n’ont pas tout de suite pris la forme d’histoires séquencées, lues page par page, mais plutôt de moments de découverte laissant libre cours à la curiosité de nos bébés. Les premières lectures ne sont pas toujours des histoires, mais peuvent être des livres à toucher, à sentir, des imagiers, des livres sonores, des livres-jeux… Ce n’est que progressivement que nos garçons ont appris à tenir un livre, à l’explorer du début à la fin, à se concentrer sur une histoire. Si votre enfant gigote ou s’impatiente avant la fin d’une histoire, ne pensez pas nécessairement qu’il n’apprécie pas ou n’est pas fait pour la lecture, mais laissez lui le temps d’apprendre comment on utilise un livre et assurez vous qu’il s’agit d’une œuvre adaptée.

Les goûts des enfants évoluent au fil des mois. Nous avons pu observer cela avec Antoine et Hugo : dans leurs premières années, ils ont pris goût à des histoires en se familiarisant avec elles : pendant longtemps, et comme beaucoup d’autres enfants, ils ont surtout aimé lire et relire les mêmes livres. En grandissant, ils ont commencé à apprécier d’en découvrir de nouveaux… L’idéal est d’être à l’écoute des souhaits de son enfant, sans hésiter à lui proposer de temps à autre quelque chose de différent ou de nouveau pour enrichir ses horizons.

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Comment peut-on s’y prendre ? Quelques suggestions

Une question importante est bien sûr celle de l’accès aux livres et du choix de beaux livres permettant aux parents et aux enfants d’y retrouver leur compte. Il s’agit là d’un sujet vaste auquel un article à part entière sera consacré. Aujourd’hui, je me contenterai de remarquer qu’il s’agit d’une barrière conséquente : les beaux livres ont un coût et ce n’est pas évident de se repérer dans l’univers immense de la littérature jeunesse. Les bibliothèques jouent un rôle très important à cet égard et il ne faut pas hésiter à se tourner vers elles pour obtenir des livres sans devoir prévoir de budget démesuré, mais aussi, en cas de besoin, des conseils de lecture adaptés à vos goûts et à l’âge et à la personnalité de votre enfant.

Chez nous, les enfants ont très vite pris goût à l’instauration d’une routine bien définie. Cette routine a évolué dans la mesure où en grandissant, ils se sont couchés plus tard et nos lectures sont devenues plus longues. Mais à chaque moment, Antoine et Hugo ont pu compter sur un moment ensemble, autour d’un ou plusieurs livres, pendant un temps défini. En l’occurrence, nous avons opté pour une « histoire du soir » quotidienne permettant de terminer la journée par un moment agréable et de retrouver le calme juste avant de s’endormir. Pour rendre l’expérience plus douce, il ne faut pas hésiter à s’aménager un coin lecture où l’on peut s’installer confortablement, par exemple en se blottissant ensemble sous un plaid au coin du feu.

Une autre chose qui me semble importante est de veiller à ne pas être dérangé et de s’efforcer d’être pleinement présent. Finalement, ces moments ne sont pas si longs et leur qualité peut permettre de compenser une journée où on n’a pas eu tant de temps que cela ensemble. Je sais que ce n’est pas toujours facile lorsqu’on est fatigué ou que l’on a beaucoup de préoccupations en tête. Mais j’ai été étonnée de constater à quel point on peut s’entraîner à se concentrer pleinement sur l’histoire du soir – et à quel point cette habitude est bénéfique et ressourçante. Cette concentration et le fait d’essayer de visualiser la scène racontée se ressentent sur la musique de la voix, la sincérité du lecteur ou de la lectrice, et donc sur le poids des mots.

Nul besoin d’être un conteur professionnel pour faire plaisir à ses enfants : cette disponibilité, l’attachement des tous petits et l’expérience que l’on peut acquérir à leurs côtés permettent très vite de ressentir comment lire. Je conseillerais de s’efforcer de lire façon fluide, mais intelligible et pas trop rapide afin de se ménager le temps de souffler et de se représenter le texte. Avec le temps et l’expérience, on apprend à respecter des silences (voire à les faire durer pour entretenir le suspense !), à adapter son intonation au texte et surtout… à faire à sa manière ! Selon sa personnalité et la réceptivité des enfants, on peut s’amuser à théâtraliser un peu la lecture où jouant sur des mimiques et des expressions, un ton ironique, des voix plus aiguës ou plus graves, voire même des accents ! Il me semble que là encore, il n’y a pas de règle en la matière mais une présence forte est très utile pour captiver les enfants. Il ne faut pas avoir peur de se ridiculiser car ils sont un public indulgent, mais ce n’est pas non plus la peine de vouloir en faire trop…

À certains moments, il est arrivé à l’un comme à l’autre de nos garçons de ne pas parvenir à rester immobile en écoutant. Ils avaient envie de se plonger dans l’histoire, mais ressentaient le besoin de rester libres de leurs mouvements, de manipuler un objet… J’ai pris le parti de les laisser s’installer ou bouger comme ils le souhaitaient, tant que cela ne perturbait pas la lecture. Il leur est par exemple arrivé de faire des coloriages pendant la lecture du soir, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas faire de bruit ou s’agiter.

Je trouve très chouette de faire de ces instants un moment d’échange. Cela venait de façon très naturelle lorsque les garçons étaient petits ; nous découvrions alors les livres en commentant ensemble l’histoire et/ou les illustrations. Avec le temps, il est devenu de plus en plus fréquent qu’ils souhaitent interrompre la lecture à voix haute pour demander des explications, me questionner sur la signification d’un mot nouveau, s’amuser d’un détail, spéculer sur la suite de l’histoire, faire un parallèle avec un autre livre, etc. Les enfants sont très observateurs et n’ayant pas besoin (ou pas encore la capacité) de lire le texte, ils ont tout le loisir d’imaginer la situation, de se poser des questions, mais aussi d’explorer les illustrations jusqu’aux moindres détails qui nous auront généralement échappé… Ces échanges sont une vraie source de plaisir, de partage et d’enrichissement permettant aussi d’apprendre à mieux se connaître. Mais, après quelques expériences pénibles d’interruptions répétées, nous nous sommes finalement mis d’accord sur la manière dont ils peuvent interrompre le récit pour éviter, par exemple, d’être coupée de façon intempestive au beau milieu d’une phrase. Chez nous, l’habitude qui a été prise consiste à ce que l’enfant souhaitant interrompre le récit pose sa main sur la mienne et me laisse terminer. Cela fonctionne généralement très bien et cette façon de demander la parole de façon respectueuse peut être ensuite utilisée dans des contextes autres que la lecture !

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Quand s’arrêter ?

Au risque de me répéter, je pense qu’il ne faut pas se poser trop de questions et faire comme on le sent. Hugo et Antoine ont aujourd’hui 7 et 9 ans et lisent de façon autonome depuis plusieurs années, ce qui ne nous empêche pas de continuer à découvrir des livres (plutôt des romans aujourd’hui) ensemble chaque soir. Ces dernières semaines, il arrive de plus en plus souvent que je lise seule avec Hugo, lorsqu’Antoine est trop absorbé par son roman du moment pour interrompre sa propre lecture. Souvent, il rattrape ce que nous avons lu pour pouvoir reprendre le train en marche un peu plus tard. J’essaie de lire une partie des livres qui le passionnent pour prolonger nos échanges de façon différente. Nous verrons bien combien de temps cela durera encore ! L’une de mes collègues a lu des romans à ses enfants jusqu’à l’adolescence, l’une de mes amies lit parfois encore à ses enfants adultes…

L’expérience de la lecture à voix haute se prolongera idéalement tant qu’enfants et parents y trouveront leur compte, et donc à des phases potentiellement très différents. Il me semble important, simplement, d’insister sur le fait que la lecture à voix haute peut continuer à avoir du sens lorsque l’enfant est capable de lire seul, puisqu’elle n’apporte pas les mêmes choses. Quel dommage de mettre fin par principe à ces moments privilégiés lorsqu’ils peuvent contribuer à prolonger un rituel agréable et à apporter énormément à petits et grands. Les bienfaits de la lecture à voix haute au-delà de l’âge de l’apprentissage de la lecture autonome ont par exemple été documentés ici et ici.

Si tous en ont encore envie, on peut plutôt envisager de redéfinir les modalités de cette lecture offerte, par exemple en proposant de découvrir des textes plus exigeants qui seraient trop difficiles pour un apprenti-lecteur. Au cours des derniers mois, nous avons par exemple lu avec très grand plaisir des textes comme Le livre de la jungle, Mobby Dick ou Les aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : magnifiques, mais écrits il y a longtemps et requérant l’explication de certains mots et du contexte de l’époque. D’autres familles de notre entourage sont passées à d’autres formes de rituels, comme la lecture à deux voix – une page lue par l’enfant, l’autre par l’adulte.

 

Et vous ? Avez-vous fait l’expérience de la lecture à voix haute, en tant qu’enfant ou adulte ? Comment est-ce que cela s’est passé ? Avez-vous d’autres retours ? Ou est-ce que cela vous tente ?

5 réflexions au sujet de « Lecture à voix haute – comment s’y prendre concrètement ? »

  1. Je l’ai pratiqué à partir de 1 an environ pour mon fils, jusqu’à environ 7 ans… il n’est malheureusement pas un lecteur aujourd’hui mais il aime les bibliothèques !! C’est un bon début 😉
    J’ai hâte de commencer avec ma fille, qui a 3 semaines pour le moment, j’ai un peu de temps 😉

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  2. De notre côté nous pratiquons la lecture à voix haute depuis très tôt après la naissance des filles (jumelles), je ne saurais même pas dire quand en fait. Elles ont lu très tôt seules (4 ans 1/2 pour l’une, 5 ans pour l’autre) mais aiment énormément ces temps où c’est moi qui fais la lecture, mais aussi des temps où la lecture se fait à 2 voix, voir 3. Mes parents ne lisent pas et ne m’ont jamais lu un livre, c’est un plaisir que j’ai pris seule et que j’avais envie de partager avec mes enfants. Nous lisons généralement en fin d’après-midi, autour du goûter, et cela nous tient généralement jusqu’à ce que l’heure de préparer le repas du soir arrive car outre la lecture, c’est un temps de partage et d’échange qui se fait autour. Notre moment privilégié de la journée, celui où l’on se pose pour partager une passion commune.
    Bravo pour ce billet, très intéressant!

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    • Merci beaucoup !
      Ça me fait toujours très chaud au cœur de lire que d’autres familles partagent notre passion 🙂
      J’aime bien l’idée de lire à deux ou trois voix, j’ai déjà essayé de le proposer à mes garçons mais ça n’a pas trop marché – ils lisent à toute vitesse et on n’arrive pas suivre du tout… Je n’avais pas trop envie de les interrompre sans cesse pour leur demander de ralentir! Est-ce que tes filles sont parvenues spontanément à lire de façon intelligible ou êtes vous passées par une phase d’apprentissage?
      En te lisant, je me dis que l’avantage de lire après le goûter est aussi de ne pas faire la transition directe entre l’arrêt de la lecture (bien sûr toujours au moment où le suspense est le plus insoutenable !) et le coucher. Certains soirs, nous avons toutes les peines du monde à coucher les garçons tant ils sont pris par l’histoire…
      Au plaisir de continuer à échanger !

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      • Nous avons lu à plusieurs voix dès qu’elles ont été capable de lire un roman. Je voulais qu’elles prennent plaisir à lire à voix haute ; je pense que c’est aussi un exercice intéressant pour travailler l’articulation et le fait de lire de façon intelligible. De fait, on peut dire qu’il y a eu une phase d’apprentissage même si cela c’est fait naturellement, par la pratique.
        A bientôt.

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